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DE DIEU

(Mois de Marie, 25 mai 1862)

Que la pensée de la présence de Dieu soit tout à la fois pour nous un puissant préservatif contre le péché et un précieux encouragement à la vertu, notre dernier entretien du soir Ta suffisamment démontré. Cependant, M. F., nous n'avons encore fourni que la moitié de la carrière que nous ouvre cet important sujet. Non content de vous avoir fait apprécier les avantages de ce saint exercice, nous voulons encore vous indiquer différents moyens de vous initier progressivement à sa pratique. Nous vous l'avons promis d'ailleurs, nous venons dégager notre parole.

Il existe, M. F., plusieurs méthodes utiles aux âmes qui veulent travailler sincèrement à se maintenir en la présence de Dieu : en vous les exposant successivement, nous aurons peut-être peine à dissimuler la préférence que nous accordons à l'une d'elles. Toutefois, comme elles sont toutes conseillées par les saints, recommandées par les maîtres de la vie spirituelle, nous tenons à vous dire par avance que le choix est libre, que chacun peut suivre son attrait. Car, comme le dit l'apôtre saint Paul aux Corinthiens ;

« Là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté ; ubi Spiritus Domini, ibi libertas ».

Avant de recourir à une méthode quelconque pour se tenir en la présence de Dieu, il est une condition nécessaire, indispensable à poser préalablement : c'est l'éloignement de la dissipation, c'est l'absence, c'est l'affranchissement de toute préoccupation terrestre absorbante, c'estl'esprit de recueillement et desilence intérieur. Ne vous êtes-vous pas quelquefois, M. F., promenés la nuit et seuls au bord des mers, sous les voûtes d'un bois où tout sommeille, dans une solitude où nulle voix ne s'élève, pas même celle des vents du désert ? Ne vous est-il pas arrivé de pénétrer, le soir, dans une de nos grandes basiliques, au moment où les derniers adorateurs s'étaient éloignés avec les derniers rayons du jour, et que la lampe demeurait seule devant le Tabernacle comme le symbole et la continuation de la prière ? Eh bien ! dites-nous, de quelle profonde et religieuse impression vous fûtes pénétrés, comme malgré vous, dans ce silence parfait ou de la nature ou du temple saint ! Non seulement Dieu était là, mais vous l'y sentiez, vous l'y touchiez, pour ainsi dire. Il vous semblait que l'atmosphère de calme et de repos dont vous étiez environné était comme la substance de l'Etre souverain, au sein de laquelle vous étiez englouti. Ah ! M. F., c'est que le silence et, par suite, le recueillement jouissent d'une grande puissance pour nous élever à Dieu.

Une fois donc la dissipation éloignée, c'est-à-dire l'esprit et le cœur disposés à ressentir l'impression de la présence divine, vous pouvez essayer les divers moyens conseillés et mis en usage par les saints pour se tenir sous l'œil de Dieu. Le premier est de se

représenter le monde rempli tout entier de l'esprit du Seigneur, et notre âme nageant au sein de cet océan sans limites de son immensité : c'était la méthode favorite de saint Augustin. « Comme l'oiseau, qui déploie ses ailes et s'élève vers la nue, est tout entier entouré d'air, comme le poisson, qui nage au sein des mers, est de toutes parts environné d'eau, ainsi l'homme, où qu'il aille, à droite, à gauche, en haut, en bas, dans les ténèbres, en plein jour, l'homme, dit ce saint Docteur, doit se considérer comme pénétré de la substance de Dieu et plongé dans l'atmosphère de son essence infinie ».

D'autres préfèrent considérer Dieu comme résidant substantiellement au fond de leur âme comme dans un temple qu'il s'est choisi, comme sur un trône qu'il s'est élevé lui-même. « Pour trouver le divin Maître, dit l'Ange du Carmel, sainte Thérèse, pas n'est besoin de s'élever jusqu'au Ciel ou de regarder au dehors, il suffit de s'enfermer dans la cellule de son âme : c'est là que réside le grand Roi comme en un palais; mille fois heureux ceux qui savent habituellement s'enfermer dans ce ciel étroit de leur cœur ! Ils sont dans une excellente voie, ils marchent rapidement dans le chemin de la vertu ».

Une troisième méthode, fondée, comme les deux premières, sur un acte de l'imagination, mais plus fatigante peut-être pour l'esprit et propre seulement à un petit nombre d'âmes plus avancées, c'est de considérer le Sauveur Jésus à côté de soi, en le suivant dans les mystères de sa vie les plus aptes à exciter la dévotion ou à soutenir le cœur dans ses épreuves. Tantôt c'est la vue de Jésus enfant qui émeut l'âme : on le tient en esprit dans ses bras, ou on

l'adore reposant doucement sur le sein de sa mère. Tantôt c'est l'aspect de Jésus souffrant qui impressionne et qui console : on considère la divine Victime abîmée dans les tristesses de Gethsémani, dans les humiliations du Prétoire ou dans les tourments du Calvaire, et on sent, par un mystérieux contre-coup, s'adoucir ses propres tribulations et ses angoisses. D'autres fois, c'est Jésus glorieux, c'est Jésus sorti du sépulcre, que l'on s'imagine voir, comme autrefois les apôtres et les saintes femmes ; on s'associe à la joie des disciples, et on demande au Maître d'avoir part à son triomphe. Plus souvent on aime à se tenir sous l'œil de Jésus Eucharistique. Le Sauveur n'est corporellement présent, la foi l'enseigne, qu'au Ciel, à la droite de son Père, et sur la terre dans le sacrement de sa charité ; mais nous pouvons, par l'imagination, comme plusieurs saints, considérer Jésus nous suivant partout en dehors de l'église; nous pouvons nous figurer son regard divin perçant les murailles de sa demeure, pénétrant jusque dans nos maisons et plongeant jusqu'au fond de nos consciences ; et, dans ce regard de Jésus, nous pouvons lire tout ce que le divin Maître pense de nous, tout ce que nous sommes, tout ce qu'il demande de nous, tout ce que nous devons faire. Oh ! M. F., quoi de plus touchant que de voir un saint Bonaventure se cacher en esprit, ou, comme il le dit, fixer sa tente dans les plaies sacrées de Jésus ou dans l'ouverture que fit à son Cœur divin la lance du soldat ?... Quoi de plus touchant que de voir un saint Bernard se figurer avoir la Croix du Rédempteur plantée dans son cœur, et recevoir sur ses lèvres avec un bonheur ineffable les gouttes de sang qui sortent de ses

blessures ?... Quoi de plus touchant que de voir une sainte Catherine de Sienne venir, le matin, recevoir son Dieu à sa table sacrée, et le considérant tout le jour marchant avec elle, se reposant avec elle, agissant avec elle? Jamais, pendant ses travaux extérieurs, dans l'accomplissement de ses devoirs, elle ne perdait de vue son hôte divin. Il y avait entre elle et le bon Maître une intimité sacrée, un échange familier et ininterrompu de communications dont le Ciel lui-même pouvait s'étonner : « Fainiliaritas stupenda nimis »... Oui, redisons-le, il y a dans cette méthode de fécondes et salutaires applications, mais peutêtre sont-elles interdites à la foule, au grand nombre et ne peuvent-elles se révéler qu'à quelques âmes d'élite.

Enfin, M. F., un quatrième moyen, sans contredit le plus simple et peut-être le meilleur, c'est de former, sans fatigue d'esprit, sans effort d'imagination, un acte de foi en la présence de Dieu : il est là, il est à mes côtés, il est en nous, nous sommes sous son œil, nous en sommes certains ; qu'importe le mode de sa présence? Écoutez, M. F., la touchante comparaison que j'emprunte à un auteur ascétique pour vous faire bien comprendre ma pensée : « Il vous est arrivé quelquefois , n'est-il pas vrai ? de causer avec un ami dans l'obscurité. Eh bien! je vous le demande, vous occupiez-vous alors à vous retracer ses traits dans l'esprit, à vous représenter comment il était présent? Ne songiez-vous pas plutôt seulement à goûter le plaisir de le savoir près de vous, et à jouir du bonheur de son entretien ? » Usons-en de même, M. F., à l'égard de Dieu : bornons-nous à considérer qu'il est auprès de nous et à

jouir du fruit que nous pouvons recueillir de sa présence. On demandait un jour à un pieux anachorète quelle était la cause de cette sérénité, de cet air toujours riant qu'on remarquait sur ses traits. Voici sa réponse : « J'ai Dieu avec moi ; je ne le vois pas, mais ma foi me dit qu'il est là : comment ne serais-je pas heureux, ayant à mes côtés un Dieu qui a pour moi les affections d'un père, les tendresses d'une mère et le dévouement d'un ami ? » Comme ce religieux enfant du désert, jouissons de la présence de Dieu par un acte de foi, sans avoir recours aux figures ni aux images pour nous le représenter ; nous ne parviendrons jamais d'ailleurs à nous le figurer tel qu'il est : il fait encore trop nuit ; en ce théâtre de l'exil, sur cette terre de pèlerinage, nous avons l'œil trop faible, et nous ne pouvons le voir qu'à travers la nue dans laquelle il apparut à Moïse, c'est-à-dire avec les yeux de la foi. Plus tard, plus tard, M. F., quand les ténèbres d'ici-bas seront dissipées, quand les voiles de la chair se déchireront, quand les distances seront franchies et que le monde s'effacera, alors se lèvera pour nous le grand jour de la vie future, et Dieu se manifestera à nous « tel qu'il est », dit saint Jean, et dans la splendeur de sa gloire...

Toutefois, M. F., soit que vous employiez cette dernière méthode, soit qu'ayant besoin d'aider votre imagination par des représentations sensibles, vous aimiez mieux suivre l'une des précédentes, gardezvous de penser avoir assez fait pour pratiquer dans sa perfection et avec le plus grand fruit l'exercice de la présence de Dieu. Que diriez-vous d'un sujet qui se trouverait en face de son prince et qui ne lui demanderait rien, surtout si ce sujet était pauvre et s'il

savait que son prince ne désire rien tant que de le combler de ses faveurs ? Que diriez-vous d'un homme qui se tiendrait devant son ami, froid et dans l'attitude d'un indifférent, sans échanger avec lui quelques mots partis du cœur, sans verser son âme dans la sienne, sans lui communiquer ses impressions, sans lui donner aucun témoignage affectueux ? Eh bien ! M. F., ce serait là l'image de celui qui se tiendrait en présence de Dieu sans lui rendre ses devoirs, sans lui demander ses grâces. Il faut donc, pendant que notre esprit nous le représente près de nous, élever notre cœur vers lui par de pieux mouvements, par de saintes aspirations, par de fréquents élancements. Vous comprenez, M. F., que je veux parler des oraisons courtes, répétées, que nous appelons « jaculatoires », lancées qu'elles sont pour ainsi dire « à la dérobée », suivant le mot de saint Augustin. Ce sont des traits invisibles qui sortent, sans être aperçus, des profondeurs de l'âme, ou bien ce sont des jets du cœur qui s'élancent sous la forme de paroles embrasées. M. F., je vous le demande, pour une âme qui aime Dieu, est-il une pratique aussi douce, aussi facile, aussi consolante ? Ce genre d'oraison n'est-il pas comme sa respiration naturelle ? Oui, oui, M. F., sous l'œil de Dieu, le cœur de l'âme pieuse a ses tressaillements, comme le cœur physique, et chaque battement de l'un n'est, pour ainsi dire, que le symbole de la pulsation spirituelle de l'autre. Est-elle au milieu des spectacles merveilleux de la nature ? Son cœur s'élance spontanément vers le Dieu créateur et ordonnateur de toutes ces merveilles. Est-elle, par position et par devoir, comme emportée par les affaires du siècle ? Elle aspire après Dieu comme après le repos et le

rafraîchissement. Le bonheur, cet inconnu, cet étranger des demeures d'en-bas, vient-il, à de rares intervalles, frapper à sa porte ? Elle sent le besoin de faire monter sa reconnaissance vers le Dieu qui dilate son âme dans la joie. La souffrance, cette compagne inséparable des enfants d'Adam, vient-elle l'enlacer dans de rudes étreintes? Elle pousse un cri de détresse vers le Dieu qui seul peut la consoler. Dans chaque objet exposé à sa vue, dans. chaque événement qui passe, elle voit l'action divine qui se promène, comme on voit le soleil derrière un nuage dont Pobscurité devient presque transparente. Une minute, une seconde souvent lui suffit, et l'adoration, la louange, le remerciement, l'amour, la demande sont comme autant de flots bénis qui passent et se succèdent en elle pour aller à Dieu. Tantôt ces traits rapides de l'âme sont tout intérieurs : ni les occupations, ni le bruit de la foule, ni le regard des hommes ne peuvent les empêcher ; ils s'en vont du cœur, sur l'aile invisible de la grâce ; ils appartiennent à ces régions de l'âme où l'œil de la créature n'a rien à voir. Tantôt ils se manifestent par une courte sentence, par une exclamation rapide, qui contient, pour ainsi dire, toute l'essence de l'âme. « Seigneur, venez vite à mon secours, s'écriait le Prophète ». « Que voulezvous que je fasse », disait Saul sur le chemin de Damas ? « Rendons grâces à Dieu », répétait sans cesse saint Augustin. « Mon Dieu et mon tout », s'écriaient les saints, et tant d'autres paroles suggérées par la foi et la piété. C'est un langage à part, je le sais, que ce langage animé et surnaturalisé par la grâce. C'est un langage où l'on ne calcule pas grammaticalement et, pour ainsi dire, géométrique-

ment les paroles; c'est une langue à part, où se pénètrent et se fondent tous les sentiments de l'âme, avec toutes les ivresses que fait naître l'amour divin et toutes les saintes familiarités qu'il autorise. « Donnezmoi un cœur aimant, dit un saint Docteur, et il comprendra ce que je dis. Da amantem et sentit quod dico ».

Que nous serions heureux, M. F., si nous pouvions vous inspirer le goût et la pratique de ces oraisons jaculatoires ! Rien n'est meilleur pour le perfectionnement de l'âme. « Cet exercice n'est pas malaisé, dit saint François de Sales, il ne prend point de temps, car il se peut entrelacer entre toutes nos affaires et occupations sans aucunement les incommoder ». « Il est possible, dit saint Chrj'sostôme, de prier avec ferveur en traversant la place publique, d'élever vers les Cieux, au milieu d'une conversation d'amis, un cri puissant que personne n'entende et sans aucun signe extérieur qui trahisse ce qui se passe en nous ». « On peut mettre à profit pour les oraisons jaculatoires tous les petits moments, dit Fénelon : quand on est avec des gens qui parlent volontiers et qu'on n'a qu'à laisser parler, on élève son cœur à Dieu, et on se renouvelle pour la suite de ses occupations ».

Je m'arrête, M. F., et je finis par un mot du saint Évêque de Genève : « La douce habitude de la présence de Dieu, excitée de temps en temps par les étincelles d'un feu intérieur, c'est la grande œuvre de la dévotion C'est pourquoi, ajpute-t-il, je vous conjure de l'embrasser de tout votre cœur, sans jamais vous en départir ».

INSTRUCTION

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