SUR MARIE NOTRE MODÈLE DANS L'ACCOMPLISSEMENT DE NOS DEVOIRS
(Mois de Marie, 7 mai 1862)
Un philosophe de l'antiquité, penseur profond, peintre habile du cœur humain, a consigné dans un de ses plus remarquables écrits une pensée que vous avez entendu répéter bien des fois, M. F., c'est que l'affection ne peut exister sans la ressemblance, et que, si ce sentiment n'a sa source dans la similitude,, dans l'harmonie des pensées, des goûts et des répugnances, il faut qu'il l'engendre et lui donne naissance. Et après Aristote un autre génie, dont la gloire surpasse celle du premier de toute la distance qui sépare le christianisme de la sagesse païenne, un homme dont l'esprit a offert peut-être le type le mieux prononcé du métaphysicien hardi et pénétrant, en même temps que son cœur présentait celui de la piété la plus douce et la plus ardente, le grand Evêque d'Hippone, saint Augustin, nous apprend que la marque distinctive d'un culte sincère, que la base, la pierre de touche de la vraie dévotion, ou, en d'autres termes, que le caractère de l'amour surnaturel, c'est l'imitation. N'est-ce pas vous dire assez, M. F., à vous qui aimez la Très Sainte Vierge et qui
voulez professer pour elle une piété franche et solide, n'est-ce pas assez vous dire que vous devez l'imiter, c'est-à-dire reproduire en votre âme, comme en une copie fidèle, tous les beaux exemples de vertu que cette tendre Mère nous a donnés. Voilà pourquoi je viens vous inviter ce soir à embrasser, par une vue d'ensemble, la vie de Marie. Vous y trouverez tout tracé le plan de votre conduite.
Notre-Seigneur a donné, M. F., par une parole adressée à ses apôtres, la formule précise, simple et lumineuse de notre vie ici-bas : « Quod debuimus facere,fecimus ;ce que nous devions faire, nousl'avons fait ». L'accomplissement du devoir ou la fidélité à la volonté divine, tel est notre but ; nous y trouvons les éléments de notre bonheur présent et les bases de notre félicité future. Or, M. F., il y a dans le devoir, vous le savez, pour tout homme en général, et en particulier pour le chrétien, une triple hiérarchie ; cette grande science du devoir, la science par excellence, se partage en trois chapitres, qui correspondent aux trois mobiles de nos actes: les devoirs envers Dieu, les devoirs envers le prochain, les devoirs envers nous-mêmes. Eh bien ! M. F., saint Ambroise nous enseigne que « la vie de Marie est comme un miroir, où nous voyons briller dans la plus parfaite plénitude l'accomplissement de toutes nos obligations »; et saint Thomas d'Aquin, commentant la pensée du grand archevêque de Milan, nous dit que Dieu a voulu que Marie fût considérée comme « un modèle, un exemplaire universel » pour tous les états, pour tous les âges, pour toutes les conditions, pour toutes sortes de per-
sonnes : « Poslta est beata Virgo ut universelle exemplar omnium virtutum » .
Nous n'avons en effet, M. F., qu'à suivre la Vierge de Nazareth pas à pas dans son histoire. Les trois classes de devoirs qui nous sont prescrits, nous les lui voyons tour à tour imposés, et elle les accomplit tous, généreusement et sans réserve.
Devoirs envers Dieu, devoirs de religion et de piété. Dès ses plus tendres années, elle se réfugie dans le Temple pour s'y consacrer à Dieu, passant ses jours dans la prière, la méditation et l'étude de la loi sainte et la décoration du sanctuaire. Plus tard, après avoir contracté avec Joseph, l'obscur charpentier de la plus obscure bourgade, une union qui a pour nœud l'amour chaste dont brûlent les anges dans le ciel, toujours unie à Dieu, toujours fidèle aux épanchements de son âme dans la prière, toujours zélée pour procurer la gloire du Très Haut, on la voit, chaque fois que le cercle de l'année ramène les fêtes de la Pâque, s'en aller régulièrement à Jérusalem pour les solenniser avec le peuple juif. Devenue mère par le plus étonnant des miracles et le plus glorieux des privilèges, elle se montre docile aux diverses prescriptions de Moïse qui l'atteignent dans sa condition : elle porte au Temple son divin Enfant, pour voir couler les premières gouttes de son sang sous le couteau de la circoncision ; au jour de la purification, Vierge innocente, elle ne craint pas de se confondre avec la foule des mères coupables, et de racheter par le tribut des pauvres le droit d'entrer dans le sanctuaire.
S'agissait-il de ses devoirs envers le prochain, devoirs particuliers de famille ou devoirs généraux
de complaisance et de charité, à toutes ces obligations diverses elle montra toujours la fidélité la plus scrupuleuse, l'exactitude la plus exemplaire. Dans le secret de Nazareth, épouse pleine de déférence, elle partage humblement avec Joseph les peines et les travaux de son humble condition. Mère pleine de sollicitude, elle a, pour son fils Jésus, les préoccupations les plus tendres que puisse inspirer l'amour maternel. Et, dans ses relations extérieures, quelle admirable charité! quelle admirable condescendance, par exemple, dans cette touchante visite par laquelle elle va réjouir le cœur d'Elisabeth, sa cousine, et sanctifier le Précurseur que celle-ci porte dans son sein! Aux noces de Cana, quelle attention délicate, quelle bienveillante complaisance ! par ses instances et ses empressements redoublés près de son divin Fils, elle obtient du Sauveur ce coup de puissance, cet éclatant prodige qui vient en aide à la détresse des époux qui les ont invités, en dissipant leur embarras et les
préservant de l'humiliation qui les menace
Vous parlerai-je, M. F., de ses devoirs envers ellemême ? Bien que Dieu, suivant le mot des saintes Lettres, l'eût « possédée dès le commencement de ses voies », bien qu'elle ne portât pas, par conséquent, en elle ce foyer de concupiscence qui se réveille si souvent en nous, cependant cette Vierge immaculée ne cessa de s'entourer des soins les plus vigilants pour se conserver pure et sans tache. Dans la plénitude des grâces les plus puissantes, elle ne négligea aucune des précautions que réclame la vertu la plus fragile. Émancipée de toutes les mauvaises convoitises, elle se porta toujours par le plus effectif attachement aux vertus qui leur sont contraires : sa
pureté est un cristal dont rien ne ternit la candeur; sa modestie se trouble à la vue même d'un archange : son humilité lui arrache le nom de « servante » au moment où elle est investie de l'incomparable dignité de mère de Dieu. Vrai « miroir de justice «, comme parle l'Église, elle est le type, elle est l'idéal de la perfection humaine, et, comme le dit saint Augustin, elle est le « modèle de tous les hommes qui veulent accomplir leur devoir dans son intégrité absolue».
Oui, M. F., de quelque côté que nous envisagions Marie : comme créature de Dieu ou fille de la Synagogue, comme vierge, comme épouse, comme mère, comme membre d'une société civile, elle nous apparaît toujours fidèle aux obligations que le Ciel lui trace. Quel que soit le moment où nous la surprenions, en secret comme au grand jour, sous l'humble toit de Nazareth, dans la pauvre étable de Bethléem, dans le Temple ou dans les rues de la cité sainte, sur le Calvaire enfin, jamais nous ne l'apercevrons en défaut: constamment elle en est à ce point précis où le Seigneur veut la rencontrer, et, comme son divin Fils, elle ne conçoit pas l'obéissance au Père céleste sans une soumission pleine et entière : « Quce placita sunt ei facio semper ». Jamais Marie ne se hasarda à résister au bon plaisir de Dieu et à se mettre en dehors de ses providentiels desseins. L'œil toujours fixé sur ses adorables décrets, elle se fit constamment une loi de s'y soumettre, et pas un moment n'exista pour elle où, répétant les belles paroles de son Fils remontant au Ciel, elle ne pût répondre à la voix de Dieu qui lui avait commandé : « Mon Père, j'ai achevé l'œuvre dont vous m'aviez chargé, j'ai rempli ma tâche, j'ai fait ce que je devais faire ;
« Opus consummavi qitod dedisti mihi : qnod debuimus fa cere , fecim us ».
Modèle magnifique, M. F., mais, ne pouvons-nous pas ajouter, modèle accusateur ? Hélas ! combien il s'en faut que la fidélité et la perfection de Marie soient les nôtres ! Que de fois, au lieu de remplir comme elle tous les points de la loi, nous nous retranchons sur l'accomplissement des uns pour nous dispenser de l'observance des autres ! Les uns sont des hommes qui se disent chrétiens, et qui s'arrogent le droit de faire des discernements arbitraires entre leurs devoirs religieux : s'ils sont fidèles à élever jusqu'à Dieu l'encens de leurs prières, s'ils assistent régulièrement aux saints offices, s'ils viennent de temps en temps se ranger au pied de la chaire évangélique, ils se tiennent obstinément éloignés des tribunaux de la miséricorde et du pardon, ils refusent d'aller s'asseoir au banquet de l'Agneau, ou bien ils ne veulent pas se soumettre aux prescriptions pénitencielles de l'Église, si mitigéespourtant par la dureté de nos cœurs et les condescendances d'une discipline indulgente. Les autres sont des personnes fidèles à peu près à l'ensemble de leurs devoirs religieux, mais qui secouent le joug de leurs devoirs d'état qui leur déplaisent parce qu'ils sont obscurs, et y substituent des œuvres de surérogation et d'éclat qui puissent leur donner du relief et les mettre en évidence. D'autres fois ce sont des âmes qui remplissent exactement leurs devoirs de religion et leurs obligations de famille, mais qui, concentrées dans leur égoïsme et leur personnalité, oublient que le Christianisme a fait de tous les membres de la famille humaine des frères que nous devons aimer comme
nous-mêmes. Le plus souvent ce sont nos devoirs envers nous-mêmes qu'au mépris de la vertu imposée, nous ne nous faisons nul scrupule d'enfreindre, nous exposant témérairement aux plus dangereuses tentations et nous laissant trop facilement dominer par les mauvaises convoitises qui germent dans nos cœurs: l'orgueil, la cupidité, la sensualité... Encore une fois, M. F., combien il est rare que nous ayons cette fidélité de plénitude, cette soumission sans limites qui distingua Marie ! Oui, le monde est rempli de personnes qui se font un plan de vertu où l'on retranche les devoirs pénibles, pour retenir ceux seulement qui offrent quelque attrait. Oh ! comprenons, M. F., que ce n'est pas une portion de nousmêmes, ni quelques-uns seulement de nos devoirs que Dieu demande de nous, mais tout notre cœur, mais tout notre être, mais tous nos désirs, mais toutes nos actions, et dans tous les devoirs publics de notre religion, et dans nos relations avec la société, et dans le secret de notre vie intime et privée; en un mot, une entière conformité à l'Evangile, qui doit être notre règle en ce monde, comme il sera notre juge après la mort : « Qitod debuimus facere, fecimus ».
Marie accomplit ses devoirs non seulement avec une fidélité de plénitude, mais encore avec une générosité de courage qui la fait surmonter tous les obstacles. Qu'il s'agisse de soustraire l'enfant Jésus aux fureurs d'Hérode ou de se rendre dans une ville éloignée pour obéir à l'édit d'un empereur, ni la délicatesse de son sexe, ni la longueur du chemin, ni la difficulté des montagnes ne sauront l'effrayer : ^'estla voix de Dieu qui l'appelle, c'est le devoir qui
parle, elle vole, en quelque sorte, avec promptitude et sans retard. Le devoir a bien aussi pour nous, M. F., comme pour Marie, ses difficultés et ses obstacles; pour l'accomplir il faut être courageux. 11 faut être courageux vis-à-vis de soi-même, pour combattre ses penchants mauvais et triompher de ses inclinations perverses ; il faut être courageux vis-à-vis des autres, pour ne pas se rendre esclave de l'opinion ni du respect humain. Eh bien ! laissez-moi vous le demander, où sont-elles, de nos jours, les âmes de courage et d'énergie? J'ai beau chercher, je ne trouve presque partout que caractères amoindris, croyances et convictions diminuées, vertus affaiblies, demidévouements, demi-volontés, demi-consciences, demicourages, des chrétiens à deux visages, à moitié dans le bien, à moitié dans le mal, réguliers en secret, dissipés en public, ne prenant parti ni pour Dieu ni pour le monde, accoutumés aux demi-mesures, se partageant entre leurs devoirs et leurs passions, rompant avec les vices les plus grossiers, mais conservant de l'attache pour ceux qui le sont moins. On dirait vraiment qu'ils font comme ces enfants qui, forcés de prendre une boisson amère, en laissent ou en jettent le plus qu'ils peuvent, sans songer que c'est leur guérison qu'ils empêchent. Oh ! M. F., à l'exemple de Marie, apportons à l'accomplissement de nos devoirs un courage que rien n'effraye, une énergie que rien n'entrave, une générosité que rien ne déconcerte et n'arrête. Comme elle, ayons une âme grande à l'égal des combats qui nous attendent. Que le sang de nos pères, un moment appauvri, coule de nouveau dans nos veines, et, comme Jésus et comme Marie, nous pourrons dire, quels que
soient les difficultés à vaincre, les obstacles à surmonter, les montagnes à franchir : * Quod debuimus facere fecimus » .
Dans le détail de sa conduite, dans l'accomplissement de ses différentes obligations, Marie n'entreprit jamais de se diriger par elle-même. Jamais elle ne remit à ses goûts, à ses instincts, à sa volonté personnelle, aux inclinations de sa nature, aux exemples ni aux entraînements du monde le droit de régler ses actions ; toujours l'intention la plus droite, la plus pure ; tout pour Dieu, tout pour Dieu seul : telle était sa devise incessante. Et nous, ce qui nous dirige habituellement dans l'observance de nos devoirs, c'est l'activité naturelle, la routine, l'humeur, pour. ne pas dire la vanité, l'amour-propre, la recherche de l'estime des hommes. Comme Marie, n'agissons en tout qu'avec pureté d'intention; comme elle, ne cherchons que le bon plaisir et la gloire de Dieu : ce sera le moyen de donner un grand prix à chacun de nos actes : « Quod debuimus facere, fecimus ».
Dans tout le cours de son existence, jamais les peines les plus poignantes, les épreuves les plus rudes ne purent détourner un instant Marie de la fidélité aux volontés divines, en la décourageant. « Les événements divers dont sa vie se compose, dit un de ses pieux panégyristes, se suivirent et se succédèrent comme des flots mobiles et changeants, soulevés par des vents quelquefois propices, souvent contraires. Son navire, c'est-à-dire son âme, en reçut d'amoureuses caresses ou des secousses violentes, mais elle resta toujours maîtresse d'elle-même et, au moment des plus grands orages, la résignation et la générosité, comme un lest précieux, la préservèrent du naufrage,
et la firent voguer sur l'océan du devoir ». Je ne vous peindrai pas en détail, M. F., les épreuves que subit Marie : je ne vous parlerai pas de ce « glaive » prédit par Siméon, qui devait « transpercer son âme » ; je ne vous représenterai pas cette « mer d'amertume » où le Prophète l'avait vue plongée, ni cette couronne d'angoisses, de délaissements, de désolations qui en ont fait une Reine des douleurs. Il suffit de vous dire que, dans le Temple comme dans le Calvaire, dans le prélude comme dans la consommation du grand sacrifice, soit qu'il fût question de l'offrande de son Fils à l'autel ou de sa mort sur la Croix, Marie, tout en ressentant la peine que la nature inspire, manifesta toujours une soumission pleine de calme, une générosité de consentement pleine d'héroïsme à la volonté du Très Haut. M. F., il y a dans la vie de la piété, dans la vie des justes, des épreuves bien rudes, des tribulations intérieures bien accablantes. Je vous en prends à témoin, M. F., n'est-il pas vrai qu'à certains jours, plus orageux que les autres, nous trouvons nos tentations si vives, nos passions si fougueuses, la loi des membres si rebelle, toutes nos puissances si profondément bouleversées, que notre âme en détresse ne sait à quoi se rattacher pour rester ferme, et semble à tout moment sur le point de périr ? N'est-il pas vrai encore qu'à certains autres jours, nous sommes envahis par des dégoûts si amers que toutes les vertus nous déplaisent, que toutes les pratiques de piété nous paraissent insipides, et qu'enfin tous nos devoirs, sans en excepter un seul, nous écrasent même dans cequ'ils ont déplus léger, etnous révoltent même dans ce qu'ils ont de plus doux pour le cœur ? Oh! M. F., quand notre Maître nous visite ainsi par l'épreuve,
quand le céleste Epoux de nos âmes affecte à leur égard des airs de rigueur et de courroux, quand il leur retire les consolations dont il les enivrait à d'autres époques et semble, pour ainsi dire, se faire un jeu de leur détresse, il ne s'agit point, M. F., d'imiter certains cœurs pusillanimes qui ne comprennent point cette fuite mystérieuse de Dieu, s'en découragent et trahissent le Seigneur, parce qu'il les éprouve ; il faut regarder Marie et, comme elle, nous soumettre sans hésitation à la volonté de notre Dieu : « Qnod debuimus facere, fecimus ».
Enfin, M. F., Marie ne connut point ces fluctuations de volonté, ces inconstances, ces vicissitudes du cœur, ces alternatives de zèle et de relâchement qui font de notre vie une perpétuelle contradiction, et de l'accomplissement de nos devoirs une trame incessamment rompue et renouée; elle ne pensait pas, comme nous, qu'on peut impunément se reposer dans la carrière de la perfection ; et elle savait, elle, que l'instant qui nous voit nous arrêter, est aussi celui qui nous voit reculer ; elle savait que la vertu doit toujours se tenir en haleine par un exercice continuel, et qu'on ne peut sans péril la laisser s'endormir dans le chemin qui mène au Ciel. Voilà pourquoi, dit saint Thomas d'Aquin, « elle croissait chaque jour plus en grâce et en sagesse qu'en âge : « Crescebat gratia niagis qnam subsiantia », et s'avançait de vertus en vertus, en « disposant dans son cœur une suite de degrés et d'élévations mystérieuses ». Hélas! M. F., que nous imitons mal ses exemples! Combien parmi nous qui marchent un jour pour s'arrêter le lendemain, qui bornent à une vertu vulgaire toute leur perfection, et qui, fatigués, haie-
tants pour avoir fait un effort afin de mettre le pied sur le dernier degré de l'échelle de Jacob, ne cherchent pas à monter plus haut ! Apprenons de Marie à ne jamais nous arrêter en chemin, et à mettre dans l'observation de tous nos devoirs une persévérance qui ne se démente point, une fidélité de plus en plus parfaite : « Qnod debuimus facere, fecimus ».
L'histoire nous apprend qu'un saint roi de Pologne, Wenceslas, sortait souvent de son palais pendant la nuit, et se rendait pieds nus à différentes églises de sa capitale, quelque rigoureuse que fût la saison. Il n'était accompagné dans ses pieuses excursions que d'un officier de confiance, dont la discrétion lui était connue et qui avait lui-même beaucoup de vertu. Dans un de ces pèlerinages nocturnes, le temps étant extrêmement rude et la terre couverte de neige glacée, cet officier, quoique bien chaussé, se sentit les pieds tellement engourdis par le froid qu'il ne pouvait plus avancer. Il en avertit le Roi, et lui représenta humblement l'impuissance où il se trouvait de l'accompagner plus loin. Le prince, que sa ferveur rendait, pour ainsi dire, insensible à la rigueur du froid, lui dit : « Suivez-moi pas à pas, et mettez vos pieds dans les traces que je laisse sur la neige ». L'officier obéit et, chose admirable! une douce chaleur se répandit dans ses pieds et dans tout son corps, en sorte qu'il continua sans peine d'accompagner son maître partout où sa dévotion le conduisit.
M. F., voulons-nous marcher avec courage et avec joie dans le chemin du devoir? Suivons Marie, notre mère, pas à pas, mettons nos pieds dans les traces
des siens; et nous oublierons la fatigue, et nous ne reculerons pas devant les obstacles, et nous ne nous découragerons pas sous le poids de la peine et de la souffrance, et, au lieu de nous arrêter, nous marcherons toujours en avant, et, devenus ici-bas, sans mélange comme sans réserve, les imitateurs de la fidélité de cette auguste Vierge, nous mériterons d'être associés un jour à la gloire sans bornes dont elle jouit dans le Ciel. Ainsi soit-il.
INSTRUCTION
SUR LA PRÉSENCE DE DIEU, SES AVANTAGES (Mois de Marie, 13 mai 1862)
Après avoir jeté ensemble sur la vie de Marie un coup d'œil rapide, après avoir contemplé, avec édification peut-être, avec confusion sûrement, les beaux exemples de vertu qu'elle nous a donnés dans tout le cours de son existence, ne pourrions-nous aujourd'hui, M. F., nous demander quel a été pour celle que nous appelons avec l'Église « la Vierge fidèle, Virgo fidelis » , un des moyens les plus efficacaces, un des stimulants les plus actifs qui la portaient avec tant de zèle, de courage, de persévérance, à l'accomplissement de tous ses devoirs? M. Fr., je ne crois pas me tromper en vous disant que c'était l'union perpétuelle de son âme avec Dieu, son esprit de recueillement et de retraite intérieure, sa constante habitude de la présence de Dieu. Que nous contemplions en effet cette humble fille de Juda dans le Temple aux jours de son enfance, ou plus tard dans la sainte Famille, pendant la vie publique ou après l'ascension glorieuse de son divin Fils, toujours nous la voyons, à l'exemple d'un de ses pieux ancêtres, le roi David, fidèle à garder la pensée du Seigneur devant elle, et aimer à se tenir sous
son œil vigilant et paternel. Sa vie était constamment vivifiée par la présence de Dieu: « Providebam Dominant in conspectu meo semper ». Et pour elle,, comme pour le royal Prophète, on pourrait dire que c'est parce qu'elle vivait dans cette atmosphère divine, parce qu'elle était fidèle à marcher devant Dieu, qu'elle gardait si ponctuellement sa loi, qu'elle remplissait si généreusement ses devoirs, s'élevant progressivement et sans s'arrêter, de vertus en vertus, de mérites en mérites : « Servavi mandata tua... quia omnes vice mece in conspectu tuo»... C'est de cette vie d'union à Dieu, c'est de cette heureuse habitude de la présence de Dieu que nous avons dessein de vous entretenir. Nous consacrerons au développement de ce thème deux instructions. Aujourd'hui nous ne vous parlerons que des avantages de cette pieuse pratique. Dans notre prochaine causerie du soir , nous essayerons de vous indiquer les diverses méthodes que nous conseillent les saints pour nous maintenir dans la présence de Dieu.
Que Dieu, M. F., soit présent partout, c'est une vérité que la raison aussi bien que la foi démontrent d'une manière incontestable. Ecoutez les termes magnifiques dans lesquels le Seigneur nous dépeint lui-même son immensité : « Je remplis le ciel et la terre, nous dit-il par la bouche de son prophète : le ciel est mon trône, et la terre l'escabeau de mes pieds ». Il n'y a point pour Dieu de lieux profonds ou élevés; les abîmes et les hauteurs, les vallées de ce bas monde et les sommets des cieux sont également le séjour de sa grandeur et de sa puissance. « Seigneur, s'écriait le chantre inspiré des Psaumes, où irai-je pour me dérober à vos regards ? Si je monte
vers les cieux, vous y êtes ; si je descends au plus profond des enfers, je vous y trouve encore ; si je prends des ailes dès le matin pour m'enfuir jusqu'aux extrémités des mers, votre main souveraine m'}r poursuit et me tient comme captif sous son empire». Cette immensité de Dieu, nous pouvons la considérer, avec saint Augustin, comme un vaste océan où nagent, respirent et se meuvent toutes les créatures. « C'est en Dieu, dit l'Apôtre, que nous avons l'être, le mouvement et la vie ». Il est plus présent à la vie intime de nos âmes que nos âmes elles-mêmes : il réside en elles substantiellement, il réside comme un maître à qui rien n'échappe, dans ces retraites mystérieuses du cœur que nous ignorons peut-être, et que nous voudrions dérober à nos propres regards. Pour lui les plus profondes ténèbres sont comme les éclatantes clartés du plein jour.
Rien donc de plus naturel, de plus fondé, de plus logique, de plus chrétien que la pensée de la présence de Dieu; et vous pressentez déjà vous-mêmes les conséquences pratiques, les avantages précieux qui en découlent pour notre âme. Dans ce saint exercice se trouve en quelque sorte le secret ressort de tout progrès chrétien : éviter le mal et faire le bien: a Déclina a malo et fac bonum ». La pensée de Dieu présent est un préservatif puissant contre le péché et le meilleur encouragement au bien et à notre perfection.
Et d'abord, M. F., la pensée de Dieu présent préserve du mal. L'Esprit-Saint attribue ordinairement la chute dans le péché à l'oubli de Dieu. « Vous m'avez chassé de votre pensée, dit le Seigneur à Jérusalem parla bouche du prophète Jérémie, ville in-
fidèle, vous m'avez oublié ; de là ce déluge de crimes que je châtierai en vous visitant dans ma colère; « Oblita es mei : vœ tibi, Jérusalem ». Le Roi pénitent assigne la même cause à tous les désordres des méchants : « Ils n'ont plus Dieu devant les yeux : ils oublient celui dont le bras vengeur est toujours levé pour punir l'iniquité, et leurs voies sont souillées en tout temps ». Telle est encore de nos jours, M. F., la conduite du pécheur : avant de se laisser entraîner à ses passions, il cherche à s'étourdir ; comme ces vieillards au cœur corrompu dont parle Daniel, il détourne les yeux pour ne point voir le Ciel et ne point se rappeler cette justice qui veille toujours : « Il n'y a personne qui me voie, se dit-il, « nemo nos videt », et il commet le mal sans remords.
O vous donc, M. F., qui craignez le Seigneur et qui voudriez ne jamais l'offenser, soyez fidèles à marcher devant lui, et à vous tenir constamment en sa présence. « Cette seule pensée, dit saint Jérôme, vous prémunira contre tout péché ». Point de chute ou de fragilité dont elle ne puisse vous garantir. Dites-vous à vous-mêmes: Dieu est ici, Dieu me voit. Il y a dans cette réflexion une force suffisante pour vous faire surmonter toujours les tentations les plus vives et triompher des passions les plus violentes. Si, en effet, la présence d'un père, d'un maître, souvent même d'un étranger, d'un inconnu suffit à nous préserver du mal, qui pourrait dire le jour qui se fait dans l'âme, la force et l'énergie qui la pénètrent, l'intime et purifiante influence qu'elle ressent au souvenir d'un Dieu présent, appréciateur et juge de tous ses mouvements et de ses intentions les plus secrètes? Que le monde, pour la détourner du
devoir, fasse briller à ses yeux le prestige de ses séductions enchanteresses, qu'il lui offre ses faveurs ou la menace de ses disgrâces ; Dieu est ici, Dieu me voit, pense-t-elle en elle-même, et, sous l'impression de respect que lui inspire cette infinie majesté, elle foule le monde sous ses pieds, méprise ses pompes et abjure ses damnables maximes. Écouter le monde, ce serait lui donner la préférence sur Dieu ; jamais, non jamais, elle ne consentira à infliger à son créateur, qui doit un jour être son juge, une si sanglante injure ; jamais, non jamais, elle ne consentira à pécher contre le Seigneur et sous ses yeux. Que le démon, conspirant sa perte, travaille à la séduire par mille artifices et dresse sous ses pas les embûches les plus dangereuses, à toutes ces suggestions perfides elle ne répond qu'un mot : Dieu est ici, Dieu me voit ; cherche, si tu le veux, trouve, si tu le peux, indique-moi, si tu l'oses, un endroit où Dieu
ne soit pas, où Dieu ne me voit pas Mais violer
sa loi sous ses yeux, l'outrager en sa présence,
jamais, non jamais î Est-ce enfin le plus terrible,
le plus acharné, le plus persévérant des combats que cette âme se voit condamnée à soutenir, est-ce la chair qui se mutine, sont-ce les membres qui se révoltent, sont-ce les plus séduisantes passions qui soulèvent en elle de mystérieux orages et de périlleux entraînements, eh bien ! M. F., aux atteintes de ce « mal caduc », aux rebellions de la concupiscence, aux amorces du plaisir elle répond, comme autrefois Joseph à la femme de Putiphar : « Comment puis-je faire un si grand mal et pécher en présence du Seigneur ? », ou, comme la chaste Suzanne, aux vieillards pervers : « Etre tourmentée, être persécu-
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tée par vous, oui; mais pécher sous les yeux de Dieu,
jamais! » Dieu, son juge, est en ce moment
témoin de ses luttes, il peut en être l'auxiliaire ; elle pousse vers lui un cri de détresse, et, fortifiée par son secours, elle combat avec courage et constance, en présence du Seigneur, comme autrefois les glorieux frères Machabées et, comme ces valeureux athlètes, elle se réjouit beaucoup de la présence de son Dieu qui lui assure la victoire.
Qui que nous soyons donc, M. F., quand les passions nous agitent ou que les tentations nous pressent, disons-nous à nous-mêmes : Dieu est ici, Dieu me voit. Dans son regard perçant et doux, qui tombe d'aplomb sur notre âme, devinons la tendresse du père, l'autorité du maître ou la clairvoyance du juge, et nous en ressentirons irrésistiblement une caressante émotion d'amour ou une salutaire étreinte de frayeur, qui nous arrêtera sur la pente du précipice. En lisant dans ce regard de notre Dieu et tous les droits qu'il a à notre obéissance et tous ses titres à notre reconnaissance et à notre dévoûment, nous ne pourrons consentir à rien mettre en balance avec le bonheur de lui plaire ou le malheur de lui déplaire ; « nous trouverons le courage, dit saint Jean Chrysostôme, d'éviter, et dans nos pensées et dans nos paroles et dans nos actes, non seulement tout péché mortel, mais même toute faute vénielle délibérée ».
Pour le dire en passant, M. F., le souvenir de la présence de Dieu n'est pas moins puissant pour faire sortir du péché ceux qui ont eu la faiblesse de s'y laisser entraîner. Il ne fallut qu'un regard du doux Sauveur pour faire rentrer en lui-même l'Apôtre infidèle : « Respexit Jésus ». Les yeux de Jésus se ren-
contrèrent avec ceux de Pierre ; l'Homme-Dieu ne disait rien, mais son regard disait tout, et saint Pierre se mit à pleurer amèrement, par suite de son repentir d'avoir offensé un maître si bon et d'avoir péché sous ses yeux : « Flevit ainare ». Il ne fallut aussi, un jour, que la pensée de Dieu présent et voyant tout, rappelée par un pieux solitaire à une grande pécheresse, pour la convertir et en faire une grande sainte : « Vous croyez que rien ne peut se dérober aux yeux de Dieu et vous ne rougissez pas de pécher devant lui? ». Paphnuce avait à peine prononcé ces paroles que Thaïs resta comme frappée par la foudre : elle ne répondit rien, car les sanglots et les larmes étouffaient sa voix. Mais, si sa langue se tut, sa conduite parla assez éloquemment ; on la vit sans retard réunir en monceau tout ce qu'elle avait acquis par le honteux commerce du péché : bracelets, anneaux d'or, vêtements de luxe et tous ces monuments de vanité, j'allais dire de honte et d'infamie, qui servent d'amorce et de prix aux plus criminelles passions , et, après avoir tout brûlé sur la place publique, s'en aller au désert, pour y vivre le reste de ses jours dans la plus héroïque pénitence.
O vous donc, M. F., qui, dans un moment d'oubli à jamais regrettable, auriez eu le malheur de faillir et seriez encore aujourd'hui dans l'état du péché, laissez-nous vous le dire, vous êtes ici sous les regards du Dieu que vous avez outragé ; c'est un Dieu juste ■et sévère qui vous avertit que, si vous n'effacez pas votre péché dans votre repentir, si vous ne travaillez pas à l'expier, une éternité de supplices en sera la solde et le châtiment. Oh ! ces redoutables et mystérieuses justices pourraient-elles ne pas vous faire
trembler comme autrefois la pécheresse Thaïs? Eh bien ! tournez vos regards vers le Tabernacle, vos yeux vont se rencontrer, comme autrefois ceux de l'apôtre renégat, avec ceux de Jésus présent ici corporellement. Vous verrez, vous aussi, dans ce regard douloureux une charité sans limites, une tendresse infinie, des trésors de miséricorde, auxquels vous ne saurez pas résister; comme saint Pierre, vous pleurerez amèrement, et, dans votre repentir, dans vos larmes du cœur, se trouvera une vertu qui vous purifiera et vous obtiendra votre pardon.
Mais il ne suffit pas, M. F., pour le chrétien d'éviter le mal, il faut encore faire le bien. Quand un architecte veut construire un bâtiment, son premier soin comme son premier travail consiste à déblayer et à niveler l'emplacement sur lequel il se propose de l'établir. Cette conduite, M. F., est l'image de la nôtre dans l'ordre spirituel : architectes mystiquesr nous sommes appelés à élever le plus grand des édifices, celui de la perfection chrétienne. Notre esprit, notre cœur, notre caractère, tout notre être moraly voilà le terrain sur lequel il s'agit de l'asseoir, et ce que nous devons faire avant tout, c'est de dégager ce sol intérieur des mille embarras qui l'encombrent. Nos grandes passions doivent disparaître d'abord avec les péchés auxquels elles entraînent, parce qu'elles sont l'obstacle le plus sérieux à l'établissement du règne de Dieu en nous ; puis nos défauts, avec les fautes et les imperfections dont ils sont la source. Et ce n'est que quand ce travail est fait, que toutes les aspérités sont aplanies, toutes les hauteurs abaissées, tous les abîmes comblés, que nous devons jeter avec ardeur au dedans de nous-mêmes les fon-
dations de ce temple mystique que Dieu nous permet d'inaugurer à sa gloire, et d'élever par la pratique constante et progressive des vertus dont notre divin Maître nous a donné le précepte et l'exemple. Ce n'est qu'après « être sortis » , comme autrefois Abraham, « de notre pays, de notre famille et de la maison de notre père », c'est-à-dire ce n'est qu'après quitté ou rejeté loin de nous tout ce qui nous abaisse, nous enchaîne et nous corrompt, et avoir fait tomber, lambeau par lambeau, les restes du vieil homme, que nous pouvons entrer sérieusement dans le chemin du bien et de la perfection, et le grand secours qui nous est offert dans cette deuxième tâche, est le même que pour la première. Il se trouve renfermé dans cette autre parole dite par le Seigneur au Patriarche : « Ambula coram me, marche devant moi ». Il y a dans "la pensée de la présence de Dieu non pas seulement une sauvegarde contre le péché, mais encore, pour les âmes justes, un grand moyen de sanctification, un ressort efficace de progrès. Nous ne devons pas nous le dissimuler, en effet, M. F., le chemin de la perfection est âpre, montueux et difficile : le travail, les efforts qu'elle nous impose, nous coûtent bien des sueurs. Oui, il en coûte cruellement à la nature de remplacer l'orgueil par l'humilité, la vengeance par le pardon des injures, la susceptibilité par la charité, la soif des richesses par le désintéressement et par l'aumône, la jouissance sensuelle par la mortification. C'est l'œuvre la plus grande, la plus difhcultueuse qui se puisse entreprendre. Sans cesse la nature nous dit que la loi divine est trop exigeante, que la religion exagère nos devoirs, que Dieu n'en demande pas tant, et, souvent, au moment d'accom-
plir un acte de vertu, nous sentons notre courage défaillir, nous sommes prêts à déserter le poste. « Il est parlé, dit saint Grégoire de Nazianze, il est parlé dans la Fable d'un arbre qui verdit où on le coupe, et semble insulter le fer qui le blesse. Et, s'il est permis de rendre un phénomène nouveau par un nouveau langage, il vit de la mort, ses pertes le fécondent, et plus on le rabat, plus il s'élance... Ce n'est là, poursuit le saint Docteur, qu'une fable figurant, comme c'est son droit, ce qu'elle veut par un caprice. Pour moi, ajoute-t-il, je trouve dans ce tableau de fantaisie l'image parfaite de la vie spirituelle, de la vie du chrétien, qui ne se complète qu'en se sacrifiant, qui ne s'enrichit qu'en se dépouillant, qui ne vit qu'en mourant »... L'apôtre saint Paul s'écriait autrefois : « Quotidie morior, je meurs tous les jours » ; nous aussi, à son exemple, nous devons
mourir à la nature chaque jour et à chaque heure
Eh bien ! M. F., voulons-nous, au sein de cet amphithéâtre d'un nouveau genre, montrer en face de la mort le même courage que déployaient les martyrs dans les arènes sanglantes des proconsuls et des Césars de Rome ? Comme eux, levons nos yeux au Ciel, tournons-les vers Dieu, toujours présent dans notre âme : « Sursum corda ! » Comme eux, souvenons-nous, suivant le conseil du grand Apôtre, que nous sommes « sous les yeux de Celui qui est l'auteur et le consommateur de notre foi, aspicientes in auctorem
fidei et consummatorem, Jesiim » Songeons qu'en
même temps qu'il nous regarde, il ordonne à son ange d'écrire le mérite que nous acquérons, comme aussi d'enregistrer la récompense infinie qu'il nous •destine pour ces sacrifices passagers, et cette pensée,
relevant nos défaillances, animera notre zèle, emflammera notre ardeur.
Il n'est pas, vous le savez, M. F., un genre d'héroïsme, un acte de dévouement dont ne soit capable un soldat qui sait qu'il est sous les yeux de. son général ou de son prince prêt à le récompenser. Eh bien ! je vous le demande, quand un chrétien, sujet du plus grand des princes, de Dieu, soldat du Roi immortel des siècles, de Jésus-Christ, quand un chrétien se dit en lui-même : Tout ce que je pense, Dieu le sait ; tout ce que je dis, il l'entend ; tout ce que je fais, il le voit ; Jésus, mon maître, compte tout, recueille tout : sous son œil pas une pensée perdue, pas une parole égarée, pas une œuvre inutile... Je le vois déjà mettant en réserve le trésor
de joie dont il veut couronner mes faibles efforts
Encore une fois, je vous le demande, pourrait-il être tenté, ce chrétien, de faire en pure perte, en n'agissant que pour le monde ou ne suivant que son caprice ou ses penchants, ce qu'il peut faire avec un immense profit en agissant pour Dieu et d'une manière digne de Dieu? Oh ! comme, en marchant en présence de Dieu, il se sent saisir d'un désir immense de lui plaire ! Pour ce Dieu, dont la tendresse le ravit et la générosité le touche, il fait de grandes œuvres et il les estime trop petites, « operatur magna et reputat parva* ; il en fait le plus qu'il peut et il estime qu'il ne fait rien, «operatur multa et reputa pauca » ; il travaille, il souffre avec joie pendant des années et encore des années, et il estime que ce n'est qu'un instant, et que tout ce qu'il a fait pour un si bon maître n'est rien auprès de ce qu'il mérite... «Opera-
ktur ditt et reputat brève».
C'est la pensée de Dieu présent qui fait naître en lui l'esprit de prière : comme un pauvre qui, rencontrant un riche qui porte la générosité de son cœur sur son visage, s'empresse de lui demander l'aumône, il aime à se faire, suivant le mot touchant de saint Augustin, «le mendiant de Dieu ». C'est la pensée de Dieu présent qui l'initie à la pratique de l'humilité chrétienne : connaissant la grandeur de Dieu, il entrevoit sa misère et son néant, il rend honneur à qui l'honneur est dû, et méprise ce qui n'est digne que de mépris. C'est encore le sentiment de la présence de Dieu qui engendre en lui le détachement des créatures et le dégoût pour tout ce qui est de la terre : « Comment ramasser de la poussière, dit un auteur ascétique, quand on a trouvé des diamants »? « Qu'est-ce que la terre, s'écrie saint Ignace, pour celui qui a vu le Ciel» !
C'est à cette sainte pratique qu'il doit la patience et le courage héroïque dans les épreuves. On menaçait un jour de l'exil un illustre évêque de Constantinople ; sans montrer la moindre émotion , il répéta cette parole de David : « Domini est terra et » plenitudo ejics, la terre est au Seigneur avec toute » sa plénitude ». Qu'on m'envoie dans les régions les plus éloignées, dans les contrées les plus barbares : j'y trouverai toujours le meilleur de mes amis, car Dieu y sera avec moi». Qu'il s'agisse pour le chrétien, qui vit sous l'œil de Dieu, de pardonner une offense, il est heureux de déposer cette peine aux pieds de Dieu, qui a pardonné à ses bourreaux sur la Croix. Qu'il lui faille s'humilier et supporter la confusion, il la présentera au Dieu couvert d'opprobres et dans le prétoire de Pilate. Qu'il ait à domp-
ter son corps par la mortification, il offre ces privations, ces souffrances relativement si légères au Dieu flagellé, couronné d'épines, cloué à la Croix. En un mot, M. F., grâce à cette habitude de la présence de Dieu, quelles que soient les sueurs qu'il lui faille verser, quels que soient les sacrifices qui lui sont imposés, si rude que soit la mort à laquelle il est condamné, il trouvera tout léger ; et, comme les saints au milieu des luttes et de leurs pénitences, on l'entendra souvent s'écrier : « O mon Dieu, encore plus, encore plus, amplius, Domine, amplius » / C'est cette salutaire pratique qui le fait vivre de cette vie de la foi qui, étant un exercice continuel de toutes les vertus solides, constitue la vraie justice et nous fait acquérir la perfection.
Puissé-je en avoir assez dit, M. F., pour vous inspirer le goût et l'estime de cette sainte habitude de la présence de Dieu ! Puissé-je vous avoir fait comprendre que, suivant le mot de saint Grégoire de Nazianze, le souvenir de Dieu doit être comme la «respiration de notre âme », et que, si nous avons besoin de respirer pour alimenter et entretenir notre vie physique et naturelle, nous avons davantage besoin de nous souvenir de Dieu pour fortifier notre âme, en la préservant du péché et en la formant à la perfection chrétienne.
C'est ce souvenir qui, faisant affluer en elle une sève généreuse, la couronnera de force et de vertus pour la terre, d'espérances et de mérites pour l'éternité. Ainsi soit-il !
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