SUR LA PUISSANCE DE MARIE
(Réunion du soir, 8 septembre 1862)
Quand, au berceau du monde, nos premiers parents prévaricateurs eurent entendu, après leur désobéissance, l'arrêt terrible qui les condamnait à l'exil, à la souffrance et à la mort, une prédiction mystérieuse vint consoler leur cœur. Entr'ouvrant à leurs yeux les voiles de l'avenir, Dieu, « riche en miséricorde », suivant le mot de l'Apôtre, leur montra, dans le cours des siècles, le Rédempteur divin qui devait réparer leur chute ; mais, en même temps que le Rédempteur, vous le savez, il leur annonça la Réparatrice qui devait écraser la tête du serpent maudit. Saluant avec amour cette douce et lointaine espérance, tous les enfants d'Adam se la transmirent comme le plus précieux héritage de génération en génération, et, pendant quatre mille ans, attendant Jésus-Christ le libérateur, ils attendirent Marie, la libératrice. Partout où il y eut une figure et une prophétie de l'un, il y eut une figure et une prophétie de l'autre. Si le Messie était désigné sous le symbole de cette « fleur de Jessé » dont l'épanouissement devait produire le salut du monde, Marie était la tige qui devait produire cette Heur merveilleuse.
Il suffit de feuilleter le livre divin, dont chaque page prophétise, et de regarder à droite, à gauche, sur deux lignes parallèles qui viennent d'Adam à Jesus-Christ et d'Eve à Marie: d'un côté, nous voyons tous les hommes qui ont figuré Jésus-Christ, tous ayant au front un rayon du Sauveur ; et, de l'autre, nous apercevons les femmes qui ont figuré Marie, toutes ayant au front un rayon de la Vierge réparatrice. C'est après cette attente de quarante siècles que la Vierge des oracles, Mariej se levant sur l'horizon de la Judée, apparaît à la terre, comme l'aurore qui précède le vrai Soleil de justice : « Quasi aurora
consurgens » .
Oh! M. F., si le monde avait su apprécier le bonheur que lui apportait cette naissance, n'aurait-on pas vu se renouveler d'un bout de la terre à l'autre ce que nos saints Livres racontent du peuple juif, lorsqu'il se vit préservé de la mort par la médiation d'Esther ? « Il sembla à ce peuple, dit le texte sacré, qu'une nouvelle lumière se levait sur lui : toute la nature fut transportée de joie, ce n'étaient partout qu'applaudissements, allégresse, réjouissances extraordinaires ». Pour nous, M. F., enfants de la foi, sachons répondre à l'appel de l'Église, en laissant notre cœur se livrer au transport de la joie la plus sainte: « Gaiideamus et exultemus ». C'est vraiment aujourd'hui l'anniversaire du jour qui, suivant le beau mot de saint Pierre Damien, a été « l'annonce de la réparation du monde et le prélude de notre salut ». Voilà pourquoi, M. F., afin d'entrer dans l'esprit de cette fête, je viens vous exposer un des motifs qui doivent animer et soutenirnotre confiance en Marie: sa puissance auprès de Dieu. Or la grandeur et la
puissance de Marie au Ciel, dit un saint Docteur, viennent de la grandeur même des services qu'elle a rendus à la gloire de Dieu sur la terre. C'est cette pensée de saint Anselme que je viens développer ce .soir.
Vous le savez, M. F., au temps où Marie a paru dans le monde, le nom du Seigneur était, pour ainsi dire, effacé du cœur et de la mémoire des hommes. Son culte était tombé devant le culte des idoles, l'iniquité avait souillé la terre à ce point qu'elle ne pouvait plus être lavée que par les eaux d'un nouveau déluge, ou dans le sang de cette grande victime promise au berceau même de l'humanité déchue, tant de fois annoncée par les prophètes, et qui seule pouvait être la rançon de tous. Mais il fallut trouver entre toutes les femmes une vierge dont le sein fût assez pur pour recevoir un Dieu, une vierge au cœur assez généreux pour être la mère d'un fils condamné d'avance à mourir sur une croix, et à l'âme assez forte pour boire avec lui au calice de ses ignominies. Une humble fille de la tribu de Juda avait fixé les regards du Très Haut: le Seigneur avait aperçu la générosité, la soumission parfaite qu'elle devait prêter à l'exécution de ses desseins. C'est pour cela que, suivant l'expression des Lettres sacrées, il la « posséda dès le commencement de ses voies » : par un privilège unique, par un bienfait exceptionnel, qu'elle ne partage avec personne, il fit couler en son âme un torrent de grâce qui la préserva dès sa Conception de la souillure du péché. Vous parlerai-je, M. F., de la docilité de Marie à toutes les opérations de cette grâce, et de sa soumission absolue à la volonté de son Dieu ? Vous
peindrai-je ses perfections intérieures et cette « gloire du dedans» dont parle le Prophète? Vous exposeraije les prodiges de vertu, le trésor toujours croissant de justice et de sainteté, recelés dans son cœur comme en un sanctuaire ? Vous dirai-je que ce cœur était ce vase des saintes Lettres orné des pierres les plus précieuses et rempli des parfums les plus exquis, et comme un ciel pur, où mille astres plus brillants les uns que les autres se reflétaient mutuellement et augmentaient encore leur éclat? Oh ! M. F., à côté de cet infini de merveilles, nous sommes sans voixT nous autres, avec notre langage humain. Disons seulement, avec le Docteur angélique, que, «multipliant chaque jour depuis son entrée dans la vie ses perfections et ses mérites par ses grâces, et ses grâces par ses perfections et ses mérites, elle préparait à son Dieu, sans le savoir, ce cœur immaculé qu'il devait choisir pour le tabernacle de son Fils, et lui préparait en même temps cette gloire immense qui allait éclore de l'Incarnation».
Un archange est envoyé des Cieux pour lui annoncer ce grand mystère. « Ne craignez pas, lui dit-il, vous avez trouvé grâce devant le Seigneur; c'est de vous que naîtra le Sauveur». Remarquez-le, M. F.r ce n'est point un ordre exprès que Gabriel vient signifier à Marie, au nom et de la part de Dieu. Ce n'est qu'une simple invitation, qui laisse sa liberté sans violence et sans contrainte. Le messager céleste daigne négocier avec elle ce qui pourrait être l'objet d'un décret absolu; il daigne lui demander son consentement. De son côté, M. F., Marie ne se fait point illusion sur les conséquences qu'aura pour elle son acquiescement à la parole dé l'Ange. Plus éclairée
•que les femmes d'Israël, qui n'aspiraient qu'à l'honneur de mettre au monde le Messie à qui avait été promis la conquête de l'univers, elle n'ignore pas, elle, que la gloire et le règne de son Fils ne seront pas de ce monde. Elle a lu dans les Prophètes toute l'histoire de ce Fils, et, depuis sa tendre enfance, chaque jour elle médite ce qu'ils ont prédit de ses humiliations, de ses souffrances, de sa mort. Derrière l'insigne honneur de ce message, qui eût tant flatté la vanité des autres femmes, à travers le voile de cette maternité glorieuse, elle entrevoit, elle, le « glaive de douleur qui doit un jour transpercer son âme». Mais elle voit la gloire qui doit en revenir à son Dieu, il faut une victime: «Je suis la servante du Seigneur, il est le maître, qu'il dispose de moi selon sa volonté ! » O Marie, auguste vierge, de quel courage, de quelle générosité n'eûtes-vous pas besoin pour laisser tomber de vos lèvres ces mots qui exprimaient votre consentement ! Oui, en vérité, recevoir le plus incompréhensible de tous leshonneurs est de votre part le plus généreux de tous les dévouements. Vous aurez le plus aimable des enfants, mais ses amabilités mêmes feront votre peine. Quel bonheur pourrez-vous goûter en sa présence ? Vous ne le verrez jamais sans que le calice de Gethsémani, toutes les avanies de la Passion et toutes les souffrances du Calvaire viennent à votre esprit. Oh! oui, quand j'entends votre réponse: «Je suis la servante du Seigneur, il est le maître, qu'il me soit fait selon sa volonté ! », je crois entendre Jésus, votre fils, au jardin des douleurs, acceptant le calice amer et se sacrifiant pour son Père et pour nous. Oh! oui, quand j'entends votre réponse, je crois déjà vous voir au som-
met du Golgotha, sacrifiant le Dieu dont vous consentez à devenir la mère. Vous le savez, que cet auguste Fils ne pourra jamais réclamer la gloire de son Père que par la souffrance et l'immolation ; pour sauver le monde, il faut qu'il soit 1' « homme des douleurs» ; déjà ses futures amertumes passent dans votre cœur; et dès lors vous consentez à devenir vous-même «une mère de douleurs ».
Aussi, on peut bien le dire avec saint Bernard,. M. F., «c'est de cette parole de soumission, de sacrifice que sont sorties à la fois toutes les grandes merveilles qui ont éclaté depuis pour la gloire du Seigneur » ; c'est de ce consentement de Marie que découlent l'Incarnation de son Fils, sa justice vengée et glorifiée par l'immolation d'un Dieu, la vieille alliance de la terre et des Cieux renouée, l'humanité réconciliée avec son Créateur, le culte de Dieu rétabli, son Église fondée, un sacrifice auguste offert en l'honneur de son nom sur tous les points de ce bas monde, et,. dans l'autre, ce peuple innombrable d'élus qui chantent et chanteront éternellement ses louanges, et que Marie lui a donnés en lui donnant ce Jésus qui les a tous sauvés.
Voilà, M. F., ce que Marie a fait pour la gloire de Dieu, en consentant à devenir la mère de son Fils ; et, si vous étiez tentés de m'accuser d'exagération, je vous citerais le texte même de saint Bernard : « La Vierge Marie par son consentement a véritablement fait le salut du monde ». Or, M. F., si Dieu s'est engagea récompenser magnifiquement «un verre d'eau froide donné en son nom», s'il a promis « au serviteur fidèle», pour avoir doublé le talent qui lui était confié, de « l'établir au Ciel sur de grandes choses »r
si, pour prix des âmes qu'ils ont gagnées, il a dressé dans la gloire à ses Apôtres « douze trônes, où ils doivent partager avec lui l'honneur et le pouvoir de juger les nations », je vous le demande, M. F., de quels droits, de quel pouvoir n'a-t-il pas dû investir Marie, qui lui adonné elle-même, au prix de tant de sacrifices, ce divin Fils, l'objet de ses plus chères complaisances, le réparateur de sa gloire et le sauveur du monde ! « O prodige, ô abîme de charité ! nous écrierons-nous avec un éloquent panégyriste de Marie, quel esprit ne se perdrait dans la contemplation des complaisances ineffables que le Père céleste doit avoir pour Marie, depuis qu'elle lui touche de si près par ce Fils qui leur est commun à tous deux, par ce Fils, l'inviolable nœud de leur sainte alliance, parce Fils bien-aimé qu'ils se sont donné si amoureusement l'un à l'autre ! Aussifaut-il non seulement avoir perdu lafoi, mais même fermer lesyeux aux simples lumières de la raison, pour supposer que la Sainte-Vierge soit reléguée dans les profondeurs du Ciel avec une majesté sans puissance et une dignité de pur apparat. Pour moi, M. F., quand je cherche à définir la puissance de cette auguste Vierge, ne lui voyant pas de limites assignables, je trouve que la mesure de cette puissance, c'est de n'avoir pas de mesure».
Marie est toute-puissante ! cette parole étonnerait votre foi, M. F., si vous n'aviez déjà entendu citer bien souvent ce mot des saints Pères, nos maîtres mêmes dans la doctrine. Entendez-moi bien pourtant, je vous prie, M. F. : Marie est toute puissante non par une omnipotence innée, mais par une omnipotence communiquée. Elle est toute-puissante non par nature, mais par grâce, non par autorité et domina-
tion, mais par intercession. Tel est le vrai sens de cette parole que vous entendez redire bien souvent : « Omnipotentia supplex. Marie est toute-puissante à genoux ». Dieu est assis sur son trône, il commande ; Marie est à genoux au pied de ce trône, elle prie. Tout ce que dit Dieu se fait, tout ce que Marie demande s'exécute, et tous nous pouvons redire en toute vérité ce noble cri échappé du cœur d'Augustin, saluant la puissance de Marie : « O Vierge, ô Vierge, tout ce que Dieu a pu par sa volonté, vous le pouvez par votre prière ».
Quoi de plus facile à comprendre, M. F. ? Jésus- Christ nous est représenté dans les Cieux « assis à la droite de son Père », avec son corps et ses plaies qu'il a emportées du tombeau « pour intercéder en notre faveur ». C'est cet Agneau comme immolé, dont nous parle l'Apôtre des révélations, médiateur entre Dieu et les hommes ; c'est en se présentant ainsi à son Père, en lui montrant ainsi ses blessures, ces marques toujours vivantes de sa Passion et de son sacrifice, qu'il désarme sa colère, arrête ses foudres, « ne le priant pas seulement, dit Bossuet, de nous faire miséricorde, mais lui prouvant qu'il faut nous faire miséricorde ». Eh bien ! M. F., je vous en prends à témoin, si Marie veut s'interposer entre Dieu et nous, n'a-t-elle pas aussi le droit de montrer au Seigneur cet Agneau égorgé pour nous, ce corps immolé pour les péchés du monde? N'a-t-elle pas le droit de faire parler son sang et ses plaies? Ne peutelle pas dire au Seigneur : Ce Jésus, qui a réparé votre gloire outragée par la révolte de vos enfants, ce sang, qui a lavé les injures faites à votre majesté souveraine, cette chair sacrée, qui a été immolée à
votre justice pour le rachat du monde, c'est la chair de ma chair, c'est le sang de mon sang, c'est mon Fils et le vôtre ? « Ah ! je ne m'étonne plus, ô Marie, vous dirai-je avec un de vos pieux serviteurs, je ne m'étonne plus, ô fille bien-aimée du Très Haut, ô mère de Jésus crucifié, après une alliance si intime, après tant de titres à l'amour, je dirai presque à la reconnaissance du Seigneur, qu'il soit devenu impossible à Dieu le Père, à Jésus, son Fils, d'attrister par un refus le visage et le cœur d'une telle fille et d'une telle mère ». Oh! non, non, M. F., jamais, jamais, Marie ne demande en vain. Que les siècles l'oublient, que les générations ne parlent plus de sa grandeur, que les Cieux cessent de la reconnaître pour leur Reine, si Marie demande une seule fois à Dieu sans être exaucée!
Répétons-le donc, M. F., avec bonheur: Marie est toute-puissante, toute-puissante au Ciel, sur la terre et dans l'enfer. Les anges et les saints, les hommes et les démons, voilà ses sujets.
Au Ciel, si Dieu lui-même se soumet aux vœux de son cœur, que dirons-nous de ce qui n'est pas Dieu ? Tout est au-dessous d'elle, tous les ordres des esprits célestes lui sont soumis : les anges environnent son trône, elle est leur Reine et ils la saluent ; les patriarches et les prophètes la contemplent en chantant ses louanges, elle est leur reine et ils s'inclinent devant elle avec respect; « l'auguste sénat des apôtres, la glorieuse armée des martyrs », la multitude innombrable des confesseurs, le chœur pur des Vierges forment autour d'elle une couronne, elle est leur reine et ils la vénèrent avec amour.
Toute-puissante au Ciel, où elle nous attirera un
jour par sa grâce, elle est aussi toute-puissante sur la terre. Interrogez les pauvres dont elle a essuyé les larmes, les malades dont elle a consolé les souffrances, les captifs dont elle a fait tomber les chaînes, les marins qu'elle a préservés du naufrage, les guerriers qu'elle a arrachés à la mort, les pécheurs qu'elle a ramenés à la vertu, toutes les âmes qu'elle a protégées au jour des tempêtes, et tous vous offriront des témoignages irrécusables de sa toute-puissante protection.
Elle étend son pouvoir jusqu'au fond des abîmes : les démons eux aussi sont contraints de reconnaître sa souveraineté. La Vierge qui « a écrasé dès ici-bas la tête de l'infernal serpent », est toujours restée l'ennemie, la reine victorieuse des démons. Au fond même de l'enfer, ils sentent sa force et sa puissance qui les domine.
On pourrait donc dire, M. F., dans une certaine mesure, qu'au nom de Marie, comme au nom de Jésus, tout genoa fléchit au Ciel, sur la terre, dans les enfers.
Marie est donc toute-puissante : telle est la récompense qu'elle a reçue en retour de la gloire qu'elle a rendue à Dieu. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle est toute bonne : je vous ai montré déjà qu'elle est notre mère, et que nous, aussi bien que le jeune Stanislas Kostka, nous avons le droit de répéter ce cri du cœur de saint Anselme : Oh ! bonheur ! la mère de mon Dieu est ma mère ; « Mater Dei est mater mea ». Soyons donc tous fidèles à l'invoquer avec confiance, nous sommes sûrs de trouver toujours en elle une avocate puissante et une mère généreuse. Invoquez-la surtout, vous tous qui vivez dans l'affliction
et les larmes, ou que la maladie, l'infirmité et la souffrance enlacent de leurs cruelles étreintes. Qui mieux qu'elle pourrait comprendre vos angoisses ? N'a-t-elle pas bu, avec son divin Fils, le calice du Calvaire ? N'a-t-elle pas contemplé toutes les plaies de ses membres ? N'a-t-elle pas vu la Croix, les clous, la lance, les fouets et la couronne d'épines ? N'a-t-elle pas, elle aussi, considéré avec amertume le corps inanimé de son Fils ? Ne vous éloignez pas d'elle non plus, ô vous qui auriez le malheur de vivre dans l'inimitié de Dieu : elle est votre refuge à tous, pécheurs qui courbez vos épaules sous le pesant fardeau de longues iniquités. Médiatrice entre le Ciel et la terre, elle fléchira le courroux de Dieu, et vous arrachera à la fange du vice pour vous faire marcher dans le chemin de la vertu.
Invoquons-la tous, M. F., car à tous elle est notre appui, notre secours ; qu'à chaque instant son nom béni soit sur nos lèvres ; que l'exemple de ses vertus anime tous nos sentiments, vivifie tous nos actes, et qu'enfin son amour soit toujours au plus profond de nos cœurs. Ainsi soit-il !