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SUR LE PARDON DES INJURES PROMPT ET SINCÈRE

(24 août 1862)

Dans un entretien précédent, s'il vous en souvient, M. F., vous avons établi théologiquement l'obligation du pardon des injures. Nous devons pardonner à nos ennemis, avons-nous dit, parce que Notre-Seigneur nous en fait un précepte formel, parce qu'il nous en a donné, toute sa vie et surtout à sa mort, les plus touchants exemples, parce qu'enfin nos plus chers intérêts, nos intérêts éternels, y sont engagés au premier chef. Oui, M. F., le pardon des offenses est absolument obligatoire. Si nous ne pardonnons pas à nos frères, nous ne pouvons attendre de pardon pour nous-même : pas de salut à espérer, notre perte est assurée. Eussions-nous une vivacité de foi capable de transporter les montagnes, un détachement des biens de la fortune qui nous les fasse jeter aux pauvres sans regret et sans réserve, un esprit de pénitence qui nous fasse embrasser les macérations avec plus d'ardeur que les anciens anachorètes, un mépris de la vie qui ne se démente pas sur les bûchers, tout cela ne peut nous servir de rien, si nous n'abjurons par avance toute animosité, tout désir de vengeance contre ceux qui nous ont offensés, si nous ne

les aimons et si nous ne sommes disposés à leur vouloir réellement du bien. Telle est, M. F., la doctrine évangélique, tels sont les enseignements du Maître. Et pourtant, faut-il le dire ? rien de plus rare dans le monde, même au sein du christianisme, même parmi les âmes qui se flattent de faire profession de piété, rien de plus rare que l'accomplissement fidèle de cette loi. Le devoir existe, on en convient, mais on s'illusionne sur la manière de l'accomplir, on s'ingénie à trouver des moyens de l'éluder. Ce sont ces illusions que nous voudrions faire tomber, ce sont ces prétextes que nous voudrions détruire, en vous montrant aujourd'hui quelle est l'étendue et l'application pratique du précepte du pardon des injures. .

Le pardon des offenses doit être prompt et sans délai, mais aussi, mais surtout sincère et sans dissimulation.

Et d'abord, M. F., le pardon doit être prompt et sans délai. C'est ce que nous lisions, il n'y a pas longtemps, ensemble dans le saint Évangile : par une charité vraiment ineffable, négligeant l'honneur qui lui est dû, le Sauveur nous ordonne même de quitter le service divin pour nous réconcilier avec notre prochain ; il veut que nos ennemis nous soient, en quelque sorte, plus chers que ses propres autels, et que nous allions à eux avant de nous présenter à son Père. Et le grand Apôtre, animé de l'esprit du divin Maître, écrit aux Ephésiens : « Que le soleil qui a éclairé votre colère, ne se couche point sur votre ressentiment », nous apprenant par ces paroles, dit saint Augustin, « qu'il ne faut pas donner le temps à la haine, à l'aigreur de se fortifier dans l'âme et

qu'il faut étouffer ces sentiments dès leur naissance et avant que le soleil, la lumière visible, disparaisse, de peur que Jésus-Christ, le vrai Soleil de justice, la lumière invisible de nos âmes, ne nous délaisse et ne nous abandonne ». Bien condamnables donc, M. F., sont toutes ces lenteurs, tous ces délais interminables que nous apportons à l'accomplissement du précepte.

L'expérience est là d'ailleurs: c'est pendant ces délais que nous nous représentons les offenses reçues avec une exagération qui va toujours croissant mous en forçons les couleurs au sein de notre imagination, et nous puisons dans le ressentiment dont notre cœur est rempli je ne sais quel fonds général d'aigreur qui tend à rendre, chaque jour, la réconciliation plus difficile, pour ne pas dire humainement impossible. Voulons-nous, M. F., rester calmes envers ceux qui nous froissent et pardonner sans retard à ceux qui nous offensent, au lieu d'user de représailles et de répondre à l'amertume de l'outrage par une récrimination ou une vengeance plus amère encore? Accoutumons-nous, comme les saints, à envisager avec esprit de foi les traitements que nous recevons: comme eux, voyons toujours Dieu à travers le voile des hommes et de leurs actes, et alors, M. F., pour nous comme pour eux, les injures les plus intentionnelles, les torts les plus directs ne seront plus, en quelque sorte, que le doigt divin nous préparant une souffrance dans le chemin, c'est-à-dire dans la vie, pour nous faire conquérir plus sûrement le vrai bonheur au terme du voyage, à la mort.

Nous pourrons bien être blessés au vif, mais ces blessures n'auront pas de venin, et, quoi que nous

puissions souffrir, suivant la belle maxime de saint Augustin, maxime vraiment digne du cœur de ce grand Evêque, « au lieu de murmurer, nous accepterons; au lieu de nous plaindre, nous nous résignerons \ au lieu de nous venger, nous pardonnerons » ; au lieu de parler contre ceux qui nous offensent, nous préférerons parler à Dieu pour eux. C'est ce que faisait, chaque jour, pendant son laborieux ministère un des plus illustres héros de la charité, François de Sales. Vous savez, M. F., tout ce qu'il eut à souffrir de la part d'un grand nombre d'ennemis. Tantôt on attentait à sa vie, tantôt on attaquait son honneur; ici il s'entendait traiter d'hypocrite, et là de séducteur. Eh bien ! M. F., si violentes fussent les persécutions dont il était l'objet, si sanglantes fussent les injures qui lui étaient adressées, jamais le doux Évêque de Genève ne fit attendre un instant le pardon à ses persécuteurs. Les outrages ne faisaient qu'enflammer son amour pour ceux qui le blessaient. A rencontre de ce philosophe du paganisme qui s'écriait un jour: « O mes amis, il n'y a point d'amis», il leur disait avec bonté : « O vous qui vous croyez mes ennemis, non, vous avez beau faire, vous ne serez jamais mes ennemis». Et c'est ainsi, M. F., que souvent saint François de Sales, en pardonnant de suite, sans retard, et, pour ainsi parler, séance tenante, exerçait sur le cœur de ceux qui le poursuivaient avec acharnement cette espèce de domination qu'un saint Docteur appelle quelque part « la plus douce des exigences, la domination de la générosité, le triomphe de la patience, la victoire du pardon : « Agnus vicit patiendo » .

Telle n'est pas hélas! la conduite d'un grand nom

bre d'âmes, qui se disent pourtant chrétiennes. Ce n'est pas à moi, qui suis l'offensé, à faire les premières démarches, entendons-nous répéter souvent : il y a un point d'honneur qui m'interdit de faire des avances. Il est vrai, M. F., qu'en règle générale, c'est celui qui a offensé qui doit revenir le premier ; etr bien que trop souvent l'amour-propre nous aveugle et nous trompe, en exagérant à nos yeux les torts du prochain et en atténuant les nôtres, bien qu'il soit excessivement rare qu'il n'y ait pas des torts des deux côtés, je veux bien vous accorder qu'en rigueur de justice, si vous êtes le seul offensé, vous n'êtes point tenu de prévenir votre adversaire. Mais cependant, si, par ces premières avances, vous pouvez calmer son ressentiment, détruire ses préventions haineuses et abattre le mur de séparation qui l'éloigné de vous, la charité ne vous en impose-t-elle pas le devoir? Même en ces circonstances, dit saint Jean Chrysostôme, « d'après l'exemple du Sauveur, qui fit vers l'homme coupable les premières démarches, le pouvoir doit céder en nous à la patience et le devoir à la générosité ». Il y a plus de vraie grandeur à souffrir qu'à se venger, et à ne vouloir pas ce qu'on peut qu'à pouvoir ce qu'on veut. Mais, si le pardon doit être prompt et sans délai, il doit être surtout sincère et sans dissimulation.

Dieu, dit saint Jérôme, ne veut pas que nous nous reposions sur les signes équivoques d'une paix trompeuse et d'une réconciliation simulée. Il veut que ce soit du fond du cœur que nous remettions à nos frères les injures qu'ils nous ont faites : « De cordibus vestris ». Celui qui sonde les replis intimes des âmes ne peut se contenter de vaines apparences ; le par-

don qui n'est qu'apparent ne vaut rien devant lui, pas plus que le repentir qui n'existe que sur les lèvres. Si nous voulons accomplir à la lettre et dans son esprit le précepte du divin législateur, non seulement nous devons faire la part de la faiblesse et de l'entraînement de ceux qui nous ont froissés ou lésés, non seulement nous devons mettre sous les pieds les susceptibilités de l'amour-propre et demeurer sourds aux réclamations de l'orgueil, non seulement nous devons pardonner, mais nous devons joindre à notre pardon un généreux oubli. « Le vrai chrétien, comme on l'a si bien dit, n'a pas seulement à la main un manteau de charité pour couvrir les défauts de ses frères : son cœur large et hospitalier renferme comme un puits profond, où il aime à jeter, oublier et perdre à jamais leurs torts et leurs injures ». On a beaucoup préconisé, M. F., l'acte de cet Athénien des temps antiques qui, ayant eu le visage meurtri de coups, se contenta d'écrire sur son front le nom de celui qui l'avait maltraité. Quelle générosité pourtant, je vous le demande, y a-t-il dans cette conduite du philosophe païen ? Peut-être avait-il dessein, comme le remarque saint Grégoire, de rendre son ennemi plus odieux en divulguant sa brutalité. Un chrétien doit mieux faire, M. F. : il doit effacer de son esprit le souvenir des affronts reçus, il doit les ensevelir dans un éternel oubli. Sa blessure, sa charité la cicatrise ; comment ne la perdrait-il pas de vue ? Comme un créancier généreux, il remet la dette jusqu'à la dernière obole , il en déchire les titres et les jette au feu. Quand Dieu pardonne à l'âme qui se repent, au cœur qui implore sa miséricorde, loin de conserver aucune froideur, aucun res-

sentiment à cause du péché, il redevient son ami comme par le passé : loin de lui reprocher perpétuellement ses fautes, il n'en garde même pas le souvenir ; suivant l'expression du prophète Michée, « il les jette toutes au fond de la mer ».

C'est ainsi que nous devons pardonner et oublier les offenses: voilà ce qui nous est prescrit. Nous y conformons-nous ? A nous entendre, nous pardonnons de tout notre cœur ; mais rien dans notre con. duite , ni la douceur de notre langage, ni l'aménité de notre accueil, ni la bienveillance de nos démarches, rien n'indique que nous oublions entièrement le mal qu'on nous a fait. On nous voit revenir à tout propos sur des souvenirs qui devraient être effacés ; on nous entend à chaque instant faire des reproches, des plaintes indirectes, des allusions blessantes, sous lesquelles, comme à travers un voile transparent, perce l'amertume d'un cœur toujours ulcéré ! En vérité, M. F., qu'est-ce que tout cela, qu'est-ce autre chose qu'entretenir une perpétuelle aigreur, alimenter une inextinguible animosité et ne pas pardonner sincèrement ? Non, M. F., nous le répétons, il n'y a pas de pardon sans l'oubli ; le simple souvenir produit le ressentiment, du ressentiment découle la malédiction, la malédiction suppose la haine, la haine engendre la vengeance.

Ne venez donc pas nous dire, comme ce vindicatif dont parle un saint Père : « Je n'ai rien contre mon ennemi, je lui en ai donné plusieurs fois l'assurance, il ne saurait l'ignorer, je ne lui veux plus aucun mal : nihil habeo contra eum> ipse novit. Seulement je ne puis me résoudre à le voir, je sens le besoin d'éviter sa rencontre ». Nous vous répondrions :

Prenez garde, vous vous faites illusion. Comme le berger qui, conduisant ses troupeaux au bord du mont Vésuve, s'arrête quelquefois, dans le silence de la nuit, pour écouter quelque chose qui gronde dans les entrailles du volcan, vous aussi soyez attentifs un instant, sondez votre âme dans le calme, et vous entendrez, sous les dehors de cette paix apparente, vous entendrez au fond de votre cœur quelque chose qui murmure. Ah! c'est que votre bras est désarmé, mais votre cœur ne l'est pas. « Vous êtes bon en apparence, vous dirai-je avec l'Evêque d'Hippone, mais vous êtes méchant au fond; vous épargnez d'action, mais vous sévissez de cœur ; vous avez la main douce, mais la volonté cruelle : Opère parcens, corde sœviens : manu mitis, corde crudelis ». La nuit ne connaît qu'une force qui puisse triompher de ses ténèbres, c'est la lumière; le froid ne connaît qu'une puissance en face de laquelle il recule, c'est la chaleur. La haine, elle aussi, ne connaît qu'un sentiment qui puisse triompher d'elle, c'est l'amour. « Le cœur a deux mouvements, nous dit un moraliste contemporain : il se ferme ou il s'ouvre. S'il reste fermé, il fait du mal ; mais, s'il s'ouvre, il fait du bien ». Voilà pourquoi saint Paul nous exhorte à « ne pas nous laisser vaincre par le mal, mais à triompher du mal parle bien», c'est-à-dire à répondre aux outrages par la bienveillance, à se venger de la colère par la douceur, à rendre l'amour pour la haine. C'est en agissant ainsi, M. F., en nourrissant notre ennemi, s'il a faim, en lui donnant à boire, s'il a soif, en lui rendant tous les services dont il a besoin, que nous amasserons sur sa tête ces « charbons de feu » dont parle le Sage, ce foyer brûlant d'amour et de charité qui nous gagnera son cœur.

Je vous ai rappelé, M. F., la loi du pardon des injures et de l'amour des ennemis, je vous ai montré en quelques mots la manière dont nous devons l'accomplir. Je termine par un trait historique parfaitement approprié à notre sujet.

Un saint évêque d'Alexandrie, nommé Jean, que sa prodigieuse charité pour les pauvres a fait surnommer l'Aumônier, avait exhorté plusieurs fois, mais en vain, un des grands seigneurs de sa ville épiscopale à se réconcilier avec un de ses ennemis. A bout de ressources, il le fit un jour prier de venir assister à la messe dans sa chapelle. Le seigneur s'y rendit et ne s'y trouva qu'avec un jeune homme chargé de répondre. Lorsqu'ils prononçaient tous trois ensemble l'Oraison Dominicale, selon la coutume de ces temps-là, à ces mots : « Pardonnez-nous nos offenses, comme

nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés »,

l'Évêque et le servant, qui avait reçu des instructions spéciales, gardaient le silence, en sorte que le seigneur fut le seul qui les prononça. C'est alors que l'Évêque, se tournant vers lui, lui demanda avec beaucoup de douceur s'il avait pensé à ce qu'il venait de dire, et s'il consentait à ne recevoir de Dieu au dernier jour que le pardon qu'il accordait à son ennemi. Et le seigneur, frappé comme d'un coup de foudre, se jeta aux pieds du saint, et ne fit plus aucune difficulté de se réconcilier très sincèrement avec celui qui l'avait offensé. M. F., s'il y avait encore ici quelqu'un qui ne fût pas déterminé à pardonner sincèrement et du fond du cœur à ceux qui l'ont offensé, je le renverrais à cette prière qu'il va réciter dans quelques instants en union avec le prêtre ; il craindra peut-être de prononcer son arrêt, en disant

à Dieu: « Pardonnez-moi comme je pardonne » ; ety déposant dès lors tout sentiment d'aigreur et de rancune, il oubliera ses griefs contre ceux qui l'ont blessé, leur pardonnera du fond du cœur, afin d'obtenir de Dieu son pardon pour lui-même : « Pardonnez, et il vous sera pardonné ». Ainsi soit-il !

INSTRUCTION

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