POUR LE TROISIÈME DIMANCHE DE L'AVENT
(ii décembre 1859)
Maria optimaux partent elegit.
Marie a choisi la meilleure part.
S. Luc, X, 12.
Mes Frères,
Un jour que le Sauveur était entré dans la maison de Marthe et de Marie-Madeleine, celle-ci, s'asseyant à ses pieds, écoutait ses paroles. Or, Marthe était fort occupée et préparait tout ce qu'il fallait ; puis,s'arrêtant devant Jésus, elle lui dit : Seigneur, ne voyez-vous pas que ma sœur me laisse servir toute seule ? Diteslui donc qu'elle m'aide. Et le Seigneur, répondant, lui dit: Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous troublez de beaucoup de choses, une seule est nécessaire : Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera point ôtée : « Maria optimam partent elegit » .
Telle est, M. F., en ce récit évangélique, en cet épisode de l'histoire du Sauveur, la béatification par l'Homme-Dieu de la vie intérieure, de la vie spiri-
tuelle, disons le mot, de la vie dévote, de la dévotion.
J'ai prononcé le mot de dévotion, mot glorieux et respectable pour plusieurs sans doute, expression injurieuse qui, pour beaucoup d'autres', couvre un ridicule ou une parodie. Toutefois, M. F., ce mot, nous l'acceptons sans inquiétude, et nous allons voir s'il ne serait pas possible de glorifier devant vous la vie dévote, delà venger avec surabondance des attaques d'un siècle qui la juge et la condamne ou sans connaissance ou sans justice.
Etudier la dévotion en elle-même, c'est-à-dire dans sa réalité, puis examiner subsidiairement la valeur des principales objections dirigées contre elle, tel est le cadre de l'apologie que nous avons dessein de vous présenter.
Il est peut-être ici quelques hommes qui, en nous entendant faire l'éloge de la dévotion, de cette vie rétrograde, bonne tout au plus, comme on l'adit, à être reléguée parmi'les vieilleries du temps passé, auront peine à retenir sous le pli de leurs lèvres un sourire plus ou moins malicieux. *Ah ! qu'ils sachent d'avance que nous le leur pardonnons, et même, s'ils aiment mieux, que nous leur en demandons pardon, nous réservant seulement le droit de leur dire, comme autrefois cet Athénien de nos souvenirs classiques : «Frappez, souriez, mais écoutez ».
Il est un livre, M. F., qui nous est venu à travers plus de quatre siècles d'une gloire incontestée et d'universelles bénédictions ; un livre qui résume toute la perfection du cloître et trouve des disciples jusqu'au milieu du monde ; un livre que l'on n'ouvre
jamais, même au hasard, sans devenir meilleur et sans être consolé ; un livre que la philosophie a été forcée de reconnaître pour « le plus beau qui soit sorti de la main des hommes, puisque l'Évangile n'en vient pas » ; un livre qui a suffi dans une prison pour ramener au salut un brillant littérateur du dix-huitième siècle; un livre enfin dont on a fait l'éloge quand on l'a nommé : Y Imitation de Jésus- Christ. Quel est le chrétien, M. F., qui n'a pas tenu entre ses mains avec respect ce livre populaire et sublime et qui, pendant de longues heures de recueillement et d'émotion, n'a pas collé ses yeux et son cœur sur ces pages sacrées, pleines de toute la vérité et de toute la sagesse des choses du Ciel ? Or, M. F., celui qui a étudié et qui connaît ce livre, celui-là sait ce que nous catholiques nommons la vie dévote, spirituelle, divine, car ce petit livre la contient tout entière, il en est le maître par excellence, l'initiateur profond, onctueux, complet et progressif, prenant l'âme enchaînée à la terre, la conduisant pas à pas avec une douceur, une suavité, une pénétration infinies, à travers le détachement des créatures, à travers les luttes épuratrices de la vertu, à travers les communications illuminatives de la grâce, jusqu'à la possession voilée de Dieu dans l'Eucharistie, dernier degré au seuil de la contemplation face à face et de la jouissance intuitive. Eh bien ! M. F., c'est cette vie supérieure dont l' Imitation de Jésus -Christ est le manuel, c'est cette vie généreuse et dévouée à Dieu où, se prenant de mépris pour la vie purement humaine, on met sous les pieds ses intérêts, ses joies, ses biens et ses maux, pour aspirer de tout le souffle de lame vers un monde supérieur, vers ces régions
de l'infini dont on porte en soi l'invincible séduction, c'est cette vie qui heurte les idées de ce siècle et qu'attaquent le philosophe sceptique, le mondain railleur, le chrétien peu fervent, tous réunis et conjurés, ce semble, pour la défigurer et la rendre odieuse.
Pour justifier la dévotion, il me suffira de faire passer sous vos yeux les faits élémentaires qui la constituent. La vie dévote a ses principes, son but, ses moyens, qu'elle peut parfaitement préciser et que voici en peu de mots.
Le chrétien pieux et dévot croit qu'il ne fait qu'une courte apparition sur la terre, mais qu'il a une âme immatérielle dont la vie seprolonge par delà la tombe;, il croit que cette âme est appelée à posséder Dieu et à jouir du souverain bonheur, mais que ce bonheur ne s'acquiert que par la vertu et la religion; il croit, en conséquence, que l'acquisition de la vertu et de la pratique de la religion sont le but de son existence ici-bas. «La figure de ce monde passe», il le sait; la fortune y change, la santé se consume, la beauté se flétrit, l'amitié s'altère, la gloire se dissipe, la vie s'éteint: il sait tout cela.^ Aussi le verrez-vous, prenant, pour ainsi parler, son courage de ses deux mains, faire un effort sur lui-même, étouffer ces mille pensées, ces mille sentiments terrestres qui se multiplient dans son âme, comme dans celles de tous les enfants d'Adam, à chaque variation des vents de ce monde, secouer les chaînes qui le rivent à ces demeures périssables et, comme un infatigable voyageur, s'élancer, d'un pas ferme et incessant, vers le Ciel, sa patrie, s'écriant tout le long du chemin, avec le livre qui lui sert de guide: «Ici-bas tout est vain, excepté
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aimer Dieu et le servir lui seul. L'œil n'est point rassasié de ce qu'il voit, ni l'oreille remplie de ce qu'elle entend; la sagesse, c'est de tendre au céleste royaume par mépris de ce monde». Et, réalisant ce langage, il s'en va parfois, entraîné par celui que sainte Thérèse appelle «le géant des esprits», il s'en va, libre et fort, au sein des solitudes, sur le sommet des montagnes, dans les Trappes ou les Chartreuses ou dans d'autres retraites sacrées, établir entre le monde et lui une barrière infranchissable, pour avoir un commerce plus libre avec son Dieu. Gardez-vous de conclure cependant, M. F., que la dévotion soit incompatible avec la vie qu'on mène au milieu du monde, gardez-vous de croire que celui qui s'y adonne ne puisse rester parmi les hommes et accomplir sa fonction dans la société dont il fait partie. Mais alors il n'en tient pas moins son regard intérieur fixé sur Dieu et sur son âme ; on le voit travailler avec ardeur à la réforme de son cœur, interrogeant sévèrement sa conscience, s'armant contre ses passions des rudes labeurs d'une austérité implacable. Avec une activité toujours plus empressée, il s'abreuve aux sources sacramentelles de l'Eglise ; les lieux saints, les marchepieds des autels conservent imprimée la trace de ses genoux ; c'est là que lui aussi, aux pieds de Jésus- Christ, il recueille la parole qui tombe de ses lèvres, pour s'en pénétrer et s'en nourrir. A de fréquents intervalles, le tribunal réconciliateur le voit arriver avec toute la douleur d'un coupable ; il est le convive assidu de la table Eucharistique, où il porte sur son front la sérénité des Cieux. Rentré dans sa maison, elle lui est encore un sanctuaire : il est comme un apôtre au milieu des siens; toute sa famille sent,
aux tressaillements de son âme, la présence du Dieu qui l'anime, et, à l'aspect de l'épanouissement de son bonheur, ne peut qu'envier ses saintes joies. Si la souffrance vient le visiter, il commence parfaire taire les cris de la nature, en jetant un regard de foi et d'amour sur son crucifix; il ranime son ardeur, en imprimant sur l'image de Celui qui y est attaché des baisers qui sont comme des charbons de feu ; puis, comme son Maître, il étend avec résignation, que dis-je ? avec bonheur, ses pieds et ses mains sur la croix qui lui est préparée. S'il fait la rencontre d'un frère malheureux, son cœur s'attendrit et pleure, et les bienfaits s'en épanchent avec les consolations et les larmes. On a souvent comparé la vie dévote à celle de l'oiseau et l'on a eu raison. L'oiseau monte et descend: ainsi l'âme pieuse monte, elle va respirer l'air du Ciel et redire à Dieu les secrètes mélodies de son cœur ; puis elle redescend et longe les vallées de ce monde en faisant le bien.
Ou'ajouterai-je de plus, M. F. ? Je renonce à vous faire apparaître dans toute sa beauté radieuse cette figure sainte de l'âme vraiment dévote, de cette immortelle ouvrière de la vie future !
Et gardez-vous de penser que la peinture que j'essaye de faire passer sous vos yeux n'est qu'un tableau de fantaisie, une création imaginaire. Pour l'honneur et la consolation de l'humanité, il se trouve encore de nos jours de ces âmes d'élite en qui resplendit la dévotion dans sa réalisation la plus éminente. En rappelant vos plus chers souvenirs, n'avezvous jamais vu, ne voyez-vous pas peut-être encore passer à vos côtés, sous les traits d'un père, d'une mère, d'une sœur, d'un ami, quelqu'une de ces âmes
choisies, personnification ravissante de la perfection ? Eh bien ! M. F., voilà, en résumé, ce qui constitue la vie dévote : c'est la piété dans sa plus vive ardeur, c'est l'aspiration incessante vers Dieu et l'entier détachement de ce monde, c'est la subordination complète de ce qui est fini et transitoire à ce qui est infini et éternellement durable. C'est l'oraison et la prière presque ininterrompues, c*est la lutte contre soi-même poursuivie jusqu'à la souffrance, c'est le recours constant à tout ce qui épanche la grâce, c'est l'Évangile compris et pratiqué dans toute sa plénitude, c'est enfin, comme le mot l'indique, l'amour, le dévoûment divin prêt à tous les sacrifices.
Or, M. F., cela est triste à penser et encore plus désolant à dire, c'est cette vie si noble, si louable, que nous voyons chaque jour si insolemment attaquée, si indignement parodiée ; c'est cette vie si éminemment progressive que naguère encore, dans un livre dont les couleurs poétiques n'ont pas réussi à voiler l'excentricité et le ridicule, mais dont le scandale a fait le succès, on accusait « d'exhaler les odeurs méphitiques du moyen âge et de faire suer la mort sur notre siècle». Je cite le texte, M. F., c'est le meilleur moyen d'en faire justice. Que ces étranges aberrations ne nous , surprennent pas trop pourtant : pour comprendre et apprécier la dévotion, il faut avoir du cœur, il faut savoir ce que c'est qu'aimer et ce que peut devenir dans une âme noble l'amour de Dieu, le dévoûment à Dieu. Et ils sont trop nombreux, hélas ! ceux qui n'ont jamais senti dans leur poitrine rien qui y batte noblement.
Il existe deux accusations qu'on se plaît surtout à
formuler et qu'on fait circuler partout de par le monde comme une monnaie courante : les détracteurs de la dévotion croient l'avoir pour jamais excommuniée et mise au ban de la bonne société en disant qu'elle ne sert qu'à rétrécir l'esprit et à dessécher le cœur.
M. F., avant de répondre à ces graves accusations, il est inutile d'examiner ce qui leur a donné lieu. Nous ne rechercherons donc point si réellement elles n'atteignent pas certaines âmes dévotes, indignes de ce nom, qui, prenant mal une grande et noble doctrine, n'y rencontrent que leur propre dégradation. Vous savez, comme moi, que de toutes choses l'abus est facile, et même des meilleures. Il serait par trop étonnant que la dévotion ne subît pas la loi commune, en passant par les corruptions d'un esprit faux ou d'une imagination égarée. Et de ceux qui abusent je n'ai rien à dire, sinon qu'après tout ils me paraissent beaucoup moins nombreux et moins vicieux qu'on ne voudrait le faire croire.
Fidèle donc aux règles ordinaires de la logique et du bon sens, je laisse de côté les rares abus de la dévotion, et je m'arrête à ce qui en est le résultat général et légitime. Or, M. F., je vous le demande, en quoi peut-elle rétrécir l'esprit, en quoi peut-elle étouffer l'intelligence, cette magnifique doctrine qui suppose et requiert avant tout la science supérieure, dominatrice, de tout ce qu'on peut savoir en ce monde, la science qui a pour objet les plus grandes questions qui puissent être posées : Dieu, l'âme, la destinée, la science qui est avant tout une affirmation assurée, infaillible, sur les plus hauts problèmes ? N'a-t-on pas vu, d'ailleurs, de tout temps et encore
de nos jours, des hommes dévots occuper un rang distingué dans la république des lettres ? Ah ! ils ne manquent pas, M. F., les génies puissants qui, loin de se trouver mal à l'aise au sein de la vie dévote, s'y sont sentis inspirés et agrandis outre mesure ! L'Eglise compte parmi ses saints des orateurs éloquents, de profonds philosophes, des écrivains célèbres, des hommes aussi prompts à croire et à adorer les mystères de la Religion qu'habiles à expliquer les secrets de la nature ; en vérité, étaient-ce des esprits étroits que les Augustin, les Ambroise, les Thomas d'Aquin, les Bonaventure, les Bossuet, les Fénelon et tant d'autres dévots , astres splendides attachés au firmament du monde intellectuel ? Ah ! il ne faut qu'un peu de bonne foi pour se convaincre que la plus humble, la plus simple d'entre les âmes dévotes a de quoi faire tomber à ses genoux les génies les plus fiers qui, fuyant les intimités du commerce divin, ne savent devenir ni pieux ni croyants. Tristes victimes de l'orgueilleux rationalisme, cette atmosphère ténébreuse où souffre et déchoit l'intelligence humaine, ce sont bien eux qui gisent misérables dans un chaos d'incertitudes, de négations impies ou de monstrueux systèmes ! tandis que , déployant ses ailes, l'âme dévote nage dans les flots de lumière dont l'inonde le Soleil de la vérité.
On n'est pas plus fondé à dire, M. F., que la dévotion dessèche le cœur. Pour moi, plus je réfléchis, moins je puis comprendre qu'on ose alléguer un tel grief. Mais il est écrit que l'iniquité doit trouver sa confusion dans son mensonge : « mentita est iniquitas sibi » . La dévotion, en effet, comme nous l'avons vu, est essentiellement la vie du cœur et par le cœur. Les
âmes qui s'y portent avec plus d'entraînement, ce sont les âmes d'une sensibilité plus exquise, ce sont les cœurs ardents, ces natures chaleureuses en qui le besoin d'aimer est plus vif et plus impérieux. Et ce sont ces âmes tout imprégnées de surnaturelle tendresse qu'on accuse d'être sans entrailles ! Pour répondre à un tel reproche, je n'ai qu'à ouvrir l'histoire et je les vois, ces âmes dévotes, qu'elles s'appellent Bernard, François de Sales, Vincent de Pauly Elisabeth de Hongrie ou Catherine de Sienne, je les vois montrer, à côté de l'amour extatique de l'infiniT la s}^mpathie humaine la plus exaltée et la plus douce. Je n'ai qu'à ouvrir les yeux et je les vois, ces âmes dévotes, sous le nom de Frères de Saint-Jean de Dieu ou de Sœurs de la Charité, dans le réduit du pauvre, près de la couche du malade, au lit de camp du blesséy suivre avec un dévoûment inouï leurs frères délaissés sur le calvaire de la souffrance. Je n'ai qu'à ouvrir les yeux et je les vois dans la famille, véritables anges du foyer domestique, avoir pour les leurs des affections, des épanouissements d'une incomparable expansion. Et ces autres âmes qui fuient le foyer de la famille, se condamnent à la solitude, croyez-vous qu'elles se condamnent à l'isolement du cœur ? Croyez-vous qu'à force d'aimer Dieu, elles se prennent de mépris et d'indifférence pour leurs frères ? Ah ! monde ingrat ! ce sont celles-là surtout que tu taxes d'égoïsme. Eh bien ! sachez-le, non pour les estimer plus — elles n'y tiennent pas — , mais pour l'honneur de la vérité, ces âmes, elles te remplacent au poste que tu as déserté, elles remplissent ta tâche, elles accomplissent ton devoir et, tandis qu'au sein de ton ivresse, ne vivant que pour tes fêtes, pour tes
plaisirs, pour tes passions, tu laisses Dieu de côté, elles ne cessent chaque jour d'élever vers lui leurs voix pour compenser ta défection et ton absence. Un jour, au Ciel, on verra tous les services qu'elles ont rendus, ces âmes, à la société; un jour, au Ciel, on verra qu'une pauvre fille, épouse de Jésus-Christ, a souvent plus servi l'humanité dans sa cellule par ses peines, ses veilles, ses prières que les savants avec leur politique et les conquérants avec leurs armées. Aussi, M. F., je sens le besoin de vous le dire en toute sincérité : toutes les fois que vous rencontrerez sur votre chemin une âme en grande intimité avec Dieu, tâchez de l'avoir pour amie ; et puis, dans vos délaissements, dans vos peines, dans vos angoisses, allez chercher la consolation dans ce cœur et vous verrez si c'est de la sécheresse qu'il recèle ou une source inépuisable des sentiments les plus sympathiques et les plus affectueux.
Mais qu'il ne nous suffise pas, M. F., de n'avoir plus aucune objection contre la dévotion et d'en comprendre l'excellence ; hâtons-nous d'arriver à une conclusion pratique. Vos sympathies, vos convictions, vos respects lui sont, je l'espère, désormais acquis ; faites un. pas de plus, le pas décisif et utile, donnezlui vos cœurs. Mais déjà, parmi vous, combien d'âmes qui en connaissent et qui en ont monté les premiers degrés! Et, si les autres sont moins privilégiées, ne gémissent-elles pas en secret de voir leur échapper la part la meilleure ? Eh bien ! aux premières je dirai : courage, courage toujours, ô vous qui fûtes choisies pour conserver le feu sacré de la dévotion; tous les jours, à toutes les heures, veillez sur cette flamme et
donnez-lui son aliment, de peur qu'elle ne vienne à s'éteindre. Prenez garde aussi à sa pureté céleste, car une grande responsabilité pèse sur vous: celle de représenter aux yeux des peuples, dans tout son éclat, le type suprême de la vie chrétienne ; le monde, vous l'avez vu, n'est point, pour vous, disposé à l'indulgence et, pour condamner toute piété fervente, c'est de vos erreurs et de vos faiblesses qu'il s'autorise ; prenez donc bien garde d'être jamais pour lui une pierre d'achoppement et de scandale : « Nemini dantes ullam offensionem ».
Et vous, M. F., qui jusqu'à ce jour n'avez pu élever votre vie habituelle sur ces hauteurs, vous qui, par votre misère et par votre condition, êtes retenus parmi les plus imparfaits, ne vous croyez pas cependant totalement déshérités. Vous aussi, vous devez avoir vos heures de dévotion douce et ardente ; vous aussi, vous éprouvez le besoin d'approcher Dieu de plus près, de le ressentir plus intimement, de vous jeter à ses pieds tout frémissants, de lui ouvrir votre cœur jusque dans ses dernières profondeurs. Oh ! M. F., quand une heure bénie vous fait agenouiller dans votre demeure, quand l'aiguillon de la douleur vous fait bondir de sur terre, quand une cérémonie touchante vous amène dans nos églises, quand vous avez incliné votre front sur les dalles saintes, et qu'au milieu du silence, à travers les vapeurs de l'encens, du haut de son autel illuminé de mille feux, le Christ dans l'hostie se lève et épanche le trésor de ses bénédictions, à toutes ces heures et à celle d'une confession pleine d'un tendre repentir, à celle d'une communion embrasée et à celle d'un grand sacrifice, d'un grand devoir accepté avec amour; oui, M. F.,
à toutes les heures où Dieu vous visite et vous appelle, laissez votre âme déployer ses ailes, s'enivrer des saintes ferveurs, et vous serez obligés d'avouer que la dévotion renferme les joies les plus suaves et les plus délicieuses. Ah ! c'est que ce sont les joies anticipées de l'éternelle patrie. La vie dévote est le portique de la vie bienheureuse ; je vous la souhaite à tous. Ainsi soit-il!
SERMON