SUR LA PRÉPARATION AU SAINT-ESPRIT
(Réunion du soir, Ier juin 1862)
Nous lisons dans nos saints Livres qu'une jeune femme de Moab , s'attachant aux pas de Noémi , sa belle-mère, lui disait avec l'accent de la plus vive tendresse : « N'entravez pas mon dessein, ô ma mère ; je ne veux pas m'éloigner de vous : partout où vous porterez vos pas, je vous suivrai ; partout où vous fixerez votre demeure, j'y établirai la mienne. Votre Dieu sera mon Dieu, votre peuple sera mon peuple. Quocumque perrexeris, pergam ; Deus tuus, Deus meus ». M. F., me trompé-je ? Ces paroles si tendres, si affectueuses de Ruth pour Noémi, j'aime à croire que votre dévotion envers Marie vous les a mises plus d'une fois dans le cœur et sur les lèvres, dans le cours du beau mois qui vient de s'écouler. Plus d'une fois vous vous êtes eno-agés à marcher sur les pas de Marie et à conformer votre vie à la sienne. Voilà pourquoi, M. F., je compte répondre à votre désir et être agréable à votre piété, en venant aujourd'hui vous montrer cette auguste Vierge, le type, le modèle parfait de la conduite que vous avez à tenir pendant ces jours préparatoires à la grande fête de la Pentecôte. Marie retirée au Cénacle avec les Apô-
très, nous apprend à apporter à la descente de l'Esprit-Saint une double préparation : une préparation de retraite et de recueillement, et une préparation de prière.
Et d'abord, M. F., Marie nous apprend à nous disposera recevoir l'Esprit-Saint par l'esprit de retraite, de recueillement et de silence. Il est un fait certain M. F., c'est que Dieu a, si j'ose ainsi parler, un goût prononcé pour le silence : il l'aime aux Cieux pour en jouir, semble nous dire saint Jean dans son Apocalypse : « A l'ouverture du septième sceau, raconte l'apôtre des révélations, il y eut dans le Ciel un silence d'environ une demi-heure». On dirait, M. F., que le Seigneur se lasse des cantiques des anges : leurs lyres se taisent, leurs voix se reposent, et Celui que chantent leurs hymnes immortelsr semble heureux du calme où le laisse la suspension des harmonies célestes : « Fachtm est silentinm in cœlo ». Or, M. F., comme Dieu veut le silence dans le Ciel pour s'y complaire, il le veut sur la terre pour se rendre présent à sa créature et la visiter. Il ne se communique point à l'homme dans le trouble et l'agitation, disent les Lettres sacrées, mais dans le calme et le recueillement : «Non in commotione Dominus ». C'est au sein de la solitude et du silence qu'il se manifestait à nos pères dans l'ancienne Alliance. Aussi est-ce par la retraite que Marie dut se préparer, dès ses jeunes années, à recevoir la première visite de l'Esprit divin ; c'est dans la solitude du Temple qu'elle s'initia, par un long exercice, à cette vie silencieuse et recueillie qu'elle menait dans son obscure demeure de Nazareth, quand
« l'Esprit-Saint survint en elle et que la vertu du Très Haut la couvrit de son ombre ». Et, après l'ascension de son divin Fils, c'est encore par la retraite qu'elle se dispose à une nouvelle visite de l'Esprit de Dieu. Au retour de la sainte montagne, où elle a vu son Jésus prendre les devants et s'élever avec majesté vers le Ciel, elle rentre à Jérusalem avec les apôtres, et va se cacher avec eux dans le silence du Cénacle.
Oh! M. F., qu'il fut profond le recueillement de Marie dans ce lieu solitaire, qui rappelait tant de miracles de puissance et de bonté ! En cet asile sacré ne pénétraient point les agitations et les bruits de la cité, les pensées du monde n'avaient nul accès. Tout entière à son Dieu et à elle-même, Marie repassait silencieusement dans le secret de son cœur les « grandes choses qu'avait faites en elle le Tout-Puissant », les mystères de ses joies et de ses douleurs de mère. Oh ! il me semble la voir, cette Vierge admirable, au milieu du Sénat apostolique, comme un ange de paix et de gravité. Quelle application profonde ! quel saisissement religieux ! On dirait vraiment qu'elle n'habite déjà plus sur sur la terre : « sa conversation se fait au Ciel », son âme entière est plongée et comme anéantie en Jésus-Christ, qui vient de la quitter, en l'Esprit-Saint, qu'elle appelle, en Dieu le Père, qui doit l'envoyer.
« Ils persévéraient tous ensemble, dit l'écrivain sacré, dans une prière unanime». M. F., je voudrais vous peindre l'ardeur de la prière de Marie, mais ma faible parole s'y refuse. C'était une oraison toute de feu, qui n'a pas d'expression dans le langage de cette terre et qui ne pourrait être rendue que dans le lan-
gage qu'on parle au Ciel. Oui, vous seuls pourriez nous dire par quels brûlants désirs, par quels vœux embrasés, par quelle sainte ardeur son âme impatiente se portait au devant de l'Esprit divin, anges saints qui quittiez le séjour de la béatitude et descendiez successivement vers le Cénacle, vous qui veniez les uns après les autres contempler, invisibles témoins, celle que vous reconnaissiez déjà pour votre Reine, et remontiez, embrasés d'un nouveau zèle, vers le trône de l'Agneau, pour recommencer avec plus d'amour le cantique éternel de sa gloire! M. F., l'apôtre saint Jean nous dit dans son Apocalypse que, dans une de ses visions, il aperçut un ange qui se tenait devant l'autel ayant un encensoir d'or : de toutes parts, on lui apportait des parfums, afin qu'il offrît les prières des saints, et la fumée des parfums, composée de ces prières des saints, s'élevait des mains de l'ange. M. F., ne pourrions-nous pas voir dans ce passage de V Apocalypse une image de ce qui se passait au Cénacle? Vous avez maintes fois remarqué l'encens qui brûle dans nos temples aux jours de nos grandes solennités, vous avez vu comme il se consume au feu de l'autel et s'élève doucement vers les cieux. Sous cet emblème matériel ne découvrons-nous pas l'encens mystérieux qui sortait du cœur des apôtres, allait se réunir et se consumer au foyer de la charité de Marie, et, des mains de cet ange d'amour, remontait doucement jusqu'au trône de Dieu ?
Telle est, M. F., la double préparation que Marie, au Cénacle, nous enseigne à apporter à la venue de l'Esprit-Saint. Car, il faut bien nous le dire, M. F., ce n'est pas seulement à Marie et aux disciples renfermés avec elle au Cénacle que l'Esprit divin a été promis.
Nous sommes tous compris dans cette magnifique promesse. Au jour anniversaire de sa descente miraculeuse dans le Cénacle, le Saint-Esprit descendra véritablement sur ceux d'entre nous qui se seront disposés à le recevoir. Sachons donc, M. F., nous en rendre dignes, en mettant à profit les belles leçons que nous donne Marie, notre mère. Imitons la Très Sainte Vierge, en vivant pendant ces jours dans le recueillement et dans une sorte de retraite.
Il existe, M. F., deux sortes de retraites : une extérieure, qui consiste dans la séquestration, dans l'isolement du monde ; et une retraite intérieure, qui se forme au dedans de nous par la pratique du recueillement et de la réflexion, par le sentiment de la présence de Dieu. Bien que Marie semble par son exemple nous convier à ces deux genres de retraite, ce n'est pas à la première que je viens vous exhorter ce soir : je sais que, dans le monde, il est impossible de vivre de la vie des religieux enfermés dans un cloître, et de fermer sa porte à toutes les voix qui viennent du dehors... J'ajoute même qu'on ne le doit pas, dans une certaine mesure : souvent d'impérieux devoirs, le soin d'une famille, les intérêts d'un commerce, la gestion d'un emploi, les relations extérieures que nécessite la position sont là pour nous interdire la séparation d'avec le monde. Mais qui nous empêche, quelle que soit la condition où nous a placés la Providence, quelle que soit la mission qu'elle nous a assignée, qui nous empêche de nous appliquer à la retraite intérieure ? Nous ne pouvons pas, il est vrai, comme le trappiste ou le chartreux, comme la carmélite ou la Clarisse, passer presque toutes nos heures dans notre cellule, dans
le temple saint, à l'ombre du Tabernacle, loin de tout commerce avec le monde. Mais qui nous empêche de faire de notre cœur comme un Cénacle mystérieux, comme un sanctuaire calme et paisible, où nous trouvions Dieu habituellement pour nous entretenir avec lui ? Qui nous empêche de former en nous, par la pureté d'intention, par le détachement, par la compression des mouvements naturels d'une activité impétueuse ou d'une sensibilité excessive, comme une heureuse retraite, où ne pénètrent pas les bruits inutiles du dehors, les rumeurs du siècle et toutes les agitations, non moins vaines que tumultueuses, qui inquiètent et tourmentent habituellement notre vie ? Qui nous empêche de nous sevrer de toutes ces futilités qui entrent pour une si grande partie dans notre existence : visites inutiles, conversations oiseuses, lectures frivoles, creuses rêveries, curiosité avide de petites et grandes nouvelles ? Qui nous empêche, dans le fond de notre cœur, dans la partie la plus secrète, la plus intime, la plus silencieuse de nous-mêmes, bien au delà de cette région grossière où arrivent les impressions des sens et que trouble le mouvement des passions, de nous former un asile, un lieu retiré, où se perpétuent le calme et le silence, un oratoire intérieur et comme une solitude portative qui nous accompagne partout: dans la famille, au milieu de nos affaires et de nos travaux, dans nos visites de nécessité, de bienséance et de charité? Oh ! M. F., comme cette retraite intérieure, comme ce recueillement de l'âme est propre à attirer en nous l'Esprit de Dieu ! Ecoutez à ce sujet un livre populaire et sublime, plein de toute la vérité et de toute la sagesse des choses du Ciel, qui
nous est venu à travers plus de quatre siècles d'une gloire incontestée et d'universelles bénédictions, un livre que l'on n'ouvre jamais sans devenir meilleur et sans être consolé : Y Imitation de Jésus-Christ. « L'âme dévote, y lisons-nous, profite beaucoup dans le silence et le repos : plus une âme s'éloigne de l'embarras du monde, plus elle s'unit particulièrement à son Créateur ; plus un homme se sépare de ses connaissances et de ses amis, plus Dieu s'approche de lui avec ses anges ». Retirez-vous donc, M. F., du mieux que vous le pourrez, dans la solitude de votre cœur, en ces jours qui précèdent la grande fête, et TEsprit-Saint, attiré par le charme de cette retraite, viendra y fixer le règne de sa grâce et de sa paix.
Mais à la retraite il faut joindre la prière, à l'exemple de Marie et des Apôtres. « La solitude, dit un pieux auteur, doit avoir la prière pour compagne ». Prière et retraite, deux aimables sœurs qu'une douce chaîne unit et qui ne peuvent vivre l'une sans l'autre. Mais remarquez bien, M. F., que, quand je parle de prière, je n'entends pas la récitation tiède et indifférente de quelques formules plus ou moins bien articulées qui se promènent sur les lèvres ; j'entends surtout ces cris mystérieux, ces demandes ardentes qui partent du fond du cœur. J'entends cette « prière du cœur et des œuvres qui a beaucoup plus de valeur que celle des lèvres », dit saint Augustin. J'entends cette prière de désir, ces aspirations enflammées, ces saints élans de l'âme qui se traduisent brièvement et sans le secours de beaucoup de paroles. « Il en est parmi nous, dit un saint Docteur, qui prient fréquemment, qui font de longues oraisons, qui se prosternent, qui élèvent leurs mains vers les Cieux et qui
cependant ne doivent pas s'attendre à obtenir ce qu'ils demandent ». Ce sont des âmes qui parlent beaucoup à Dieu, mais sans le prier: ce sont des âmes qui récitent quelques formules extérieures, auxquelles le cœur n'a aucune part. Elles ont beau, ces âmes, être satisfaites d'elles-mêmes, mesurant la ferveur de leur piété à la prolixité et à la multitude de leurs paroles ; le Dieu qui jette son regard sur le fond des âmes : « Deus autem intuetur cor », ne veut point de prières pharisaïques, qui ne sont qu'extérieures. Pour vous, M. F., voulez-vous faire de ces huit jours qui vont s'écouler une longue et perpétuelle aspiration, une prière continuelle et ininterrompue ? Eh bien ! quelles que soient vos occupations, quelle que soit la fjrme de vos devoirs, entretenez au fond de votre âme un désir secret et ardent de recevoir l'Esprit-Saint. Car, comme le dit encore saint Augustin, « ce désir soutenu est une voix qui ne cesse pas, c'est un gémissement tacite qui peut bien ne pas arriver aux oreilles des hommes, mais qui est toujours présent aux oreilles de Dieu ». Il sera difficile d'ailleurs, M. F., que cette disposition habituelle de votre âme ne se manifeste point souvent par des actes réfléchis. Oh ! M. F., quand l'âme est pleine, il se forme pour ainsi dire en elle des puits artésiens et l'eau vole dans toutes les directions. De là ces aspirations secrètes du cœur, ces oraisons jaculatoires qui s'élancent comme les étincelles d'un feu ardent; de là ces paroles embrasées qui montent jusqu'au trône de Dieu. « Quelque part que vous soyez, dit saint Jean Chrysostôme, vous avez un autel, un glaive et une victime ». C'est vous qui êtes en même temps l'autel, le prêtre et la victime
Si toute prière doit être proportionnée à l'excellence du don qu'elle demande, quelle ne doit pas être la vôtre ? Demander l'Esprit-Saint, n'estce pas demander tous les biens dans un seul bien ?
Dites donc à l'Esprit-Saint avec l'Église : « Veni, sancte Spiritus », etc.
Si vous vous disposez ainsi, M. F , par la retraite et la prière, vous sentirez se renouveler en vous, dans une certaine mesure, les merveilles qui s'opérèrent au Cénacle en Marie et dans les Apôtres à la venue de l'Esprit-Saint. Ainsi soit-il !
PRONE
SUR LE PARDON DES INJURES POUR LE Ve DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
(3 juillet 1862)
Qu'elles sont touchantes, M. F., ces dernières paroles du Sauveur qui terminent notre Évangile ! « Fussiez-vous aux pieds même de l'autel, nous dit le divin Maître, si vous vous souvenez que votre frère a contre vous quelque sujet de plainte ou quelque sentiment d'aigreur , laissez-là votre offrande, dépouillez toute antipathie, courez au plus vite porter à ce frère des paroles de paix et de réconciliation, et vous viendrez ensuite offrir votre présent ». « O ineffable amour d'un Dieu envers les hommes, s'écrie saint Jean Chrysostôme ! Il néglige l'honneur qui lui est dû, poury substituer la chanté envers le prochain. Interrompez mon culte, nous dit-il, afin que votre charité soit persévérante, car la réconciliation envers votre frère est pour moi un vrai sacrifice ». C'est de cette réconciliation avec les ennemis, ou plutôt c'est du pardon des injures, qui en est la base et la condition indispensable, que je viens aujourd'hui vous entretenir. Mais, comme nous vivons dans un siècle où un grand nombre de chrétiens, à travers les illusions et les étourdissements de la vie, ne semblent
occupés qu'à se faire une théologie à leur usage, s'appliquant à se démontrer à eux-mêmes par tous les moyens possibles que ce que Dieu commande n'oblige pas, et que ce que Dieu défend n'est pas rigoureusement interdit, j'ai pensé qu'il ne serait peut-être pas inutile de consacrer cette instruction à établir théologiquement l'obligation du pardon des offenses, nous réservant de vous montrer une autre fois son étendue et son application pratique.
Un préjugé aussi ancien sur la terre que répandu parmi les hommes, fondé qu'il est sur l'état de corruption où se trouve notre nature depuis la faute originelle, un préjugé qu'une prétendue sagesse a cherché de tout temps à légitimer et à étayer par des raisonnements spécieux, un préjugé, le dirai-je ? que les lois humaines elles-mêmes, par une sorte de complicité, contribuent encore, de nos jours, à confirmer et à fortifier, c'est qu'il est permis, quand on le peut, de se venger d'un ennemi. Et, pour donner à ce besoin de vengeance une couleur de justification, ce préjugé n'a-t-il pas été, M. F., jusqu'à faire à l'honneur, — l'honneur, ce sentiment si noble et si délicat, — l'injure de prétendre qu'il fallait le sang de nos frères pour le sauvegarder, qu'un coup meurtrier porté à quelques pas de distance pourrait décider de quel côté sont les torts, et qu'il aurait la propriété incroyable d'effacer la flétrissure dans la main du plus adroit ? Ainsi pense le monde ; mais écoutez ce qu'enseigne Notre-Seigneur Jésus-Christ : non seulement il condamne tout acte de vengeance, mais il nous interdit tout sentiment de haine et d'aigreur ; il ne nous permet même pas de rester avec nos enne-
mis dans les termes de l'indifférence, mais il nous prescrit expressément de leur « pardonner du fond du cœur » et de « les aimer comme nous-mêmes ».
Ouvrons le saint Évangile, parcourons le sermon admirable du Sauveur sur la montagne, ce « merveilleux abrégé de tous les préceptes évangéliques », comme le dit Bossuet, et entendons le divin Maître proclamer expressément le commandement formel du pardon des offenses : « On a dit aux anciens : vous aimerez votre prochain ; et moi je vous dis: aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient Qu'est-ce en effet qu'aimer ceux qui nous
aiment ? Les publicains le font bien. Qu'est-ce que saluer ceux qui vous saluent ? Les païens le font bien ! » Telle est la parole du Maître, M. F. « Remarquez-le bien, vous dirai-je avec saint Augustin, ce n'est pas un conseil qu'on peut suivre ou omettre à volonté, c'est un commandement exprès: non dédit consilium sed prceceptum ». C'est de tous les préceptes de Notre-Seigneur celui qu'il se plaît davantage à nous rappeler, c'est celui dont il est jaloux, et dont il ne veut pas qu'on prétende lui disputer la gloire ; il semble que c'est à l'inculquer aux hommes qu'il borne sa mission divine, c'est son commandement par excellence : « Hoc est prceceptum meum ».
Que pourrions-nous opposer, M. F., à une obligation si clairement établie? Dirons-nous que nous ne sommes pas maîtres de commander à nos sentiments et que le pardon des ennemis surpasse les forces de la nature ? Ecoutez ce raisonnement sans réplique du grand Évêque d'Hippone : « Si l'on vous en croit, dit ce saint Docteur, vous ne pouvez vous déterminer à
aimer vos ennemis ; et, si l'on consulte les saints Livres, Dieu assure mille fois que vous en avez le pouvoir. Est-ce Dieu, est-ce vous qu'il faut accuser
d'erreur ou de mensonge ? Répondez Dieu, dans
sa justice, ne saurait ordonner à l'homme ce qu'il est impossible à l'homme d'exécuter ; Dieu, dans sa miséricorde, ne saurait condamner celui qui commet une
faute inévitable Pourquoi tous ces détours frivoles,
toutes ces vaines excuses, tous cesprétextesillusoires? Nul ne connaît mieux ce que vous pouvez que Celui qui vous a donné la faculté même de pouvoir quelque chose : « Nemo quantum possumus melius novit quant qui nobis ipsumposse donavit ».
Oseriez-vous encore, après cela, prétendre que l'accomplissement de ce devoir est impossible ? Je consens à dire avec vous, comme saint Bernard, que «rien ne coûte plus au cœur et ne révolte plus la nature » ; que ce n'est point là un « penchant instinctif», mais une «disposition surnaturelle et divine, divinum est non humanum ». C'est pour cela qu'elle ne se trouve que dans les âmes vraiment chrétiennes et qu'elle est, suivant le mot du divin Maître, la « marque distinctive » à laquelle on les reconnaît. Mais appeler impossible ce que tant d'autres ont pratiqué avant nous et pratiquent encore tous les jours, jamais ! Joseph pardonne à ses frères, qui le livrent à des étrangers ; Moïse prie sans cesse pour un peuple rebelle, qui se révolte contre lui ; David est plein de grandeur d'âme à l'égard d'un roi qui ne respire que sa perte; le premier des martyrs, Etienne, appelle les miséricordes d'en-haut sur la tête de ceux qui le lapident ; saint Paul « désire être anathème pour ceux qui le persécutent »... Je m'arrête, M. F.: il me faudrait
nommer tous les saints de la loi nouvelle. C'étaient des hommes, vous le savez, de même nature et de même condition que nous ; ils n'étaient pas pétrisd'une autre boue que la nôtre ; de tous on peut dire, comme l'Esprit saint du prophète Élie, qu'ils «nous étaient semblables », sujets aux mêmes faiblesses; or ce qu'ils ont fait, ne pouvez-vous le faire vous-mêmes : « numquid non poteris qnod isti et istœ » ?
Mais ce n'était pas assez, M. F., pour le Sauveur de nous faire un précepte du pardon des injures : à sa parole il a voulu joindre les plus émouvants exemples. Jamais l'injustice n'alla et n'ira aussi loin dans les pratiques iniques qu'elle est allée envers notre adorable Maître; jamais la haine ne s'est montrée et ne se montrera d'une violence et d'une fureur pareilles à celles dont on l'a poursuivi. Or qui d'entre vous ne sait qu'il n'a toujours répondu aux persécutions de ses ennemis que par des bontés, et que ce n'est que par des bienfaits que, toute sa vie, il s'est vengé des outrages ?
Mais c'est principalement au Calvaire que son exemple nous prêche avec une éloquence irrésistible le pardon des offenses. Le plus grand criminel, dans le moment où il subit son supplice, même d'après les anciennes lois romaines, doit être considéré comme un objet sacré: « Res sacra reus ». Il a droit à la compassion des juges qui l'ont condamné, des bourreaux qui l'exécutent , et il n'est permis à personne de prendre plaisir à ses tortures ou d'insulter à ses douleurs. Mais, hélas ! tous ces égards que la nature commande et que la loi exige même envers les plus scélérats, on les oublie en face du Juste par excellence. A peine la Croix fut-elle dressée, à peine
le Crucifié fut-il montré au peuple, qu'une sorte de fureur satanique s'empara de tous les spectateurs. La vue de ce condamné inoffensif, de ce corps délicat couvert de plaies saignantes ne les attendrit pas : tout sentiment de pitié semble éteint dans les cœurs de cette multitude farouche ; tous de concert vomissent l'outrage, la malédiction et le blasphème. « Comme si ce n'était pas assez, dit saint Léon, des clous qui percent sa chair, ils veulent, des traits de leur langue, lui percer le cœur : Fixuris clavorum addiderunt tela linguarum». Disons-le, M. F., en deux mots bien simples : on n'a jamais été à ce point méchant et impitoyable, même à l'égard du dernier des suppliciés.
Eh bien! M. F., près d'expirer sous les blessures dont il est couvert, sous les outrages dont on l'abreuve, Jésus, l'adorable victime du monde, promène des regards de tendresse et d'amour sur cette foule avide de ses douleurs et qui voudrait en accroître encore l'intensité, et, recueillant ses forces épuisées, il s'adresse à son Père. O vous dont le cœur, rempli d'aigreur, ne respire que la haine et la vengeance, écoutez cette prière du Sauveur: « Audiprecantem ». « Pater, mon Père» Que va-t-il demander? Va-t-il appeler sur ceux qui l'insultent la foudre des éternelles colères ? Va-t-il réclamer vengeance et demander que le sang qu'il vient de répandre retombe sur la tête de ses ennemis? Encore une fois, M. F., écoutez: < Audi precantem ». « Mon Père, j'ai, avant de mourir, une grâce à vous demander: pardonnezleur ; plus aveugles que coupables, ils n'ont pas su, ils ne savent pas ce qu'ils font : Pater, ignosce Mis, nescinnt enim quid faciunt ».
Oh! M. F., M. F., que ces paroles de Jésus sont tendres, qu'ellessont suaves ! quel frappant contraste ! Le peuple l'outrage, il en a compassion; le peuple l'accuse, et, lui, il prend la défense de ses accusateurs ; le peuple le blasphème et le maudit, et, lui, il appelle sur ce peuple le pardon, la bénédiction et la vie ; le peuple ne met pas de bornes à sa brutale fureur, Jésus n'en met pas non plus à sa divine charité. L'Agneau divin n'interrompt son silence de victime résignée que pour demander grâce en faveur de ceux mêmes qui l'immolent ; il veut que les premiers à tirer profit de sa mort soient ceux-là mêmes qui la lui donnent : « Ille clamât: Ignosce ; Judœi : Crucifige », dit saint Bernard. « Mon Père, pardonnèzleur; ils ne savent ce qu'ils font ». Or pourquoi, M. F., le divin Rédempteur n'a-t-il pas fait cette prière tout bas et dans le secret de son cœur ? Pourquoi a-t-il voulu lui donner cette publicité et la faire entendre de tous et à une grande distance de sa croix? « Sans doute, répond saint Augustin, elle n'aurait rien perdu de son efficacité en demeurant secrète, mais nous eussions été privés d'un grand exemple ». Jésus-Christ était en même temps notre maître et notre modèle : comme notre maître, il nous avait donné et la leçon et le précepte du pardon des injures; comme notre modèle, voici qu'il ajoute l'exemple au précepte, il prononce cette sublime parole, laplus capable d'éteindre dans les cœurs tout sentiment de haine et de vengeance. Par là, selon la remarque de saint Paul, il nous engage à être bons les uns envers les autres et à nous pardonner réciproquement nos torts, comme il a pardonné lui-même, Lui, Fils éternel de Dieu, les plus graves offenses.
Oh! M. F., si, ce qu'à Dieu ne plaise! un exemple si touchant ne pouvait encore rien contre la dureté de votre cœur, si vous sentiez encore en vous des bouillonnements de haine et des désirs de vengeance, oui, j'aime à le penser, pour peu que vous ayez souci de vos plus chers intérêts, des intérêts de votre salut, le débordement de votre âme ne pourra tenir contre deux mots tombés de la bouche du divin Maître, et que j'ai attendu jusqu'à présent à vous citer : ce sont vraiment de ces mots capables de « commander aux vents et à la tempête » : « Si vous pardonnez, mon Père céleste vous pardonnera; mais, si vous ne pardonnez pas, mon Père ne vous pardonnera pas ». « Relâchez de vos droits et Dieu relâchera les siens : Dimittite et dimittemini ». Entendez-vous, M. F. ? la parole de Dieu est engagée, la plus haute garantie est donnée à notre générosité. Le pardon des injures, laissez-moi me servir de cette comparaison qui rend parfaitement ma pensée, le pardon des injures est comme une lettre de change tirée à vue sur Dieu : c'est Dieu lui-même qui l'a endossée, et sa signature est authentique. Ainsi, M. F., au grand jour des éternelles rétributions, en ce jour qui doit fixer sans retour et sans appel notre destinée, notre indulgence pour nos frères servira de mesure à l'indulgence de Dieu pour nous : « Dimittite et dimittemini ». Admirons donc, M. F., vous dirai-je, en empruntant l'incomparable langage deBossuet, «admirons la beauté ineffable de Dieu, qui, pour nous obliger tous à pardonner, se sert pour cela de l'artifice le plus aimable dont on se puisse aviser. Quelquefois, quand nous voulons obtenir une grâce considérable de nos amis, nous attendons qu'eux-mêmes ils viennent à nous
pour nous demander quelque chose ; c'est ainsi que fait ce bon Père, qui désire sur toutes choses de voir la paix parmi ses enfants. Oh ! dit-il, on l'a offensé,, je veux qu'il pardonne; je sais que cela lui sera bien rude, mais il a besoin de moi tous les jours. Bientôt, bientôt il faudra qu'il vienne lui-même pour me demander pardon de ses fautes, c'est là que je l'attends. Pardonne, lui dirai-je, si tu veux que je te pardonne: « Dimittite et dimittemini ». O miséricorde de mon Dieu, combien sont à plaindre ceux qui refusent des conditions si justes! Oui de nous, M. F., n'a des larmes à verser sur sa conduite passée? Qui de nous ne voudrait déchirer peut-être bon nombre de pages de son histoire, qui ne révèlent qu'ingratitudes, égarements, crimes et désordres ? Qui de nous, pour peu que sa foi ne soit pas morte ou mourante, ne se sent atteint d'une profonde frayeur en jetant un regard sur ses anciennes voies? Hélas! n'est-il pas vrai que, suivant le mot du Prophète, nos offenses envers le meilleur des maîtres s'élèvent en quelque sorte pardessus nos têtes: « Inundaverunt super capiit meani » ? Or, M. F., puisque «nul ne sait», au témoignage même de l'Esprit divin , « s'il est digne d'amour ou de haine», puisque nous ne devons pas être sans crainte à l'égard de nos péchés précédemment pardonnes, combien devons-nous trembler que nos pénitences ne soient trop faibles pour expier tous nos égarements, et nos bonnes œuvres trop rares pour acquitter toutes nos dettes ? Eh bien! M. F., voulez-vous avoir la sécurité intérieure ? Vous avez un moyen infaillible d'obtenir votre pardon : pardonnez et il vous sera pardonné: «Dimittite et dimittemini » . Pardonnezr et, suivant le beau langage du Docteur à la bouche
d'or, « vos iniquités, si nombreuses soient-elles, vos désordres, si révoltants soient-ils, seront en présence de la miséricorde divine comme une légère étincelle,, qui tombe dans le gouffre tourbillonnant de la mer et qui est éteinte presque avant d'être tombée». Oui, pardonnez, et vous trouverez dans ce pardon la solennelle et infaillible garantie de la miséricorde divine ; la parole du Sauveur, cette « parole qui ne passera jamais », est formellement engagée, les clauses du contrat sont expressément stipulées : «Dimittite et dimittemini » . « Supporter les injures, c'est s'ouvrir les portes du Ciel : « Porta Cœli est injuriarum perpessio », dit un saint Docteur.
Se trouverait-il encore ici des âmes que cet argument ne toucherait pas, de ces âmes dont nous parlions au début de notre entretien, qui, habituées qu'elles sont à « diminuer les vérités » et à les amoindrir aux plus minces proportions, se disent à l'abri de tout reproche, parce qu'elles évitent un ou deux excès grossiers, et s'imaginent que Dieu n'a rien à leur pardonner? Oh ! qu'elles me permettent de leur dire, ces âmes : une heure viendra où se déchirera le voile de leurs illusions et où disparaîtra leur fausse paix ; une heure viendra, heure marquée pourellesr je l'espère, dans les décrets divins de la miséricorde, où, arrêtées sur le chemin des prospérités par les revers et les déceptions, terrassées sur la route des plaisirs par les chagrins et les mécomptes, elles jugeront plus clairement de leur état et des droits de Dieu sur elles. Dans ces moments solennels de la vie, elles verront que ce qu'elles ont jusqu'alors le moins aimé au monde, c'est Dieu ; que ce qu'elles ont le plus oublié, ce sont ses préceptes ; que ce qu'elles
4l6 MONSEIGNEUR BILLARD
•ont le plus mal servi, ce sont leurs vrais intérêts. Elles sentiront alors le poids énorme de responsabilités qu'elles auront à porter au jugement du Seigneur. Oh ! quel bonheur, si, dans ces moments, elles peuvent, du moins, dire à Dieu avec confiance : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ! » Après avoir rempli les conditions qui leur sont imposées, elles peuvent demander qu'il remplisse àson tour celles auxquelles il a daigné lui-même se soumettre : « Dimitte nobis sicntetnos dimittimiis ». Quel bonheur, M. F. ! Si coupables qu'elles soient, elles pourront dire à Dieu : < Seigneur , au plus fort de votre colère, vous vous souviendrez de votre parole engagée et de la miséricorde que nous avons faite : « Cum iratus fueris, misericordiœ recordaberis ».
Nous lisons dans l'histoire ecclésiastique qu'un jour les habitants d'Antioche renversèrent et foulèrent aux pieds la statue de l'Empereur, ainsi que celle de l'Impératrice et de ses deux fils. A cette nouvelle, Théodose ordonne que la ville soit saccagée et détruite entièrement ; toutes les supplications qui conjurent sa juste colère sont impuissantes, les repentirs, naturellement bien sincères, le trouvent impitoyable. Flavien, évêque d'Antioche, arrive près de lui; il est reçu. Sa vieillesse, ses vertus, le long trajet qu'il a fait impressionnent sans doute Théodose ; toutefois il ne veut ni retirer sa sentence ni l'adoucir. Flavien le prie, le conjure ; il lui dit que, par le pardon qu'il accordera, des statues bien plus durables lui seront élevées dans tous les cœurs ; qu'Antioche, ensevelie au sein des tortures de la ruine qu'il a
décrétée et qu'elle attend, est assez punie. Il tombe à ses pieds, il les arrose de ses larmes. L'Empereur conserve la même inflexibilité. Le saint Évêque se lève alors, montre sa croix et, faisant apparaître avec elle le Calvaire tout entier, il dit au prince: « Au nom de Celui qui a pardonné à ses ennemis qui le faisaient mourir, pardonnez à des sujets égarés qui ont outragé vos images ! » Et Théodose, vaincu, répond avec larmes : « Allez et annoncez à Antioche que je lui pardonne ».Me trompé-je, M. F. ? O vous qui jusqu'alors avez gardé de la haine dans votre cœur et avez refusé de pardonner, cette conduite de Théodose sera la vôtre : vous ne pourrez voir un crucifix, qui vous rappelle un Dieu pardonnant à ses bourreaux, sans être émus ; à son exemple, vous pardonnerez vous-mêmes, et l'accomplissement de ce grand devoir sera pour vous comme la garantie de votre salut. Ainsi soit-il.
INSTRUCTION
SUR LA MORT DE MARIE, MODÈLE DE LA NOTRE (Réunion du soir, 15 août 1862)
Il n'est pas rare, M. F., d'entendre les fidèles demander pourquoi Marie fut soumise à la mort, exempte qu'elle était de la faute originelle, qui a été la cause de notre condamnation. A les entendre, il eût été plus digne de Jésus de soustraire Marie à cette loi commune et de l'enlever vivante dans l'éclat d'un triomphe, pour la couronner immédiatement dans sa chair aussi bien que dans son âme. Parler ainsi, c'est ne pas comprendre la merveilleuse économie du plan divin. Pour peu qu'on réfléchisse, en effet, on acquiert bien vite la conviction qu'il convenait que Marie payât sa dette à la mort. Outre qu'en subissant la peine sans avoir partagé la faute, elle rendait hommage par ce sacrifice au souverain domaine, à la haute suprématie de Dieu sur toute créature, il est vrai de dire que, dans la mort, qui n'était pour elle que le sacrifice de sa vie tant de fois offerte à son Dieu, elle recevait un dernier trait de ressemblance parfaite avec son divin Fils. Pour Dieu, pour elle-même, Marie devait mourir ; elle le devait aussi pour adoucir en faveur de ses enfants, par son exemple, les amertumes et les rigueurs du trépas.
De toutes les épreuves de la terre, celle qui effraye le plus notre pauvre nature, celle pour laquelle instinctivement nous sentons en nous-mêmes la plus vive répulsion, c'est la mort, la mort avec les douleurs et les combats qui la préparent, mais aussi, mais surtout avec les renoncements qu'elle exige et les déchirements qu'elle opère. Écoutez, M. F., les plaintes et les accents de tristesse, pour ne pas dire de révolte, que recueillait autrefois un prophète sur les lèvres d'un roi qui pressentait sa fin: « Seigneur, au
milieu de mes jours, je touche aux portes de la mort
Ma vie est emportée loin de moi, comme on replie la tente du berger. Dieu coupe ma vie, comme un tisserand coupe sa toile, et la trame que j'ourdissais encore, Dieu la déchire. Je suis né ce matin, le soir vient, et je vais mourir ; et pourtant j'espérais revoir
un second matin ! O Seigneur, est-ce donc là la
vie? est-ce pour cela que je suis né ? »...
N'est-ce pas là notre langage ? ne sont-ce pas là les cris qui s'échappent de notre cœur, à la seule pensée de l'heure suprême qui doit clore notre existence, à la •seule penséedecettemort qui doit nousséparerde tout et briser tous les liens de la vie, aussi bien les liens du cœur que les liens du corps ? Encore une fois, je vous le demande, quelles douloureuses anxiétés ne s'élèvent pas en nous, à la seule pensée de quitter la vie, d'abandonner les biens que Dieu même nous a donnés, et de nous séparer de tant d'êtres qui nous sont chers et en qui nous vivons comme en nousmêmes !
Eh bien! Marie, elle, n'a pas connu cette tristesse, ces plaintes, ces commencements de révolte que fait naître, dans la plupart des âmes, le pressentiment de
la mort. Qui ne sait que c'était avec une sainte impatience, par de brûlants désirs, qu'elle appelait le jour qui devait briser les chaînes de sa mortalité ? Si c'est une loi des cœurs qu'on ne peut vivre loin de ceux qu'on aime, oh ! qu'elles furent longues pour Marie les heures qu'il lui fallut passer sur la terre loin de son Jésus ! Il est écrit dans les saints Livres que, lorsque le jeune Tobie dut partir de sa maison, sur l'ordre de son père, pour un pays étranger, sa mère, impatiente de le voir revenir, montait chaque jour sur les hauteurs cherchant à le découvrir dans le chemin. Comme il tardait trop au gré de ses désirs, elle souf frait de le voir si longtemps absent. « Hélas ! mon fils, hélas ! s'écriait-elle, pourquoi vous avons-nous envoyé si loin, vous la lumière de nos yeux, le bâton de notre vieillesse, la consolation de notre vie? Ah ! nous n'aurions pas dû vous laisser partir». Et elle pleurait des larmes intarissables : « Flebat irremediabilibus lacrymis». Bien faible image, M. F., de l'ardeur avec laquelle Marie désirait revoir son Jésus, depuis qu'il était allé dans les Cieux. Combien de fois n'a-t-on pas entendu cette bonne Vierge s'écrier avec le Prophète : « Hélas ! que mon pèlerinage est long ! Il y a longtemps, bien longtemps que j'habite sur une terre étrangère avec les enfants de Cédar » ; mon âme n'est point ici dans le lieu de son repos. Quand donc viendra le jour de retrouver mon Jésus dans ces lieux intimes où l'on aime toujours et où
l'on ne se sépare jamais? Elle pressentait bien
que ce jour serait pour elle un jour de triomphe, qu'un trône brillant et élevé lui était destiné, et qu'une cour nombreuse devrait la servir; mais son esprit et son cœur étaient absorbés par une seule pensée, un seul
sentiment: c'est en ce jour qu'elle devait revoir son Fils bien-aimé. «Les soupirs ardents, les élans de feu par lesquels son coeur se portait vers lui étaient si forts, dit saint Bernard, qu'il fallait un miracle continuel pour retenir son âme dans son enveloppe d'argile... » Mais pourquoi parler de choses ineffables? La langue humaine n'a pas d'accents pour peindre les torrents de flamme qui venaient de Jésus pour embraser l'âme de Marie, et qui, de Marie, remontaient vers Jésus. Je renonce donc à vous montrer comment cet amour, prenant chaque jour un nouveau développement, une nouvelle activité, a fini par consumer l'holocauste ; une heure vint où la perfection de cet amour ne put tenir dans un corps mortel: son feu poussa des flammes trop vives pour pouvoir être couvert sous cette cendre, et il força les sens à crouler, pour lui livrer passage. Tout à coup, M. F., le visage de la bienheureuse Vierge rayonna d'une clarté inconnue à la terre, ses regards s'illuminèrent du reflet d'une lumière toute céleste, et, sans défaillance, sans déchirement, sans agonie, comme la plus légère secousse détache de l'arbre un fruit déjà mûr, comme la flamme s'élève et vole d'elle-même au lieu de son centre, elle expira dans un élan d'amour ; et son âme monta vers les Cieux comme les parfums de l'encens que le feu sacré vient de brûler sur l'autel : « Quasi thus in igné ». Oh ! M. F., que douce et heureuse fut cette mort de Marie ! N'ai-je pas raison de dire que c'est bien pour elle, plus encore que pour l'Apôtre, que pour tous les saints, que « la mort n'est pas une perte, mais un gain», ni une séparation, mais une réunion? Ses soupirs cessent, ses vœux sont couronnés, ses aspirations sont satisfaites, les barrières se
franchissent, le pèlerinage se termine, le monde s'efface, les voiles se déchirent, les demeures éternelles
s'entr'ouvrent
Marie est entre les bras de son Fils. Oh! M. F., encore une fois, quelles délices, quelles satisfactions ineffables pour son cœur de mère! Ce Jésus, qu'elle avait vu petit enfant enveloppé de langes et couché dans la crèche de l'étable, elle le retrouve resplendissant dans la gloire de la majesté divine, et < assis à la droite de son Père».... Ce Jésus, qu'elle avait allaité, conduit fugitif en exil et vu travailler de ses propres mains dans une boutique d'artisan, elle le salue comme le Maître souverain du ciel et de la terre. Ce Jésus, dont elle a été séparée pendant toute sa vie publique et depuis sa mort, elle le possède sans craindre de jamais le perdre. Ce Jésus, qu'elle a vu mourant au Calvaire et rassasié d'opprobres, aujourd'hui elle le contemple au milieu des chants de triomphe de toute la cour céleste, au-dessus de tous les anges et de tous les saints, qui l'adorent comme leur Dieu. Ce Jésus, dont elle a si souvent éprouvé les apparentes rigueurs, elle n'en reçoit plus que les témoignages d'une infinie tendresse. C'est lui qui l'élève audessus de tous les rangs des esprits célestes, la fait asseoir sur un trône à ses côtés et, lui mettant une couronne royale sur le front, l'investit de sa toutepuissance, en donnant à ses prières toute l'efficacité du commandement. Comment exprimer, M. F., dans quel océan de délices nage le cœur de Marie?... elle a retrouvé son divin Fils, elle l'adore, elle l'aime, elle peut le lui redire, sans jamais le lasser de l'éternelle expression de son amour. J'en appelle au cœur des mères: est-il une félicité plus parfaite ?....
La mort de Marie, vous venez de le voir, M. F., c'est une mort qu'elle a désirée, une mort exempte de douleurs et de souffrances, une mort qui la réunit pour toujours à son Fils. Est-il, en vérité, un modèle plus admirable et mieux fait pour nous enseigner l'art si difficile de mourir, non seulement avec résignation mais avec joie? Qu'on ne vienne pas nous dire que la mort de Marie est une mort tellement à part, une mort placée, pour ainsi dire, et si haut et si loin que, dans le cours ordinaire des choses, elle semble éveiller peu de désirs et exercer peu d'action sur l'âme chrétienne qui la contemple. M. F., je ne crains pas de l'affirmer, les consolations qui accompagnèrent la mort de Marie, le chrétien fidèle, l'âme sincèrement pieuse les savoure dans une certaine mesure jusque sur son lit d'agonie.
Aimons notre Dieu comme l'auguste Marie, et la mort changera, pour nous comme pour elle, ses amertumes en vraies délices. Appelé par notre ministère près du lit des moribonds pour leur porter les secours de la Religion, nous avons, de temps en temps, la consolation de rencontrer des chrétiens pleins de foi. La mort ne les trouble point, la tombe ne les effraye pas: ils savent qu'ils doivent puiser au sépulcre une seconde naissance, comme dans le sein d'une autre mère, et que leur humanité doit en sortir quelque jour, libre de corruption, soumise à l'esprit, par les mains de Jésus-Christ même, sur le modèle et les splendeurs de son corps glorieux : « Reformabit corpus liumilitatis nostrœ configuratum corpori claritatis suce». Ils ne se lamentent pas de quitter le monde , ils sont heureux d'échanger cette Babylone impure et troublée pour l'immuable patrie du
repos et de la sainteté. On les entend s'écrier, comme autrefois l'Apôtre dans une sainte impatience : « Malheureux que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort ? Je désire ardemment en déposer le fardeau : ce serait un gain pour moi que d'en être affranchi». Mais ce vœu, si brûlant qu'il puisse être, ils le subordonnent humblement à la volonté divine. Cette mort qu'ils désirent, à l'exemple de Marie, ce n'est point par lassitude et par lâcheté, par découragement et par désespoir ; la charité, qui inspire ce vœu, en contient les élans, et ils adressent souvent à Dieu, vers lequel ils se sentent emportés, ces mots simagnifiques d'un grand Évêque des Gaules: « Seigneur, le meilleur pour moi serait assurément de m'en aller à vous ; mais, si c'est votre volonté que mon exil soit prolongé, je ne refuse pas de restera mon poste: que votre bon plaisir se fasse ! » Tant l'équilibre est parfait, tant la paix de leur cœur peut se définir la « tranquillité de l'ordre» comme celle de Dieu même: « tranquillitas ordinis», tant, pour me servir d'une belle image de saint Jean de la Croix, « les flots d'amour qui sortent de leur cœur pour se précipiter dans l'océan de l'amour infini, ressemblent à ces grands fleuves qu'on voit suspendre l'impétuosité de leurs ondes et devenir vastes et paisibles, avant d'entrer dans les mers, vastes et paisibles elles-mêmes » ! Je ne viens pas dire, M. F., que le chrétien fidèle rompt sans aucune peine, comme Marie, les liens qui retiennent son âme dans sa prison de boue : il n'est pas à l'abri, je le sais, des défaillances de la nature, des déchirements d'un cœur torturé par le mal et des sombres horreurs de l'agonie; mais, si profondes soient les langueurs d'une nature épuisée, si
violentes soient les tentations qui le visitent à son heure finale, si tumultueux soient les orages du dedans et du dehors, dont est battu son pauvre cœur qui se dissout, il n'est pas brisé : tenant entre ses mains, •souvent crispées par la souffrance, l'image du Dieu mort pour lui sur une croix, tantôt il tourne vers ce signe adorable sa paupière défaillante, tantôt il baise avec amour ce bois sacré de la Rédemption, et il se sent plus fort contre les douleurs, plus courageux dans son martyre. Mais c'est surtout dans la visite -de Jésus, apporté dans sa demeure comme viatique par son prêtre, qu'il trouve une consolation dans les dernières angoisses, un principe de force contre les derniers assauts. Oh ! quand il a reçu dans son cœur le Dieu Eucharistique, quand il s'est uni, serré à lui étroitement dans l'ineffable embrassement de la Communion, ses organes peuvent bien s'affaiblir, la masure de son corps peut bien s'écrouler sous les coups de la maladie, mais il sent au fond de son âme je ne sais quoi de calme, d'intime et de doux, une sérénité de confiance et d'abandon si tranquille et si réglée qu'on la prendrait volontiers pour un rayon de la paix du Ciel. Ce ne sont plus seulement les pressentiments et les élans de l'espérance, c'est comme un commencement de possession. La mort, il le sait, ne doit être pour lui que le couronnement du triomphe: « Victoriœ consummatio » .
C'est ainsi que, pour l'âme chrétienne qui aime son Dieu, la mort, comme pour Marie, n'est pas « une perte mais un gain ». C'est, suivant le mot de saint Ambroise « un bien par tous ses côtés, omnifariam mors est bonum » : un bien, parce qu'elle est la fin -des luttes et des angoisses ; un bien, parce qu'elle
est un port tranquille et un abri assuré ; un bienr parce qu'aux ombres et aux ténèbres elle fait succéder les réalités et les lumières ; un bien, parce qu'aux désirs, aux espérances, aux aspirations elle donne le couronnement et la jouissance ; un bien, parce qu'elle nous fait entrer dans la possession de Dieu, parce qu'elle nous donne le Ciel, parce qu'elle consomme notre béatitude, et pour l'éternité.
M. F., n'en ai-je pas assez dit pour vous convaincre que la mort du chrétien, semblable dans de certaines limites à la mort de Marie, est vraiment digne d'envie ? Qui d'entre nous ne forme en ce moment dans son cœur, et ne serait disposé à exprimer sur ses lèvres, avec la sincérité la plus ardente, ce souhait de la sainte Écriture : « Mourons de la mort des justes, et que notre dernier moment ressemble à leur heure dernière » ? Mais, comme c'est dans la sanctification dupasse que prennent racine leur tranquillité dans le présent et leur confiance pour l'avenir, comme eux, « faisons le bien, tandis que n ous en avons le temps » ; comme eux, n'accumulons derrière nous que des années riches de mérites et de bonnes actions, soyons toujours fermes dans le devoir, inébranlables dans les épreuves et les tentations ; comme eux, soyons justes, et, après nous être endormis ici-bas dans une sécurité sans mélange, nous irons, avec eux, avec Marie, leur reine et leur modèle, nous réveiller aux Cieux dans une félicité sans mesure. Ainsi soit-il !
PRONE