SUR LA CONVERSION DE ZACHÉE
(Réunion du soir, 9 novembre 1862)
C'est dans l'Évangile de la fête de ce jour, M. F., que
j'ai dessein de puiser les quelques mots d'édification
que je vous dois ce soir : permettez-moi donc, avant
d'entrer en matière, de vous donner lecture du récit
qu'il renferme
Bornons-nous à méditer ce texte inspiré en le suivant pas à pas : nous y trouverons, je l'espère, pour nos âmes intérêt et profit ; nous y verrons, spécialement, entre autres enseignements, comment Notre- Seigneur récompensa en Zachée par une éclatante conversion la fidélité à une première grâce.
L'Évangéliste sacré commence la relation du miracle de la conversion de Zachée, en nous apprenant que Jésus, entré à Jéricho, en parcourait les rues. Vous connaissez tous sans doute un fait merveilleux de l'Ancien Testament se rattachant à cette ville : assiégée par Josué, elle résista quelque temps aux coups répétés des machines de guerre, mais elle s'ébranla et fut renversée au bruit des trompettes des Lévites, c'est-à-dire que cette cité, qui tint bon contre les efforts de l'homme, dut s'affaisser et tomber sous l'action de la puissance divine. Dans la chute de cette
grande ville, tous les interprètes ont reconnu un mystérieux symbole ; ils ont vu comme l'annonce prophétique de la destruction des idoles du paganisme s'écroulant et tombant en poussière sous l'influence de la prédication évangélique. Eh bien ! M. F., c'est à ce grand miracle de la conversion de toute la Gentilité que prélude aujourd'hui, dans Jéricho, le Sauveur des hommes, ce nouveau, ce véritable Josué, dont l'ancien n'était qu'une figure bien imparfaite, en y convertissant un avare, disons mieux un idolâtre, qui n'avait de culte que pour l'or et l'argent.
Il y avait, en effet, dans cette ville un homme nommé Zachée, chef des publicains et fort riche. Ne vous semble-t-il pas que, par ces quelques mots, l'écrivain sacré se soit attaché à mettre en relief la culpabilité de cet homme ? Il possédait une grande fortune, mais c'était une fortune mal acquise ; à l'exemple de tous les publicains, il était décrié pour ses usures, ses rapines, ses violences ; mieux que tous, puisqu'il était leur chef, il devait être versé dans l'art de détourner à son profit les deniers dont il avait le maniement. Pourquoi ce tableau, M. F., avec ces sombres couleurs, ces traits défavorables ? Saint Ambroise nous l'a dit, c'est pour mieux faire ressortir la puissance et la bonté du divin Maître, c'est pour relever l'espérance de ceux que pourrait abattre l'énormité de leurs crimes : « Que nul ne se désespère, a dit ce grand Docteur, puisque le Sauveur a fait miséricorde à celui dont les richesses n'ont été amassées que par la fraude et qui n'a reculé devant aucune injustice. »
Toutefois, M, F., n'exagérons pas les fautes du premier publicain de Jéricho. Il est vrai que la probité n'était pas sa vertu de prédilection, la passion des richesses tyrannisait son âme et lui faisait oublier parfois les règles de l'honneur et de la justice ; mais il n'était pas tombé dans l'endurcissement et l'impénitence. Il y avait encore en lui des sentiments nobles, il formait quelquefois de bons désirs, ne fûtce, M. F., que celui qu'il éprouva de voir Jésus- Christ. « Il cherchait à voir le Sauveur, lisons-nous dans le saint Évangile, afin de le connaître : Quœrebat viderejesum quis esset » . Ne croyez pas, d'ailleurs, vous dirai-je avec saint Chrysostôme, que ce soit une vaine curiosité qui ait fait naître en lui ce désir. « Il avait, dit cet éloquent évêque, comme un pressentiment de la mission de celui qui venait sauver les pécheurs, et il désirait contempler ses traits; il avait déjà entrevu Jésus des yeux de l'esprit, voilà pourquoi il aspirait à le contempler des yeux du corps: Cnpit videre facie quem viderai mente »... Et tel fut, M. F., le principe de sa conversion: une première grâce à laquelle il sut correspondre, un bon désir fidèlement mis en pratique.
Malgré tous ses efforts pourtant, M. F., Zachée ne pouvait réaliser son désir. « La foule était nombreuse et fort pressée et il était de petite taille ». Cette foule, qui met un obstacle à l'accomplissement du vœu le plus sincère et le plus ardent de son cœur, ce n'est pas, remarquez-le bien, M. F., cette multitude compacte qui encombre le chemin et lui obstrue le passage, c'est bien plutôt, dit un savant commentateur de nos saints Livres, cette légion de passions qui le dominent, cette foule d'inclinations, d'habitudes per-
verses qui l'obsèdent : « Turba est vitiorum consuetndo ». Qui ne sait, en effet, qu'un des désastreux effets des passions en nous, c'est l'aveuglement de l'esprit ? On dirait vraiment qu'elles conspirent à éteindre notre intelligence, cette lumière sacrée qui éclaire « tout homme venant au monde ». Combien d'âmes, parmi celles qui se laissent asservir par leurs mauvais penchants, qui vivent comme ensevelies dans une atmosphère ténébreuse, où elles ne savent plus, pour ainsi dire, discerner le bien d'avec le mal, le vice d'avec la vertu? Les beautés de la Religion, elles ne les connaissent plus; les attraits de la grâce, elles ne les sentent plus ; les gloires de l'innocence et de la sainteté, elles ne les apprécient plus. Les passions forment comme une foule compacte, qui se condense autour d'elles et les empêche de voir Jésus- Christ, son Évangile, ses commandements.
Heureusement, M. F., il y a un moyen de sortir de cet état désolant, c'est de chercher à « dominer la foule », c'est de faire taire le bruit des passions, c'est de rentrer en soi-même, et, suivant l'expression du Prophète, de « retourner à son cœur » : voilà ce que fait Zachée. D'autres que lui peut-être se fussent découragés et eussent remis au lendemain, mais ce retard d'un jour eût perdu leur éternité, car Jésus allait mourir à Jérusalem et ne devait plus reparaître dans Jéricho. Mieux inspiré, M. F., fut notre publicain. Cédant à l'appel de la grâce, « il court en avant et monte sur un sycomore pour voir passer le Seigneur, qui devait venir par cette route ». Cet arbre, M. F., dans les branches duquel il se fixe pour contempler Jésus au moment de son passage, cet arbre, où il s'est établi pour dominer la foule, qu'est-ce
autre chose, disent les saints Pères, que la « figure de cet arbre de la croix », du haut duquel les âmes apprennent à fouler aux pieds le monde, à dominer les passions pour mieux contempler Jésus-Christ ?
Le Sauveur ne tarda pas à passer près de l'arbrey du haut duquel Zachée le contemplait avec extase ; il jeta alors sur lui un de ces regards que le cœur n'oublie jamais. M. F., Jésus a regardé le pécheur Zachée, Zachée est sauvé. Le regard de l'Homme- Dieu ne restera pas stérile et inefficace : Jésus qui regarde, c'est Jésus qui éclaire l'esprit, c'est Jésus qui touche le cœur, c'est Jésus qui purifie, c'est Jésus qui pardonne. Mais voyez, M. F., jusqu'où s'étend la bonté du divin Maître : Zachée n'avait désiré que de voir le Seigneur et voici qu'il va recevoir une grâce tout à fait inattendue. Du ton le plus affectueux, Jésus l'appelle par son nom et lui dit avec douceuf et affabilité : « Zachée, descendez à la hâte, car il faut qu'aujourd'hui je demeure dans votre maison ». Qu'elles sont consolantes, M. F., ces paroles que le Sauveur adresse au chef des publicains, à ce grand pécheur dont la vie est pourtant en opposition si flagrante avec les vertus qu'il vient faire germer en terre ! Il faut qu'aujourd'hui je demeure dans votre maison, « oportet », il le faut. Tel est le besoin de mon cœur, telles sont les exigences de ma charité. Il faut que j'y entre, non pas pour en ressortir bientôt, non pas pour y prendre un repas à la hâte, mais pour y demeurer, pour en faire le lieu de mon repos! Et combien de temps y restera le Seigneur? Aujourd'hui, « hodie », c'est-à-dire tout le temps de la vie présente, qui est comme un jour devant lui. Et en effet, M. F., Jésus ne passera que quelques heures
dans la maison matérielle de Zachée, mais il fixera son séjour en son âme, il demeurera en lui par sa grâce jusqu'à sa mort, « en sorte que cet homme, dit un saint Docteur, dans la maison duquel Jésus aura habité en cette terre, habitera, lui, à son tour, dans la maison de Jésus, dans la maison permanente, dans le Ciel pendant l'éternité ».
Je ne m'arrêterai pas, M. F., à vous peindre le saint empressement avec lequel Zachée se précipita en bas de l'arbre et se porta à la rencontre du Seigneur, ni les transports de joie et de bonheur avec lesquels il le reçut chez lui : le texte sacré nous en présente le tableau avec une concision pleine d'éloquence : « Et festinans descendit, et excepit illum gaudens ».
Or tous ceux qui furent témoins de cette scène disaient, en murmurant tout haut: « Il est allé loger chez un homme de mauvaise vie, chez un pécheur public ». Murmure insensé, M. F. : le Verbe divin, notre adorable Sauveur, en s'incarnant, en s'abaissant vers la terre, a-t-il fait autre chose que de venir habiter la maison du péché ? Et « où donc est la place du médecin, s'écrie saint Pierre Chrysologue, si ce n'est auprès du malade ? Que cherche le pasteur, si ce n'est la brebis égarée ? Vers qui court la mère de famille, si ce n'est vers son fils en danger de périr? » Et, d'ailleurs, M. F., sur quoi se fonder pour murmurer contre Jésus, en le voyant entrer dans la maison de Zachée ? « S'il a été pécheur, dit saint Cyrille, il ne l'est déjà plus ». L'Homme-Dieu, de ce regard perçant qui « scrute le cœur et les reins », a lu dans son âme et il en reconnaît les saintes dispositions.
Est-il étonnant après cela, M. F., que la conversion du publicain, commencée par la correspondance à une première grâce, par la fidélité au désir de voir Jésus, continuée par le regard du Sauveur, se soit achevée au moment où la présence corporelle du Maître sanctifie sa demeure ? Se présentant devant le Seigneur, il lui dit: « Maître, voilà que je vais donner aux pauvres la moitié de mes biens ; et, si j'ai fait tort à quelqu'un en quoi que ce soit, je lui en rends quatre fois la valeur ». « Quel prodige! s'écrie ici saint Jean Chrysostôme, Jésus n'a pas encore parlé et Zachée obéit. » Et, faites-y bien attention, M. F., il ne se borne pas à des promesses, à des projets vagues, à des velléités qui ne sont habituellement que des signes fort douteux, fort équivoques de conversion : l'obligation de restituer, il le sait, est fondée sur les premiers principes de la loi naturelle; la loi de Moïse, qu'il connaît, en prescrit l'accomplissement, et rien au monde, si ce n'est une impuissance réelle, ne peut en dispenser ; point de pardon à attendre pour celui qui ne veut point rendre ce qu'il a pris injustement ; fît-il toutes les pénitences possibles, point de salut pour lui. Le péché n'est point remis, si l'on ne rend ce que l'on a pris, voilà la règle inflexible, invariable : « Non remittitur peccatum, nisi restituatur ablatiim ». Or, comme, en matière de restitution, ce qu'on ne fait pas à l'instant, on court le risque de ne le faire jamais, Zachée n'hésite pas, ne retarde pas, n'ajourne pas. « Il ne dit pas : Je restituerai, dit un commentateur; il dit : Je restitue. 11 ne dit pas : Je donnerai aux pauvres ; il dit : Je donne aux pauvres ».
Aussi, M. F., il n'a pas plutôt manifesté son gêné-
reux et noble dessein de réparer ses torts, qu'il entend ces encourageantes paroles tomber des lèvres du Sauveur: « C'est aujourd'hui un jour de salut pour cette maison : Zachée lui aussi est un fils d'Abraham, car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu». Il n'est donc plus permis d'en douter : Zachée est converti. Il a pu être coupable, bien coupable ; ses usures et ses rapines ont pu le rendre un objet de haine et de mépris aux yeux du peuple ; le voilà maintenant plus juste et plus saint que ceux qui l'accusent; par un miracle éclatant de la grâce divine, la conversion de cet usurier, de cet avare est consommée ; malgré ses fautes, il vient prendre place parmi les enfants d'Abraham, il est admis au rang des héritiers des promesses, son salut est assuré, et non seulement le sien, mais celui de toute sa famille.
Oh ! M. F., laissez-moi vous le dire avec saint Fulgence : «Zachée est pour nous un frère, sur les traces duquel nous devons marcher, si nous voulons arriver au même but». En quelque abîme du péché que nous soyons tombés, que son histoire nous enseigne à ne pas désespérer ; tant qu'il reste encore quelque bon désir en notre âme, tant que quelque attrait secret nous tire encore à Jésus, prenons courage; il est toujours ce qu'il était à Jéricho ; suivant l'expression d'un saint religieux, il « parcourt toujours le monde, dont cette ville était la figure». Nous n'avons pas, aie trouver, tant de peine qu'a eu Zachée, nous le rencontrons à chaque pas : « Christus venit semper». Il passe à nos côtés tantôt dans une bonne pensée, une bonne inspiration suggérée à notre cœur, tantôt dans les prédications de son Eglise et dans
les œuvres touchantes qu'inspire sa charité. On Ta dit avec raison ; « Chaque grâce qu'on reçoit est une visite du Sauveur. Il passe surtout près de nous dans cette maladie qui vient nous clouer sur une couche de souffrances, dans ce mécompte de la vie qui déconcerte nos calculs, dans ce revers de fortune qui ruine nos espérances, dans la perte douloureuse de tout ce que nous avons déplus cher au monde... » Mais hélas! nous aussi, nous avons une foule importune qui nous obstrue le chemin et nous empêche de le voir, emportés que nous sommes par le torrent des passions, étourdis par le fracas des affaires, absorbés et comme fascinés par mille préoccupations terrestres. Oh! M. F., si nous voulons voir Jésus, nous avons besoin, comme Zachée, de monter sur le mystérieux sycomore ; nous avons besoin de dominer la foule, de faire le calme dans notre cœur, d'imposer silence aux bruits de la terre, de surmonter de toute la hauteur de vues du chrétien toute considération terrestre, tout respect humain : ce n'est qu'à cette condition que nous pouvons apercevoir Jésus passant à nos côtés, ce n'est qu'à cette condition que nous pouvons l'entendre nous adresser à nous aussi, comme autrefois au publicain, cette bienveillante invitation: « Descendez à la hâte, il faut qu'aujourd'hui je m'établisse dans votre maison ». Je veux prendre possession de votre cœur. J'ai compassion de votre état malheureux ; assez longtemps vous avez bu aux sources acres et amères du péché ; assez longtemps,, loin de moi, privée de mon amitié, dénuée de ma grâce, votre âme a senti un vide affreux que rien ne pouvait remplir, une solitude désolante que rien ne pouvait peupler. Descendez donc, descendez à la
hâte, je veux venir chez vous et vous apporter tous les trésors de ma grâce : la lumière dans vos ténèbres, la consolation dans vos peines, la paix dans vos agitations: « Festinans descende » . Que de fois, M. F., nous l'avons entendue, cette bienveillante parole, je vous en prends à témoin ! Nous nous sommes sentis attirés à y correspondre, mais il fallait faire le sacrifice d'unpenchanttrop favorisé ou d'une affection qui nous tenait trop au cœur; mais il fallait peut-être réparer nos injustices, renoncer au fruit de nos fraudes et restituer des biens mal acquis ; mais aux plaies de notre âme il fallait appliquer le rude et salutaire remède de la pénitence; mais il fallait faire un effort généreux pour nous arracher à un état dangereux de tiédeur et d'indifférence ; mais il fallait nous résigner à pratiquer l'esprit de sacrifice et d'immolation pour
entrer résolument dans la voie de la vraie piété
Nous avons résisté, et nous n'avons pas eu le courage de suivre l'appel de notre Dieu M. F., nos résistances, nos retards, nos ajournements auraient pu rendre notre perte irréparable ; pour nous comme pour bien d'autres, cette visite de Dieu aurait pu être
la dernière Heureusement, M. F., il y a encore
pour vous une ressource : Jésus passe aujourd'hui, en ce moment, près de vous ; écartez la foule, faites silence, laissez agir votre foi, vous le découvrirez, dans cette demeure qui est la sienne, à travers les
voiles de son Tabernacle Ecoutez, il vous exprime
un désir touchant de son cœur: «Ses délices sont d'être avec les enfants des hommes». Pourquoi a-t-il choisi et sanctifié cette demeure? Pour y résider substantiellement et en personne. Mais il veut s'unir à nous d'une manière plus intime. De ce sanctuaire
qu'il habite, il aspire à passer dans nos âmes non seulement par sa grâce, mais personnellement et dans la réalité de son sacrement. Venez à la hâte, nous ditil, moi, le Dieu du Ciel, moi le Maître des anges, je veux établir dès aujourd'hui ma demeure en vous. J'ai choisi vos cœurs pour le lieu de mon séjour.
O vous donc, M. F., qui que vous soyez, qui entendez la voix du Maître, je vous en conjure, au nom du vrai bonheur, de vos véritables intérêts, de vosintérêts éternels, au nom de votre salut, « n'endurcissez pas vos cœurs». Plus de retards, plus de délais,, plus de temporisations ; n'ajournez plus, comme jusqu'à présent, au lendemain, à un avenir qui n'est pas à vous ; aujourd'hui même rendez-vous à votre Dieu qui vous sollicite. Comme Zachée, disposez votre demeure, appliquez-vous à la rendre digne de l'hôte divin par un sérieux examen de votre vie passée, par une confession humble de vos fautes, par les larmes d'un repentir sincère. Et il viendra en vous avec sa paix divine ; avec lui, vous recevrez à torrents les grâces les plus précieuses, sa présence sera votre salut. Ainsi soit-il !
PRÔNE