SAINT-REMI DE DIEPPE
SERMON
sur l'éducation de la famille
prêché a butot
Mes Frères,
Allons ensemble prendre place un instant dans une de ces maisons patriarcales et exemplaires où le Seigneur est craint et aimé comme il est digne de l'être. Là, considérons attentivement la conduite d'un père et d'une mère sincèrement religieux; étudions leurs pensées, écoutons leurs discours, observons leurs démarches, et que tout ce qu'ils font pour l'éducation d'un enfant devienne pour nous une instruction sûre et une leçon persuasive.
Mais ne commençons pas etc. Ave Maria.
C'est un grand jour dans la vie de deux époux vertueux que celui où, par la puissante bénédiction de Dieu, ces deux êtres qui n'étaient, il y a quelques moments, qu'un homme et une femme vulgaires, deviennent un père et une mère.
Un père et une mère ! quel instant solennel que celui où, constitués les instruments de la puissance créatrice, ils sont associés à tous les desseins de Dieu sur un enfant ! le Seigneur, le Père suprême, veille sans cesse sur sa fragile créature, il la réchauffe . dans son sein, il la porte dans son cœur, il la garde et la protège comme la prunelle de l'œil, il la confie à un de ses anges ; ce n'est pas assez : il a voulu qu'elle eût aussi sur la terre des protecteurs et des anges visibles, et c'est pour cela qu'il a créé deux cœurs faits à l'image de son cœur si bon et si aimant, et que, de la surabondance de son amour, il a formé le cœur d'un père, il a formé le cœur d'une mère. Un père et une mère ! quelle joie délicieuse, quelle ineffable ivresse remplit leur âme à la naissance d'un fils ! Mais aussi quelles pensées graves se pressent dans leur esprit ! Que deviendra cet enfant ? se demandent-ils. Le voilà tombé nu dans nos mains, mais c'est une âme immortelle : quel sera son avenir ? Nous l'ignorons ; mais ce que nous savons, c'est que les soins que nous prendrons de son éducation décideront de cet avenir et de sa vie tout entière ; ce que nous savons, c'est que c'est à nous que Dieu, l'auteur, le principe, le créateur de cet homme qui
vient d'apparaître dans le monde, a confié la charge de le former, de le développer, de le perfectionner, de l'élever.
Ne nous étonnons donc pas de l'empressement de ces deux époux à procurer au nouveau-né la grâce de la régénération, la grâce du baptême. L'enfant est apporté sur les fonts sacrés presque immédiatement après sa naissance, et il a le bonheur inappréciable d'être sanctifié au sortir du sein de sa mère. Jeune chrétien, nouvel enfant de Dieu, nous te saluons ; nous te félicitons du sort heureux que te fait la divine Providence. Offert et consacré au Seigneur dès les premiers moments de ton existence, tu croîtras, comme autrefois Samuel, à l'ombre d'une protection spéciale. Confié à la tendresse de parents vertueux, tu grandira? comme l'arbrisseau planté sur le bord d'une onde pure. Bientôt ton âme s'épanouira aux rayons de l'amour et de la piété maternelle, comme la fleur à l'aurore d'un beau jour. Tu embelliras ta famille des grâces de ton innocence, et le feuillage et les fleurs delà première saison seront le gage des fruits qui viendront en leur temps.
Que de fois, M. F., ne verrez-vous pas la jeune mère penchée sur le berceau de son fils et le couvrant de ses baisers et de ses caresses ! Mais aussi que de fois nos yeux ne pourront-ils pas la contempler agenouillée près de ce même berceau, portant tour à tour ses regards maternels de l'enfant vers le Ciel et du Ciel vers l'enfant, et laissant échapper de son cœur une prière ardente ! Ah ! c'est qu'elle a compris, cette pieuse mère, qu'elle ne peut sans le secours de Dieu former la jeune âme de ce nouvel élu. A peine Fintelli-ence de cet enfant a-t-elle paru s'éveiller, à
peine ses mouvements ont-ils pris quelque précision, à peine sa langue commence-t-elle à articuler quelques sons, que nous voyons ses petites mains, dirigées par celles de sa mère, se réunir pour prier ou essayer de tracer le signe auguste de notre salut, que nous entendons sortir de ses lèvres les noms sacrés que la Religion présente à notre amour et à nos respects. Que d'autres cherchent à délier la langue des enfants avec des mots plus ou moins profanes ; pour cette mère chrétienne, elle s'est hâtée de faire nommer ceux dont le Ciel et la terre invoquent la puissance et la bonté. Que d'autres aussi attendent un âge assez avancé pour apprendre à l'enfance les prières qui doivent la conserver et la sanctifier; pour elle, elle a saisi les premiers instants de la raison naissante, et même, pour mieux graver ses enseignements dans la mémoire, voyez comme elle condescend à la faiblesse et pardonne à la légèreté : elle se fait petite, elle bégaye avec celui qui bégaye encore, et, grâce à son zèle industrieux, son enfant peut adorer bientôt son Créateur et prier son « Père qui est dans les cieux ». Elle lui dit qu'il y a là-haut, derrière ces astres brillants, une main qui préside à leur lever et que, sous les ombres les plus noires, se trouve un œil qui voit tout ; qu'autour de lui et en tous lieux, règne un Dieu, qui sourit à la prière de sa créature et qui jugera le monde. Puis bientôt elle lui raconte les merveilles de la vie du Sauveur : les scènes de Bethléem, la crèche avec ses charmes divins, les bergers, les mages, la fuite en Egypte, le sang des Innocents, la vie de Nazareth, le banquet de Cana, les petits enfants bénis et embrassés par Jésus- Christ, les pompes du Thabor, le triomphe de Jéru-
salem, la sanglante ignominie du Calvaire. Elle lui apprend à bénir cette autre mère, la bonne Vierge Marie, dont l'image apparaît toujours, comme celle du Crucifix, au foyer domestique ; elle aime à l'entretenir de l'ange qui veille à ses côtés et le couvre de sa protection comme d'une égide tutélaire. Elle fait passer par ses mains la pièce de monnaie qu'elle donne au pauvre ; elle lui montre du doigt et lui fait reconnaître, à ses habits de deuil, le prêtre qui se rend à la maison de Dieu, dont il est le ministre et le représentant. En compagnie de son époux, sur ses bras, elle le porte, témoin encore muet et inintelligent, aux solennités où se déploient, dans toute leur majesté, les splendides cérémonies de notre sainte Religion. L'enfant n'est pas encore bien grand que déjà elle lui dit avec tendresse, comme autrefois Salomon : « Mon fils, aimez la sagesse, et la sagesse vous gardera », ou, comme la mère de saint Louis : « Mon fils , Dieu sait combien vous m'êtes cher, et pourtant j'aimerais mieux vous voir mourir que commettre un péché mortel ». Mon fils, nous ne sommes en ce monde que pour servir Dieu, nous avons une âme à sauver, un paradis à gagner, un enfer à éviter : gardez-vous de mettre le pied dans les sentiers des pécheurs. — Et ces belles paroles tombent sur le cœur comme une douce pluie sur le gazon des prairies, et l'enfant qui les reçoit, s'en pénètre, s'embellit de nouveaux charmes et se couronne de grâces.
C'est alors que la mère partage le ministère de l'éducation avec celui que Dieu lui a donné pour coopérateur dans cette grande œuvre, avec son époux. Oh ! comme tous deux rivalisent de zèle à
surveiller les passions, à corriger les défauts qui se montrent à leurs yeux ! Reconnaissant que l'enfant est comme une cire docile qui s'amollit sous les doigts et prend les formes qu'on lui imprime, ils s'étudient de concert à façonner le caractère et à former les bonnes habitudes de leur enfant ; c'est, pour eux, une occupation de chaque jour, de chaque heure. Voyez cet arbre, ornement de nos jardins, dont un œil observateur surveille les besoins, dont une main prévoyante redresse les écarts, hâte ou réprime la végétation trop lente ou trop active, expose la tige à l'aspect du ciel le plus favorable à ses développements, retranche les racines ou propage les branches, dans le but d'en obtenir des fruits plus abondants et. plus beaux. Voilà l'image des soins de ce père et de cette mère de famille, attentifs à saisir le naturel de leurs enfants, habiles à discerner entre la faute et la faute, entre les sentiments qu'ils doivent approuver et ceux qu'ils doivent condamner. Sachant que la plus petite étincelle peut allumer un incendie, ils n'aperçoivent pas de penchant vicieux, si faiblesoit-il, qu'ils ne cherchent à étouffer son germe. Ils emploient ordinairement la douceur, mais, au besoin, ils usent aussi de fermeté, se souvenant que l'Esprit-Saint a dit que : « ne savoir pas punir ses enfants, c'est les haïr ». Toutefois ils évitent autant la dureté, qui abat et décourage l'enfance, qu'une faiblesse inintelligente qui, en ménageant ses défauts, prépare ses malheurs. Jamais ils n'agissent par caprice, c'est toujours le sentiment d'une affection éclairée qui les inspire, et, lorsqu'ils reprennent avec le plus de force, on reconnaît non le langage de la colère, mais la voix de la raison et de la sagesse.
Est-il nécessaire dédire après cela, M. F., que cet enfant chéri ne sera point abandonné à l'entraînement de la dissipation et qu'on l'éloignera des compagnies de son âge, dont la malice précoce pourrait lui être funeste ? Est-il nécessaire de dire que jamais, dans la famille, la couronne d'innocence de cet enfant ne sera flétrie par le souffle corrupteur de propos inconvenants ; que la gracieuse auréole de candeur et de beauté morale dont Dieu l'a orné, ne sera point ternie par l'influence contagieuse du mauvais exemple? Toujours il respirera, en quelque sorte, la vertu, il vivra dans une atmosphère de religion et de pureté : elle sera un livre intelligible et toujours ouvert, un tableau parlant, une prédication vivante, où il étudiera ses devoirs. Le matin et le soir, il voit près de lui son père et sa mère humblement agenouillés devant l'image du Sauveur, parlant à Dieu en sa faveur et invoquant pour lui la Vierge Marie. Tout ce qu'il verra, tout ce qu'il entendra, tout sera propre à le fortifier dans l'amour du bien. Examinez : c'est de la part de son père et de sa mère le spectacle perpétuel d une foi sincère, d'une piété constante, d'une concorde inaltérable, d'une conduite toute chrétienne. S'il entend parler de Dieu et de son Eglise, c'est toujours avec une vénération profonde ; si l'on s'entretient du prochain, c'est dans les termes de la charité ; s'il est question de plaisirs, on n'approuve que ceux qui sont légitimes; si l'on s'occupe des biens de la terre, c'est avec une modération qui montre qu'on a placé ses espérances plus haut. Avec quelle complaisance aussi on raconte une action vertueuse ! quels éloges pour la justice, la loyauté et le dévouement ! mais, en même temps, quelles paroles
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sévères pour flétrir les désordres, quelle austérité énergique pour stigmatiser les crimes dont on ne peut dérober la connaissance ! L'intérieur de cette maison est comme un sanctuaire inviolable, l'étranger lui-même est obligé de le respecter, lorsque, par hasard, il vient s'asseoir au foyer domestique.
En vérité, M. F., voilà bien la manière déformer, d'élever un enfant. Est-ce ainsi, vous demanderai-je, que vous élevez les vôtres? Ah! s'il se trouvait parmi vous un père, une mère assez malheureux pour donner le scandale à leurs enfants par la négligence de leurs devoirs religieux, je leur dirais : Mon frère, ma sœur, souvenez-vous qu'un jour, qui n'est pas loin, Celui qui, dans sa bonté, vous a donné vos enfants et avec eux la joie et la douceur de votre vie, vous demandera, dans sa justice, un compte sévère du dépôt confié à votre foi et à votre tendresse. Si, en marchant sur vos traces, vos enfants viennent à se perdre, il vous faudra entendre ce Juge suprême vous dire avec l'accent du courroux, non plus comme autrefois à Caïn : « Où est ton frère ? » mais : Qu'avezvous fait de votre fils ? Or , je vous le demande, même avec l'audace impie du premier fratricide, oserez-vous, pourrez-vous jamais dire, à son exemple : Étais-je donc le gardien de mon fils ? Vous le sentez trop vivement, votre cœur et votre conscience vous le crient trop haut : vous en êtes les dépositaires, vous devez en être les gardiens les plus fidèles. Mais non, j'en ai la douce confiance, vous n'entendrez jamais sortir de la bouche du juste Juge cette question foudroyante, qui allumerait dans votre âme les feux d'un enfer anticipé. Comme le pasteur vigilant et dévoué, vous aimerez à conduire sûrement les agneaux
confiés à votre garde ; aux leçons que vous donnerez à vos enfants vous joindrez la sanction si éloquente de l'exemple ; et vous aurez la joie de les voir près de vous, au dernier des jours, à la droite du grand Pasteur des âmes. Quels ne seront pas alors vos transports ! Quel ne sera pas alors votre délicieux enivrement, lorsque vous entendrez tomber des lèvres de Jésus ces ravissantes paroles, devenues mille fois plus ravissantes encore pour un père, pour une mère : « Venez, famille bénie, venez posséder mon royaume»!
Cependant, M. F., le père et la mère dont je viens proposer la conduite à vos imitations ne se contentent pas de ces soins. Il y a des moyens directs et divinement efficaces que la Religion présente pour garantir l'innocence du cœur, ils les ont adoptés avec empressement. Il ira donc, ce jeune enfant, aussitôt que la raison paraîtra dans ses actes et que la vie morale s'éveillera dans son âme, il ira, conduit par sa mère, se jeter aux pieds d'un prêtre et, dans l'ombre et le silence d'un lieu solennel, versera son âme dans celle qui a reçu mission de guérir, lui découvrira les troubles naissants de son cœur, ses élans, ses peines, tous ces mouvements obscurs qui sont en lui les avant-coureurs du bien et du mal. Qui pourrait dire la satisfaction intime et mystérieuse que procurent à l'enfant ces aveux, ces confidences, ces épanchements marqués d'un sceau divin ? Qu'ils ont bien deviné, cesparents chrétiens, les besoinsdu cœur
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de leur fils ! Il avait peut-être, dans les replis de sa conscience, un de ces secrets qu'on ne peut révéler qu'à Dieu, et c'est grâce à cette révélation faite au représentant de Jésus-Christ qu'il connaît les joies si douces de la réconciliation et les joies plus pénétrantes encore de la pureté.
Continuez, parents religieux, continuez, car votre tâche va devenir encore plus importante, voici l'époque de la première Communion. La première Communion! Oh! c'est alors que la famille chrétienne, que le père, que la mère redoublent de zèle auprès de leur enfant! quelle exactitude pour l'envoyer aux instructions préparatoires! quelles précautions pour lui graver dans l'esprit les leçons qu'il reçoit ! quelle attention, quelle sollicitude, pour qu'il profite des conseils qui lui sont donnés ! La première Communion! C'est vraiment pour eux l'affaire sérieuse, l'affaire capitale, l'affaire par excellence. Ils connaissent, eux, la grandeur du Maître auquel il s'agit de préparer une demeure, ils savent que de cette action dépend pour leur fils et pour eux tout le bonheur de l'avenir ; elle mérite donc de fixer toutes leurs pensées et d'absorber tous leurs moments de loisir. Le Seigneur Jésus peut maintenant convier ce jeune enfant de douze ans à son divin banquet : j'ai bien vu ses parents lui préparer des habits de fête, ils veulent que tout soit blanc dans un si beau jour; mais c'est son cœur surtout, c'est son cœur qu'ils ont travaillé à orner de pureté, de candeur et d'innocence, c'est son âme qu'ils ont enrichie de vertus, qu'ils ont embaumée de piété ! Vouspeindrai-je, après cela, M. F., un des plus beaux, un des plus touchants spectacles que nous puissions contempler ici-bas, celui
d'un père et d'une mère conduisant pour la première fois leur jeune enfant à la Table-Sainte et mangeant avec lui le Pain des anges? Vous dirai-je que c'est pour la famille un jour du ciel passé sur la terre? une scène par anticipation de la vie des élus, un reflet de la lumière de la Cité d'en-haut, un avant-goût de la béatitude des saints, une participation au bonheur de Dieu même ? Je craindrais de déflorer un tableau si pur en le touchant, de profaner un mystère si ineffable en essayant de le dévoiler. Heureux père ! heureuse mère ! heureux enfant ! que les anges qui sont à vos côtés recueillent vos larmes et viennent les présenter à ce peuple ; elles manifesteront, mille fois mieux que mes faibles paroles, la joie qui abonde et surabonde dans votre cœur.
Les soins du père et de la mère ne se ralentissent pas après la première communion : leur tâche est loin d'être achevée, c'est même alors que l'autorité de l'un et la tendresse de l'autre font sentir, dans la plus forte et dans la plus douce action, leur souveraine influence. Il est une époque dans la vie à laquelle un ancien attribuait les propriétés du feu, parce que, comme élément, elle est sans cesse en activité et ne connaît pas de repos ; une époque, laissez-nous vous le dire, M. F., où les passions s'éveillent tout à coup au cœur de la jeunesse et menacent d'y soulever ces tempêtes qui agitent profondément et flétrissent quelquefois à jamais la vertu; moment redoutable, où le monde n'oublie rien pour tendre des pièges, pour inspirer l'amour du plaisir, pour exciter dans l'âme les inclinations les plus dangereuses ; moment cruel, où, dans une fièvre brûlante, périssent si souvent tant de biens précieux qui ne se
retrouveront plus, où la vie se dessèche tristement dans sa fleur, où les plus nobles espérances de la famille s'évanouissent sans retour. Aussi, pendant que tant de pères, pendant que tant de mères, pour prix de la négligence de leurs devoirs, verseront des larmes de sang sur les désordres et les égarements de leurs enfants, essayant peutêtre, mais trop tard de les retenir sur la pente du précipice, les parents chrétiens, ^râce à leur sollicitude de plus en plus élevée et profonde, grâce à leur prévoyance plus attentive, à leurs soins plus ingénieux que jamais, grâce aux vertus dont ils ne cessent de donner l'exemple, grâce aux prières ferventes qu'ils versent dans le cœur de leur Dieu, grâce à la. piété solide à laquelle ils l'ont formé de bonne heure, grâce surtout à la force divine qu'ils ont accoutumé ce jeune chrétien à puiser avec eux dans les sacrements de réconciliation et d'amour, les parents chrétiens auront la joie de voir l'innocence et la vertu de leur fils sortir victorieuses des plus formidables combats ; sa piété, qui a fait leur bonheur durant le temps de son enfance, sera leur gloire et leur couronne dans le temps de sa jeunesse. « Heureux, mille fois heureux nous écrierons-nous ici avec le comte de Maistre, heureux, mille fois heureux l'enfant qui a eu le bonheur de puiser sur les genoux de sa mère les principes d'une éducation mâle, vigoureuse et chrétienne ! » Soufflent les vents des passions, se déchaînent les orages, gronde la tourmente, ses parents n'ont rien à craindre, ils se trouvent au milieu des flots comme dans un port tranquille, attachés qu'ils sont à des ancres fortes: la foi, la piété, les sacrements. Une vieillesse vénérée les conduira au terme de leur carrière, trou-
vant toujours en leur fils une consolation et un appui ; et, quand viendra pour eux le moment de quitter la terre, ce sera ce même fils qui leur fermera les yeux, recevra leur dernier soupir, en leur demandant encore une bénédiction. Il y aura bien des larmes dans cet adieu suprême, les déchirements de la séparation seront bien profonds, mais l'espérance chrétienne sera là aussi, versant dans ces cœurs brisés le baume rafraîchissant de ses suavités; les époux chrétiens, en laissant cette demeure terrestre, iront au sein des béatitudes éternelles, préparer une place à celui qu'ils ont aimé aux jours de leur pèlerinage et qui leur sera bientôt rendu.
Si , cependant , malgré tant de précautions et tant d'efforts, cet enfant venait à abandonner le chemin de la vertu et à forfaire à son honneur et ses devoirs, oh! ce serait, certes, un malheur bien grand et qui ferait verser des pleurs bien amers. Mais les parents ne se décourageraient pas: comme le bon pasteur, ils courraient après la brebis perdue; comme sainte Monique, ils gémiraient continuellement devant Dieu sur les écarts d'un nouvel Augustin; ils le poursuivraient dans la voie de ses égarements comme elle le poursuivit elle-même et sur terre et sur mer, et sans doute bientôt ils entendraient aussi cette parole consolante : « Il est impossible qu'un fils objet de tant de larmes périsse » ; sans doute il leur serait donné de recevoir bientôt dans leurs bras cet autre prodigue humilié et repentant. Et, si Dieu, dont les desseins sont toujours adorables, permet qu'ils meurent sans avoir vu s'accomplir le plus ardent de tous leurs vœux, ils peuvent emporter, en quittant la terre, l'espérance de le voir
un jour se réaliser. Après l'ivresse des plaisirs, les nuages amoncelés sur l'intelligence se dissiperont ■ la lumière de la foi, un instant voilée, brillera de nouveau, et l'âme retrouvera dans les douces impressions des jeunes années le calme et le bonheur. Le souvenir d'un père, le souvenir d'une mère, lorsqu'ils se lient dans notre pensée à celui de Dieu, qu'ils ont tant aimé et dont ils voulaient nous inspirer l'amour, serait presque à lui seul tout-puissant pour changer un cœur. Et on a vu le plus beau génie de notre siècle ramené en un instant des erreurs de sa jeunesse à la foi la plus inébranlable et la plus vive par la seule nouvelle de la mort d'une mère qui avait vécu et qui venait d'expirer en priant pour la conversion de son fils. «Je pleurai, nous dit-il lui-même, et je crus ».
J'ai fait passer sous vos yeux, M. F., la touchante image de la famille chrétienne. Ou'elle est ravissante ! qu'elle est belle ! Pour jouir d'un spectacle plus digne des anges, il faudrait monter parmi les chœurs de ces esprits célestes ou bien redescendre dans l'humble demeure de Nazareth, où d'époux, c'était Joseph; où l'épouse et la mère, c'était Marie, la mère bénie entre toutes les mères, et où le fils, c'était Jésus, le Dieu béni dans tous les siècles, revêtu des grâces de l'enfance. Pères et mères, qui de vous n'ambitionnerait le bonheur de voir son sanctuaire domestique ressembler par quelque endroit à ce paradis de la terre, reproduire quelque chose de sa sainteté, de sa paix, de sa fidélité ? Eh bien ! laissez-nous vous le dire, le sort de votre famille est entre vos mains, vous aussi, vous la formerez à votre image; presque toujours,
presque infailliblement vos enfants seront ce que vous les ferez vous-même par vos soins ou par votre négligence, surtout par vos exemples, auxquels leur tendresse respectueuse donnera toujours uneinfluence irrésistible. Vous ne po vez, pour ainsi dire, ni vous perdre ni vous sauver sans eux. Des destinées si chères, si indissolublement liées aux vôtres, pourraient-elles ne pas enflammer votre ardeur? Soyez des saints par la pratique des vertus chrétiennes, et ils seront eux-mêmes les anges de la terre ; et alors quelle douce consolation pour ce pasteur charitable et dévoué qui se consume d'efforts et de fatigues pour vous enfanter au Ciel ! quel bonheur pour vousmêmes ! quelle joie pour les Anges et surtout pour le cœur de ce Dieu Sauveur, qui a pleuré avec des larmes de sang la perte de tant d'âmes qui ne périssent que parce qu'à leur entrée dans la vie, elles n'ont pas trouvé, même dans un père, une main amie qui leur montrât le Ciel et la voie qui seule pouvait lesy conduire.
Mon Dieu, vous qui savez que la prédestination de vos élus se prépare dès l'aurore de la vie et en quelque sorte dès le berceau, vous qui voyez combien l'éducation première influe d'une manière décisive sur toute l'économie de notre salut, donnez-nous des pères, donnez-nous des mères selon votre cœur, dont la vue, dépassant la sphère si étroite et si bornée des intérêts du temps, s'élève jusqu'à vous et s'étende jusque dans l'éternité. Eclairez, dirigez leur tendresse, en dirigeant leur foi, et alors nous verrons s'accomplir le vœu suprême de votre Fils unique et bienaimé: comme il vous le demandait avec ardeur avant de gravir le Calvaire, où il allait mourir pour notre
amour, ceux que vous lui avez donnés seront un jour où il est éternellement lui-même, et ils verront, en la partageant avec lui, la gloire dont vous le couronnez dans les Cieux. Ainsi soit-il !
PRÔNE sur le mariage ,
pour le deuxième dimanche après l'Epiphanie
(16 janvier 1859)
Au nombre des plaies qui rongent notre société, travaillée de tant de souffrances et grosse de tant de périls, il en est une, M. F., qui doit nous causer de vives alarmes et solliciter toute notre attention : nous voulons parler de la profonde altération qu'a subie, dans ces derniers temps, au point de vue religieux, l'engagement le plus solennel et le plus important de la vie: le lien sacré du mariage. Vous rappeler aujourd'hui la dignité de cette alliance, vous faire voir les conséquences de sa profanation, tel est notre dessein. Le sujet est délicat, nous le savons, et, bien qu'il nous fût offert naturellement par l'Évangile que nous venons de vous lire, il n'a fallu rien moins que la conviction d'un devoir impérieux à remplir, pour nous décider à le traiter; mais ne craignez point, nous en parlerons avec le plus profond et religieux respect qui est dans notre cœur, et aussi avec la scrupuleuse réserve imposée à notre âge et à notre inexpérience : trop heureux serons-nous si, en signalant le désordre, il nous est donné de convain-
cre les esprits de sa gravité, de provoquer chez les uns de salutaires réflexions, et chez les autres d'efficaces repentirs.
Sorti des mains de son Créateur, le premier homme, ce roi puissant de la nature, n'était cependant sur la terre que comme un roi silencieux dans un désert. Seul, sans entretien avec son semblable, sans un mutuel appui, sans espérance de postérité, il ne savait à qui transmettre dans l'avenir ni avec qui partager dans le présent la gloire et les délices de ce vaste empire, ni même à qui confier, autour de lui, les sentiments de son cœur pour Dieu. Dieu dit alors : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une compagne qui lui soit semblable et qui le soutienne sur la terre ; faciamus ei adjutorium siinile sibi ». Il envoya donc à Adam un mystérieux sommeil, une extase profonde, pendant laquelle, tirant de son flanc un ossement superflu, il en forma, il en façonna, il en « édifia » de sa main divine la compagne de l'homme; « œdificavit ». A sa vue, Adam s'écria dans un transport d'admiration et de jcie : « C'est ici l'os de mes os, la chair de ma chair : elle se nommera virago, parce qu'elle a été formée de Phomme, et l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa compagne ». Dieu les bénit alors, leur communiqua par l'insufflation de l'esprit de vie sa vertu féconde, et leur fit ce commandement remarquable : « Croissez, multipliez » ; jamais vos enfants, qui sont les miens, ne se propageront trop sur la terre, couvrez-la donc de vos familles, que vos alliances soient toujours pures, fécondes et sans tache, élevez vos enfants dans mon amour et ne craignez pas : je pourvoirai à tout, et la vie ne
manquera jamais à ceux qui l'ont reçue de moi. C'est avec cet appareil, c'est avec cette majesté de scène et de langage que Dieu lui-même, le père de tous les êtres, le principe de toute fécondité, cimenta en personne la première alliance destinée à la transformation de la vie ; c'est ainsi qu'il constitua la première famille, pour demeurer dans les sièclesl'élément primitif et à jamais béni, le fondement nécessaire de la grande société du genre humain ; c'est ainsi que fut institué le mariage.
Sous les patriarches, sous ces hommes vénérables dont le front rayonnait de la double majesté du roi et du pontife, le mariage continua d'être sacré et solennel. Dans ces anciennes mœurs, tout empreintes de foi, tout embaumées de piété, tout nous montre avec un charme inexprimable la pensée, le sentiment, l'action de Dieu présente aux fêtes nuptiales. C'était le père de famille qui bénissait l'union de ses fils, mais c'était au nom du Dieu tout-puissant, qui intervenait non seulement comme témoin et garantie des promesses, mais comme sanction et consécration du lien. Qui ne se souvient avec attendrissement des joies pures, des consolations merveilleuses dont le Dieu d'Abraham, d Isaac et de Jacob se plaît à environner les chastes alliances de ses fidèles serviteurs ? Qui ne connaît le tableau aux couleurs si suaves que nous offrent les saints Livres, du eune Tobie unissant sa main, sous l'œil de Dieu, à celle de la fille de Raguel ? Aujourd'hui encore on souhaite aux épouses chrétiennes d'être « aimables comme Rachel, fidèles comme Sara, douces et sages comme Rébecca, courageuses et pures comme la femme forte de l'Ancien Testament ».
Mais le Christianisme, perfection de la nature et de la loi, a élevé plus haut encore ce contrat déjà si respectable. On l'a dit et il est vrai, il n'y a rien icibas de pur et de noble que la bénédiction du Rédempteur des hommes ne purifie et n'anoblisse encore, rien de saint qu'il ne sanctifie, rien de grand qu'il n'élève. Aussi quel beau et touchant spectacle de le voir à Cana honorer d'abord de sa présence les noces innocentes de deux pauvres époux, ajouter par un miracle éclatant au bonheur de leur fête, puis, non content de rappeler cette vénérable alliance à son origine, l'élever à la dignité la plus haute, lui imprimer un nouveau et plus auguste caractère et en faire un sacrement de la loi évangélique, « sacrcir mentum hoc magnum est ». Le mariage n'est donc pas, M. F., une association naturelle, où la Religion n'a rien à voir, une association civile, où tout est réglé par les lois humaines, une association purement brutale, telle qu'elle s'établit entre les animaux privés d'intelligence ; ce sacrement est un grand sacrement, « sacramentum hoc magnum est ». Le mariage n'est pas une convention vulgaire et profane, une sympathie naturelle et passagère, une société capricieuse et incertaine, c'est un sacrement et un grand sacrement, « sacramentum hoc magnum est ». Dieu lui-même préside comme juge et comme vengeur à ce grand contrat. Le mariage n'est plus seulement le sujet de la grâce céleste, il en est le canal et l'instrument. Il la produit lui-même par la vertu qui lui est inhérente, il devient chose toute sainte et toute divine, à l'égal de nos plus augustes et de nos plus redoutables mystères ; et les époux chrétiens doivent bannir à jamais loin d'eux les froideurs,
qui seraient des outrages, les dégoûts, qui seraient des parjures, et l'infidélité enfin, qui serait un sacrilège. Non seulement leurs destinées, mais leurs natures seront étroitement unies et presque confondues. Dieu lui-même a formé cette union ; que l'homme se garde donc de la rompre, « sacramentum hoc magnum est ». Le mariage a ses tribulations, qui ne se peuvent porter, ses devoirs, qui ne se peuvent remplir, ses dangers, qui ne se peuvent éviter sans une force divine ; il impose surtout cette grande tâche de l'éducation des enfants qui demande des secours particuliers du Ciel. Or, cette force et ces secours sont attachés à sa digne réception, « sacramentum hoc magnum est». Toutefois, remarquez-le, M. F., le mariage ne revêt ce caractère élevé, nous dit l'apôtre saint Paul, qu'autant qu'il est contracté en Jésus- Christ et dans son Eglise, « ego autem dico in Christo et in Ecclesia ». Il doit être une représentation fidèle, une figure sensible de l'alliance pure et immaculée qui unit le Sauveur à son Eglise, s'identifiant avec elle dans une céleste et merveilleuse unité; il doit reproduire tous les sentiments de soumission et d'amour, de déférence et de protection, de confiance et de dévoûment que réveille un rapprochement si glorieux. Dans cette forme élevée et en quelque sorte transfigurée, où se plaît à le considérer le grand Apôtre, la langue ne lui fournit plus de termes assez pompeux pour caractériser le mariage. C'est une société digne de tout honneur, « honorabile connubium » ; c'est une couche ornée de pureté et d'innocence, « thorus immaculatus »] mais toujours, prenez-y garde, sous cette réserve expresse que le lien sera formé dans le Seigneur: « qui vult nubat tantum in
Domino ». Tous les Pères et tous les Docteurs de
l'Eglise n'ont pas ici d'autres sentiments ni un autre
langage; et, pour n'en citer qu'un seul, écoutons
Tertullien, qui semble s'être inspiré de la pensée du
Docteur des Gentils, quand il célèbre en. termes si
magnifiques les grandeurs du mariage chrétien :
« Comment ma bouche, s'écrie-t-il, pourrait-elle
suffire à raconter la gloire et le bonheur de cette
alliance sainte dont l'Église serre les nœuds, que
Poblation du sacrifice confirme, que le sceau de la
bénédiction consacre, que les anges publient comme
témoins, que le Père céleste ratifie d'en-haut ? » « En
vérité, dirons-nous avec un pieux et savant Évêque
de notre temps, parmi les choses heureuses d'un
monde où il y en a si peu, parmi les rares spectacles
du bonheur auxquels la bénédiction du Ciel n'a pas
été refusée, en est-il un plus touchant et plus beau
que de voir un jeune chrétien avec la femme de son
choix, tous deux prosternés au pied d'un même autel
et recevant humblement de la main de Dieu, dans
une âme innocente et divine, la bénédiction de leur
alliance ? »
Longtemps, M. F., ces hautes idées dominèrent les esprits et réglèrent les habitudes des enfants de l'Église. Il n'y a pas encore un siècle, aucun membre de la société catholique n'aurait osé se poser chef d'une famille, nous ne disons pas sans avoir reçu la bénédiction sacramentelle, ce qui eût été marquer son front d'une tache d'infamie, mais sans s'être préparé à cette importante cérémonie par de ferventes prières, par de longues épreuves et purifications pénitentielles, dans la crainte qu'à la place de la bénédiction, il n'encourût pour lui-même et pour les siens la malé-
diction divine. Aujourd'hui il est sans doute, nous aimons à le reconnaître, d'honorables exceptions qui protestent contre la prescription du scandale ; nous les trouvons dans ces familles, de plus en plus rares, où s'est religieusement conservé l'héritage de l'antique foi et des mœurs anciennes. Il n'est même pas sans exemple de voir des hommes jusque-là dissipés et d'une manière de se comporter plus que légère en fait de religion, prendre, à l'époque d'un engagement qui doit fixer leur destinée, des sentiments sérieux et apporter à la réception d.u sacrement des dispositions plus consolantes.
Mais, la part du bien une fois faite, et cette part, il faut l'avouer, est bien petite, qui pourra sonder la profondeur et mesurer l'étendue du mal ? Pour quelques-uns qui comprennent les saintes terreurs d'un lien sacré, combien en acceptent aveuglément l'effrayante responsabilité ! Chez le plus grand nombre, les pensées du Ciel sont-elles pour quelque chose dans les préoccupations qui les assiègent ? On pèse tout: la fortune, la condition, la beauté, les talents, la santé, le crédit, la jeunesse, les espérances ; on prévoit tout : les prospérités ou les revers, les accidents heureux ou la ruine, oui tout, même la survie, même le deuil, même le veuvage et le douaire, — car la mort vient toujours offusquer de son ombre les joies de Phymen, et si grande est la fragilité de notre nature qu'il faut que le trépas ramène ses images funèbres jusque dans les stipulations qui ont pour but la transmission de la flamme de la vie — ; mais porter en-haut ses pensées, consulter Dieu, purifier son cœur, se rendre le Ciel favorable, c'est la dernière chose à laquelle on songe, si l'on daigne même
y songer. Intérêt, calcul, ambition, égoïsme, ajoutez, si vous le voulez, la passion, et, si vous le voulez encore, l'attrait des sens, voilà le fond des mariages. La religion n'y entre plus que pour la forme, et n'y figure plus, si l'on ose ainsi parler, que pour mémoire. On se présente au prêtre, il est vrai, mais moins pour confesser ses fautes et en obtenir le pardon que pour accomplir une dernière formalité ; on se présente à l'autel, non qu'on lui reconnaisse aucune vertu ou qu'on en attende aucune grâce, mais par respect pour les bienséances, et parce que tel est encore, dans un monde décent, l'usage reçu. Cependant le prêtre reçoit le serment des conjoints, la cérémonie s'achève et les époux infortunés sortent du temple, ne se doutant pas qu'ils emportent dans leur sein un trésor de colère, une bénédiction profanée se tournant en anathème.... M. F., c'est une chose affreuse à penser et effroyable à dire, mais malheureusement confirmée par une triste expérience, la plupart des unions sont cimentées par le sceau du sacrilège, si ce n'est toujours du fait des deux parties contractantantes, du moins de l'une d'elles.
Or, je vous le demande, dans une alliance inaugurée sous de tels auspices, que peuvent devenir la paix et l'honneur de la famille, la fidélité publique et privée, l'autorité maritale, la subordination nécessaire, l'affection réciproque, l'amour respectueux, la pudeur domestique, la sainteté du devoir, la chasteté enfin, protectrice unique de la foi mutuelle ? Sans prétendre attribuer à ce premier abus de la grâce du sacrement tous les désordres et tous les malheurs qui désolent les familles, et, par suite, la société, ne peut-on pas lui en rapporter une large part ? Je vous en prends
à témoin, y a-t-il de la témérité à voir les conséquences d'une première profanation dans les hontes qui déshonorent la sainteté du nœud nuptial, dans ces calculs homicides et ces systèmes abominables quiéteignent les générations dans leur germe, dans ces querelles, dans ces chagrins domestiques qui changent le toit conjugal en un enfer anticipé, dansces éclats déplorablesd'antipathie, dejalousie, d'infidélité, qui servent d'aliment à la malignité publique et vont quelquefois faire pâlir la justice jusque sur ses tribunaux? Mais c'est surtout dans leurs enfants que des époux prévaricateurs portent la peine de leur sacrilège violation du sacrement ; on ne se joue pas impunément de Dieu, on n'abuse pas impunément de ses grâces. Oui peut bénir ce qu'il a maudit? Qui fera naître d'honorables rejetons d'une racine empoisonnée ? Qui rendra pur, dit l'Esprit de Dieu, un germe conçu d'une semence impure ? Cueillera-t-on des grappes de raisin sur des épines et le fruit du figuier sur la ronce sauvage?
Loin de nous, M. F., la pensée de calomnier notre siècle! Nous n'irons pas jusqu'à dire, avec le poète romain, que « l'âge de nos pères, plus coupable que celui de leurs ancêtres, a porté dans l'âge présent un excès de corruption , que doit encore accroître la génération qui va suivre ». Nous ne voulons pas encourir le reproche d'exagération et de pessimisme. Nous voulons avouer que chaque jour ce qui est bon s'améliore, mais à condition qu'on ne nous contestera pas que ce qui est mauvais devient pire, dans les doctrines comme dans les mœurs, dans les idées comme dans les faits qui les réalisent. Or, M. F., bon gré mal gré, pour expliquer cet abâtardissement, cette dégénérescence partielle de l'humanité, il faut se
reporter à la source impure d'où elle émane. Et qu'on ne vienne pas nous dire que ce sont là des considérations mystiques, dont l'objet exclusivement religieux ne peut exercer aucune influence sur le monde réel? Qui oserait nier les relations, les affinités de l'ordre spirituel et de l'ordre naturel ? Le Dieu de la création, de la conservation et de la propagation de l'espèce humaine serait-il autre que le Dieu de l'Évangile ? D'ailleurs, M. F., pour apprécier visiblement les suites funestes d'un mariage profané, il suffit d'en appeler aux regards exercés, aux études consciencieuses d'une raison forte et élevée. Les moralistes, les philosophes, les grands médecins eux-mêmes s'accordent à dire que la transmission des penchants avec le sang est maintenant un fait acquis à la science. Généralement les enfants sont formés à l'image des auteurs de leurs jours. Et on peut appliquer aux parents irréligieux ou profanateurs le mot sévère de saint Bernard: « Non parentes, sed peremptores, ils sont moins les pères que les meurtriers de leurs enfants». Qu'ils ne se plaignent point des profonds chagrins dont les débordements de leurs fils viennent abreuver leurs vieux ans ; qu'ils jettent les yeux sur eux-mêmes, qu'ils fassent silence dans leurs consciences et ils entendront, au fond de leur âme, comme un écho de la voix de ces enfants qui leur crient du fond de l'abîme du mal, où ils sont tombés: «Non nos perdimus, ce n'est pas nous qui nous sommes perdus — patres habemus c'est vousmêmes qui êtes la cause de nos égarements, parentes habemus par ricidas ».
A la vue des calamiteux désordres qu'entraîne à sa
suite la profanation du mariage, ne se trouverait-il pas dans cette enceinte quelques pères ou mères de famille tentés de nous demander, l'amertume dans l'âme : Que ferons-nous pour détourner de dessus nos têtes la colère de Dieu allumée par cette grande prévarication ? Faites pénitence, vous répondronsnous avec l'apôtre saint Pierre ; priez, gémissez, conjurez le Seigneur de ne pas venger sur les enfants l'iniquité de leur père ; dites-lui, comme autrefois à Isaac l'inconsolable Ésaii, frustré de la bénédiction paternelle : O Dieu, ô mon père, souverain dispensateur de la vie, n'avez-vous seulement qu'une bénédiction à me donner et l'abus que j'ai fait de la première est-il irréparable? et, nous l'espérons, fléchi par vos prières, ce bon Maître tirera pour vous et pour les vôtres une seconde bénédiction du trésor infini de ses miséricordes. Et vous, M. F., qui n'êtes pas engagés dans les liens du mariage, si Dieu vous appelle à cet état, nous vous en conjurons, avant de serrer les nœuds d'où dépendent, pour cette vie et pour l'autre, vos propres destinées et celles peut-être de toute une suite de générations, épargnez-vous, lorsqu'il en est temps encore, les longs regrets, les cuisants mais tardifs remords qui suivent une union formée sous l'influence du péché ; méritez, par la ferveur de votre foi et l'innocence de vos dispositions, que Dieu sanctionne, du haut de son trône, la bénédiction que vous recevrez à l'autel des mains de son ministre.
Il serait temps, M. F., de clore ici cet entretien déjà trop long; mais je ne puis résister au désir de vous inviter, avant de descendre de cette chaire, à reposer un instant vos regards, attristés par le sombre
tableau des visions profanes, sur la riante image de la félicité vertueuse dans une union vraiment chrétienne. Considérons, M. F., deux époux vertueux qui viennent de recevoir la bénédiction des noces : ils n'ont plus qu'un même toit, un même foyer, un même nom, un même cœur, une même vie. Tous deux disciples fidèles de la religion, pénétrés tous deux d'amour et de respect pour elle, trouvant tous deux près d'elle la garantie de leur bonheur, ils porteront tous deux ensemble le joug du Seigneur. On les verra prier, se prosterner, adorer ensemble; si le Ciel leur donne une sainte et heureuse fécondité, on les verra s'appliquer ensemble à élever leurs enfants, leur donner de pieuses leçons et de touchants exemples, leur apprendre à bégayer le nom de Dieu et à le mêlei aux premières expressions de leur amour pour leurs parents. Puis ils viendront tous ensemble louer Dieu dans sa maison, ensemble écouter sa parole et participer ensemble au banquet sacré. Enfin, ils partageront également ensemble les bienfaits et les maux, les consolations et les peines inévitables de la vie présente. Les peines y sont plus fréquentes que les joies, qui ne le sait? Le travail et la pauvreté s'y rencontrent plus souvent que le repos et l'opulence. Mais n'importe ! pauvres ou riches, ils sauront soutenir noblement jusqu'au bout le poids de leurs devoirs. Portés sur les ailes invisibles de la foi et de la vertu, ils traverseront la vie sans y flétrir leurs âmes et s'envoleront un jour au sein de Dieu, pour y vivre, comme les anges, dans cette union des Cieux qui n'a plus à redouter ni les nuages de la terre ni les séparations douloureuses. — Ainsi soit-il.
PRÔNE