SUR LES MIRACLES EN GÉNÉRAL
POUR LE XXIIIe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
(16 novembre 1862)
Je n'ai pas dessein aujourd'hui, M. F., de commenter le texte sacré que je viens de vous lire : certes, l'explication simple des deux grands miracles que relate l'Évangéliste : la guérison subite d'une femme malade depuis douze ans, et la résurrection de la fille du chef de la Synagogue, nous fournirait matière' à une instruction morale fort précieuse. Mais nous ne devons pas nous contenter de vous tracer uniquement la règle des mœurs, ce ne serait accomplir que la moitié de la tâche que nous impose le ministère de la sainte parole ; c'est pour nous aussi un devoir de vous exposer les fondements de la foi. Voilà pourquoi, M. F., j'ai pensé qu'il ne serait pas inutile de nous entretenir pendant quelques instants des miracles en général.
Qui ne sait que c'est bien souvent sur ce point que se rencontrent les oppositions de la science moderne à l'endroit de l'Évangile ? De toutes les choses dont on ne veut plus en religion, celle dont on paraît le plus décidé à se passer définitivement, c'est le miracle. Quand, avec. une suffisance et une
morgue qui sont le caractère distinctif de l'ignorance, on a nié la possibilité du miracle ; quand, au nom d'une critique qu'on appelle impartiale et d'une science dont on se considère modestement comme les seuls représentants, on a affirmé, d'un ton tranchant, que tout miracle est antihistorique, et que tous les récits merveilleux de l'Evangile doivent être rejetés dans le domaine de la légende, on croit que tout est dit et que le christianisme croule par sa base, parce qu'on lui a donné le coup de grâce. C'est donc, M. F., de notre temps plus que jamais, une grande question que la question des miracles. Nous allons tâcher d'en toucher succinctement quelques points; trop heureux serons-nous si nous pouvons réussir à vous donner des armes, à vous, M. F., qui avez la foi, contre les erreurs et les mensonges que vous entendez peut-être débiter chaque jour à ce sujet.
Vous savez, M. F., qu'on entend par miracle un fait sensible qui déroge ouvertement à l'ordre accoutumé de la Providence, aux lois ordinaires de la nature. Cette notion nettement établie, nous entrons de prime abord dans la question de principe, et nous demandons : le miracle est-il possible ? peut-il y avoir des miracles ?
Héritiers des philosophes du siècle dernier, maints esprits forts cie notre temps se prononcent bien vite gratuitement et de parti-pris pour la négative. A les entendre, il est impossible à Dieu de déroger à l'ordre qu'il a établi : les lois qu'il a lui-même posées viennent enchaîner sa puissance et limiter son action ; on a beau l'appeler le maître absolu de la nature, l'artisan suprême de ce monde, cène sont que de bons
vieux mots consacrés par le langage des simples : il lui est interdit d'arrêter jamais les rouages auxquels il a imprimé le mouvement.
Vous le voyez, M. F., telle est la modestie de ces hommes et leur respect pour la Divinité. Du haut de leur tribunal, ils prescrivent à Dieu un plan de conduite et décident qu'il ne pourra pas s'en écarter, cela lui est défendu. M. F., un tel langage ne rappelle-t-il pas la fameuse inscription placée dans un cimetière fort célèbre, où certaine secte, qui va, grâce à Dieu, s'éteignant tous les jours, prétendait faire des miracles ? On avait écrit sur la porte :
De par le Roi, défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.
Eh bien! de par l'homme, M. F., de par cette faible et chétive créature dont le pouvoir vient se briser contre un abîme, défeme à Celui qui « a posé les fondements du monde et qui balance du doigt l'univers », défense à Dieu de faire des miracles, en quelque lieu que ce soit. Disons-le sans détour, la négation de la possibilité du miracle, c'est la négation de l'idée même de Dieu, de l'idée d'une souveraineté infiniment libre, qui puisse incessamment se manifester par la toute-puissance de son intervention. Oh! écoutez comment Bossuet, ce grand génie à qui toutes les manières de l'aigle vont si bien, choque de l'aile, étourdit et condamne au silence la critique téméraire qui nie les miracles : « Que je méprise les philosophes, s'écrie-t-il, qui, mesurant les conseils de Dieu à leur pensée, ne le font auteur que d'un certain ordre général, d'où le reste se développe comme il peut; comme s'il avait, à notre manière, des vues
générales et confuses, comme si la souveraine Intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins providentiels les choses particulières, qui seules subsistent véritablement, comme si, en un mot, l'économie du monde matériel, soumis dans son uniformité ordinaire à l'action des volontés libres des êtres créés, était incapable de subir jamais l'influence de la volonté créatrice ! »
Mais ne soyons pas trop surpris, M. F., de cet acharnement, de ces efforts désespérés des incrédules pour déposséder Dieu du droit et du pouvoir de faire des miracles. Le miracle, en effet, n'est pas seulement un acte de puissance suprême, il est, en même temps (la raison de l'humanité est là pour le proclamer), la plus éclatante, la plus populaire, la plus irrésistible preuve de l'action divine. Le miracle, c'est le signe authentique, c'est le cachet inimitable de vérité que Dieu imprime à sa parole et à son œuvre ; c'est le coup d'état de la Providence, qui, dans un fait public qui se touche et qui se palpe, pénètre l'homme d'une telle lumière d'évidence, et emporte si irrésistiblement sa conviction qu'il faut nécessairement qu'il se rende ou qu'il abdique sa raison. C'est donc parce qu'ils ont peur de la démonstration invincible qui est renfermée dans le miracle que nos libres-penseurs s'épuisent tant en sophismes pour s'en persuader à eux-mêmes l'impossible. Ils ne vou^ draient pas que Dieu ait gardé aucun moyen défaire reconnaître sa parole et son action; ils ont beau faire, leurs oracles ne sauraient enchaîner le bras de Dieu, qui continue d'agir suivant sa volonté et comme il lui plaît.
Mais ne restons pas davantage, M. F., dans le
domaine de l'abstraction : entrons, il en est temps, sur le terrain de l'histoire, et abordons la question de fait. Aussi bien est-ce sur ce terrain que nous appellent plus particulièrement les rationalistes contemporains, en nous mettant au défi de démontrer la vérité de n'importe quels miracles. S'il faut en croire leur assertion, tous les événements réputés jusqu'alors merveilleux, sans en excepter les miracles évangéliques, ne peuvent résister à l'examen sincère, au contrôle sérieux d'un esprit éclairé. Ils sont tous controuvés, légendaires, de pure invention, et, à ce titre, doivent être mis au ban de l'histoire. Si mal fondée, M. F., si injuste est une telle fin de non-recevoir qu'il suffit des lumières du plus élémentaire bon sens pour la réfuter. Et c'est sans qu'il soit besoin de nous mettre en grands frais de raisonnements que nous allons vous montrer que les miracles de l'Evangile, les miracles du Sauveur, c'est-à-dire ces œuvres tout à fait extrordinaires auxquelles il en appelait pour prouver sa divinité, jouissent d'un tel caractère d'authenticité qu'il éclate et s'impose avec toute la splendeur de l'évidence.
Suivons Jésus-Christ dans l'Évangile et nous le voyons faire plier au gré de sa volonté la substance même des corps et les lois qui les régissent. A Cana, il change la substance de l'eau en la substance du vin. Sur les bords du lac de Tibériade, il oblige la substance du pain à se multiplier sur les lèvres de cinq mille hommes. Des substances qu'il change, qu'il multiplie à son gré, il étend son action souveraine sur les lois qui les gouvernent : d'un mot, d'un geste, d'un signe de sa volonté, il commande aux vents, il apaise la tempête, il affermit les flots
sous les pieds de ses disciples, il déroge aux lois de la maladie et de la santé. Et, comme si ce n'était pas assez de la vie pour rendre hommage à sa puissance, la mort elle-même, la mort vient témoigner de sa souveraineté immédiate et sans limites sur la nature. Il dit à l'aveugle : « Voyez », et l'aveugle voit ; il dit au sourd: « Entendez », et le sourd entend; il dit à la fille dejaïre étendue sur son lit de mort: « Levezvous », et elle se lève et se met à marcher ; il dit à un mort de quatre jours : « Lazare, sors du tombeau » , et, à sa voix, Lazare recommence sa vie. Mais, me direz-vous peut-être, est-il bien vrai que Jésus-Christ ait exercé sur la nature une action directe et illimitée? Le récit qui atteste ses nombreux miracles est-il conforme à la vérité ? A cela je répondrai : ce n'est pas dans l'ombre ni dans une obscurité équivoque que le Sauveur agissait; ses œuvres ne sont pas de ces faits obscurs et clandestinsqui peuvent rester entourés d'un nuage de doute et d'incertitude : c'est au grand jour de l'histoire, au su et au vu d'une multitude immense, qu'il a fait éclater sa puissance. Comment donc oser, M. F., s'inscrire en faux contre la déposition des témoins du Sauveur ? Si nous leur demandons ce qu'ils nous attestent, ils nous répondront qu'ils n'attestent que ce qu'ils ont vu, que ce qu'ils ont entendu, que ce qu'ils ont perçu par tous les sens ; si nous sommes tentés de discuter l'authenticité de leur témoignage, en les supposant victimes d'une illusion ou complices d'une imposture, ils en appelleront à la publicité de l'événement, à la présence de tout un peuple qui a entendu comme eux et vu comme eux, ils invoqueront l'incrédulité contemporaine qui a contrôlé leur attestation sans pouvoir l'infirmer, ils
nous opposeront la haine qui a tué leur Maître et qui veillait sur eux toute prête à confondre l'imposture et à la châtier. Ils nous opposeront surtout les supplices qu'ils ont préféré souffrir, les persécutions qu'ils ont subies plutôt que de trahir la vérité, et alors, qui que nous soyons, M. F., nous faisant à nous-mêmes l'application du mot de Pascal : « Je crois facilement à une religion dont les témoins se font égorger », nous tomberons à genoux, et nous adorerons, en confessant la vérité des miracles et reconnaissant notre Dieu.
O vous qui vous obstinez à fermer les yeux, et à user d'une liberté que nul ne peut vous disputer en ce bas monde, la liberté du doute, oh ! laissez-nous vous le dire, la vérité contre laquelle vous luttez a sur vous et contre vous sa puissance souveraine, c'est de vous condamner à croire ou de vous contraindre à déchoir, en tombant dans l'absurde, du trône où s'est placée votre raison. Oser rejeter, en effet, M. F., les miracles évangéliques, c'est prétendre que, quand Jésus-Christ ressuscité se montrait à plus de cinq cents témoins à la fois, ces cinq cents témoins étaient victimes d'une hallucination collective, croyant voir ce qu'ils ne voyaient point et entendre une parole qu'aucune bouche n'avait prononcée; c'est prétendre que le monde entier, qui, sur la foi de ses miracles, a accepté l'Évangile (et apparemment dans cette foule il y a eu des esprits éclairés), a été dupe d'une mystification grossière ; c'est prétendre que l'erreur a persévéré dix-huit siècles durant, et que c'est seulement de nos jours que le réveil commence à s'opérer sous l'influence de la révélation de quelques savants mieux avisés et de quelques esprits mieux éclairés.
466 monseigneur' billard
En vérité, M. F., pour admettre ces conclusions étranges, pour ne pas dire absurdes, ne faut-il pas une foi plus robuste que pour croire à tous les faits miraculeux, à tous les mystères surnaturels contenus dans le christianisme?
Mais hélas! M. F., pourquoi faut-il qu'il y ait encore tant d'âmes qui résistent à l'empire de la vérité ? Combien n'en entendons-nous pas nous dire chaque jour: au moins, si nous voyions des miracles de nos propres yeux, nous croirions, nous nous convertirions.. . Mais des miracles il n'y en a plus ! — Nous reconnaissons, M. F., que les miracles, si fréquents à la naissance de l'Église, sont plus rares de nos jours. La Providence n'intervient par une action surnaturelle et divine que suivant les divers besoins des temps et dans la proportion convenable au bien des âmes. C'est ce que nous apprend le grand évêque d'Hippone : « Lorsqu'une plante est jeune et délicate, on l'arrose fréquemment, on la cultive avec soin, mais, dès qu'elle a atteint son développement complet, on l'abandonne au cours ordinaire de la végétation. La pluie du ciel et la chaleur suffisent pour entretenir sa force et sa vitalité. Il en est ainsi de l'Église, continue ce grand Docteur: à son entrée dans le monde, elle avait besoin d'un secours extraordinaire pour s'y soutenir et s'y développer : voilà pourquoi le miracle a dû se multiplier autour du berceau du christianisme ; mais aujourd'hui qu'il est là debout, victorieux de l'espace, du temps et des passions, il se soutient par la force qui est en lui, il n'a plus besoin de cette intervention renouvelée de la puissance divine. Il est lui-même un miracle permanent et le plus éclatant de tous : il voit les siècles
passer et il demeure ; il voit les ruines s'accumuler sur les ruines, et il reste debout ; pas de coups qu'on ne lui porte pour le détruire, pas d'attaques qu'on ne lui livre pour le renverser, et il se soutient, et il continue à vivre. Comme autrefois Notre-Seigneur, il passe à travers ses ennemis, déjouant leurs ruses et résistant à leur haine : « Transiens per medhim illorum, ibat ». Encore une fois, je le répète, M. F., n'est-ce pas là un miracle permanent, et le plus éclatant des miracles ?...
Des miracles il n'y en a plus ! — M. F., si, depuis l'établissement de l'Église, il y a eu diminution de manifestations miraculeuses, elles sont loin de cesser entièrement. Il n'est pas une époque qui ait été à cet égard complètement déshéritée, et la nôtre elle-même est loin d'avoir à se plaindre, comme il serait facile de le prouver par de nombreux exemples. Pour ne rien dire que d'authentique, qui d'entre vous ne sait que, depuis le commencement de ce siècle jusqu'à l'incomparable solennité de la Pentecôte de cette année, la plus haute autorité qu'il y ait sur la terre, même au point de vue humain, la Cour de Rome a procédé à la canonisation ou à la béatification de plusieurs saints? Or ces cérémonies présupposent comme antécédent nécessaire la constatation de plusieurs miracles. Et pour qui n'ignore pas la sage lenteur, l'examen minutieux et, pour ainsi parler, le luxe de précautions avec lesquels procède le tribunal auquel sont déférées ces causes sacrées, pour qui sait qu'il n'y a, en quelque sorte, rien d'exagéré dans ce proverbe vulgaire que « un miracle reconnu à Rome est un nouveau miracle », il est indubitable que, de notre temps, l'Église a eu l'occasion de constater
d'une manière certaine et d'établir juridiquement des miracles qui ne donnent aucune prise à la critique la plus sévère. Mais ces miracles, M. F., on voudrait, dit-on, les voir pour se convertir et pour croire. Je me rappelle en ce moment une parole d'un homme tristement célèbre qui ne disait pas, lui: « Si je voyais un miracle, je me convertirais ». Savez-vous ce qu'il disait ? « Si je voyais un miracle, si je voyais un mort ressusciter, je deviendrais fou ». Il n'y a guère d'espoir, vous le comprenez, M. F., que Dieu fît ce miracle pour obtenir un pareil résultat ; mais combien parmi nous verraient des prodiges de leurs propres yeux et n'en deviendraient pas meilleurs? Ah! M. F., c'est que, pour croire, pour se convertir, il faut vouloir, il faut du courage et de la bonne volonté.
Oh! M. F., s'il se trouvait dans cette enceinte quelques âmes qui, trompées jusqu'alors par les sophismes ou les rêveries des incrédules, fatiguées des tortures qu'enfante le doute, se décident enfin à chercher de bonne foi la vérité, qu'elles me permettent de leur dire : Frères bien-aimés, prenez garde de vous méprendre : la vérité ne se fait pas chercher, elle se montre toute vivante dans cette société chrétienne qui vous environne, elle se montre à vous appuyée sur ces miracles évangéliques qui attestent sa divine origine ; elle vous sollicite, elle vous presse. Entre nous, disciples d'un Dieu de vérité, et vous, enfants d'un siècle tourmenté, il y a la différence du trouble et de la paix: vous cherchez, pour nous il n'y a pas de question ; vous doutez, pour nous notre esprit se repose dans la certitude. Oh ! nous vous en
conjurons, ayez enfin pitié de votre âme ; passez du camp de l'obscurité au camp de la lumière, du camp du trouble au camp de la paix, afin que pour vous s'accomplisse cette parole du Sauveur dans notre Évangile : « Ayez confiance, votre foi vous a sauvés». Ainsi soit-il !
INSTRUCTION
SUR LA PRÉPARATION A LA FÊTE DE NOËL (Réunion du soir, 21 décembre 1862)
Que puis-je mieux faire ce soir, M. F., que de m'entretenir avec vous quelques instants, simplement et sous forme de causerie, sur la belle fête que nous allons célébrer dans quelques jours?
La fête de Noël, vous le savez, M. F., a été établie par l'Église pour célébrer la naissance temporelle du Fils de Dieu, le Verbe divin, « engendré avant l'aurore », c'est-à-dire avant tous les siècles, et enfermé, depuis neuf mois, dans le sein virginal de Marie, qui vient prendre naissance en terre, à Bethléem, petite ville de la Judée, dans une pauvre étable, pour nous sauver: tel est le grand mystère proposé à notre foi dans cette solennité si justement appelée du nom de Noël, abrégé du diminutif d'Emmanuel, qui signifie Dieu avec nous. Oh! M. F., s'il est éblouissant pour l'intelligence, n'est-il pas, en même temps, suave et consolant pour le cœur, ce mystère qui est la consommation des desseins de Dieu dans le temps, l'objet de l'admiration des anges et des saints pendant l'éternité, ainsi que le principe et le mo}-en de leur béatitude ? C'est donc véritablement un
grand jour que le jour de Noël, jour attendu par le genre humain pendant quatre mille ans, attendu par l'Église durant les quatre semaines préparatoires de l'Avent ; jour mille fois béni, sur lequel tous les patriarches, tous les prophètes, tous les justes de l'Ancien Testament avaient arrêté leurs regards, leurs désirs, fixé leurs espérances ; jour à jamais mémorable, où toutes les figures durent s'effacer et tous les oracles faire silence, en face de la réalisation visible de la miséricordieuse promesse faite à l'homme tombé, lorsque se fermèrent pour lui les portes du jardin de délices ; jour vraiment digne de tous nos respects et de tout notre amour, où « les cieux répandirent leur rosée, où la terre ouvrit son sein pour enfanter le Sauveur », « le désiré des collines éternelles », l'ange de la nouvelle alliance, le libérateur du monde. Oh ! écoutez en quels termes pleins d'éloquence et de poésie un saint Docteur de l'Eglise célèbre avec enthousiasme les charmes et la fécondité de cette fête : « Béni soit le jour, s'écrie-t-il, qui nous a rendu le soleil, à nous errants dans la nuit obscure ; qui nous a apporté la divine gerbe par laquelle a été répandue l'abondance ; qui nous a donné la branche de vigne où est contenue la liqueur du salut qu'elle doit nous fournir en son temps ! C'est au sein de l'hiver qui prive les arbres de leurs fruits, c'est dans la saison des glaces et des frimas que le rejeton a poussé de la tige de Jessé ; c'est en décembre, en ce mois qui retient encore dans les entrailles de la terre la semence qui lui fut confiée, que l'épi de notre salut s'éleva du sein de la Vierge, où il était descendu dans les jours du printemps. Noël, Noël, béni soit à jamais ce jour, qui est en quelque sorte semblable à
Dieu ! Comme Dieu, il est l'ami des hommes ». « Ouiy continue saint Bernard dans l'élan de sa foi et les transports de sa piété, ce jour, il est l'ami des hommes ; nous venons d'entendre une nouvelle pleine de grâce et faite pour être acceptée avec allégresse ; « Jésus-Christ, fils de Dieu, naît à Bethléem de » Judée », et mon âme s'est fondue à cette parole et mon esprit tressaille en moi, pressé que je suis de vous annoncer un tel bonheur. Celui qui vient au monde, c'est un Sauveur : son nom même, Jésus, nous le révèle. Quoi de plus nécessaire qu'un Sauveur à ceux qui étaient perdus, quoi de plus désirable à des infortunés, quoi de plus avantageux à ceux que le désespoir accablait ! Réjouissons-nous, tressaillons de bonheur en ce beau jour de Noël, et faisons éclater notre joie en répétant avec ivresse cette suave parole : « C'est en ce jour que Jésus-Christ, fils de Dieu, naît en Bethléem de Judée »
Je m'arrête, M. F., ces quelques mots suffisent, il me semble, à vous peindre la beauté de cette fête, et les consolants souvenirs qu'elle remet en nos âmesr fête incomparable, à laquelle toutes les solennités qui suivront devront emprunter leur dignité et leur éclat.
Or, M. F., « pour bien entrer dans l'esprit de cette fête, dit un pieux auteur, il est bon de faire par l'imagination trois grands pèlerinages. Il est trois lieux que notre foi doit principalement rechercher : le Ciel, Bethléem, notre cœur: le Ciel, afin d'assister par la pensée à la naissance éternelle, à l'ineffable génération du fils de Dieu dans le sein du Père ; i'étable de Bethléem, pour y contempler sa naissance selon la chair ; et enfin un troisième sanctuaire qui n'est pas loin de nous, qui est en nous, notre propre cœur, où il veut bien naître par sa grâce ».
Essayons donc, sous la conduite de l'aigle des évangélistes, de l'apôtre des grandes révélations, de Jean, Fils du Tonnerre, essayons d'entrevoir la grandeur de l'éternelle naissance du Verbe. « Au commencement, dit le bien-aimé parmi les disciples, au commencement, c'est-à-dire dès l'origine des choses, était le Verbe : In principio erat Verbum ». Nous avons beau remonter le plus haut que nous pouvons et mettre tant d'années que nous voudrons les unes devant les autres, toujours, avant le monde, avant la création des anges, avant tout ce qui a pris commencement, le Verbe était; il ne commençait pas, « il était » ; engendré de Dieu, il subsistait en lui. Au sein de la suprême lumière, il entendait le Père Éternel lui dire : « Vous êtes mon fils, je vous ai engendré aujourd'hui ; Filins meus es tu : ego hodie genui te ». Et cet aujourd'hui, c'est le jour de l'éternité, c'est le jour sans soir ni matin, sans levant ni couchant. Consubstantiel à son Père, il est en lui de toute éternité, mais il y est comme une personne distincte, sortie de lui-même et y demeurant toujours, toujours produit dans son sein : « Verbum erat apud Deum ». Il était Dieu lui-même, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, miroir delà majesté du Père, l'empreinte de sa substance et la splendeur de son éternelle vérité: « Et Deus erat Verbum ». C'est à peu près en ces termes que Bossuet esquisse, en commentant saint Jean, le mystère de la naissance éternelle du Verbe, « qui en est la pensée, la raison, la paroledeDieu, Dieu ». Prosternons-nous, M. F., enface de ce sublime et ineffable mystère, et confessons dans les plus humbles adorations l'éternité, la toutepuissance, la divinité du Verbe divin.
Eh ! bien ! M. F., en ce jour, ce Fils éternel de Dieu, engendré de lui de toute éternité, voici qu'il prend une nouvelle naissance ; Celui qui est sans chair s'incarne, le Verbe prend un corps, l'invisible se montre aux yeux, l'impalpable se laisse toucher, Celui qui ne connaît pas le temps prend un commencement, le Fils de Dieu est fait fils de l'homme. «Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui, il sera à jamais ». « Et Verbum caro factum est ». C'est celui qui vient au monde dans l'étable de Bethléem, et c'est le second sanctuaire que nous devons visiter.
Du Ciel nous nous transportons à Bethléem, et nous nous approchons avec respect pour contempler l'humble asile que le fils du Très Haut, descendu des Cieux, a choisi pour sa première résidence. C'est une pauvre étable creusée dans le roc ; le bœuf et l'âne, annoncés par le Prophète, sont là près de la crèche, témoins muets d'un mystère divin que la demeure des hommes a refusé d'abriter. Joseph et Marie, qui ont en vain frappé à la porte des hôtelleries, — il n'y avait pas de place pour eux, — sont entrés dans cette humble retraite. Le silence et la nuit les environnent, mais leur cœur s'épanche en louanges et en adorations envers le Dieu qui va venir. Marie dispose les langes qui doivent envelopper les membres du divin Enfant, et attend avec une ineffable patience le précieux moment où ses yeux verront enfin le fruit béni de ses chastes entrailles, où elle pourra le serrer contre son sein et le couvrir de ses caresses. Or, à l'heure de minuit, le cœur maternel de la Vierge est tout à coup inondé de délices inconnues et se fond dans l'extase de l'amour : la rose mystique des saintes Lettres va s'épanouir enfin et répandre son
parfum divin Jésus est né ! le fruit de vie s'est
détaché de l'arbre sans douleur, l'éclair est sorti de la nue sans la déchirer, le Fils de Dieu est né de l'incomparable Vierge, qui l'adore avec tendresse, l'enveloppe de langes et le couche dans la crèche. S'associant à sa joie, le fidèle Joseph adore avec elle. Les anges, suivant le prophète David, rendent leurs profonds hommages à leur Créateur en ce premier moment de son entrée sur la terre, et le Dieu nouveau-né, faisant son apparition en ce monde de péché, s'incline devant son Père en lui disant : « O mon Père, vous ne voulez plus des hosties grossières que l'on vous offre suivant la Loi ; ces oblations vaines n'ont point apaisé votre justice. Mais vous m'avez donné un corps, me voici, je viens m'offrir, je viens faire votre volonté : Ecce venio, ut faciam, De us, voluntatem tuant ». Et par ses premiers cris, par ses doux vagissements, ce divin Enfant fléchit le courroux du Dieu offensé et prépare déjà le salut du monde. O heureuse étable de Bethléem, qui fut témoin de tant de merveilles, qui de nous, en ce jour n'y enverrait son cœur? Oui de nous ne la préférerait aux plus somptueux palais des princes, malgré son délabrement, malgré sa vile apparence, malgré sa pauvreté?...
Mais il faut encore, M. F., en la belle fête de Noël, visiter un troisième sanctuaire, où se doit accomplir en ce jour une autre naissance du Fils de Marie. Ce troisième sanctuaire est tout près de nous, il est en nous: c'est notre cœur. Il nous serait'inutile en effet, M. F., que le Sauveur fût venu, il y a dix-huit cents ans, pour visiter le genre humain dans les entrailles de sa bonté, en revêtant, dans le sein de la Vierge,
les livrées de notre nature, et en prenant naissance dans Pétable de la cité de David, s'il ne revenait, pour chacun de nous, apporter, entretenir, perfectionner dans nos âmes cette vie de la grâce dont la source est en lui seul. D'ailleurs, il est vrai de le dire, s'il est né dans la crèche de Bethléem, ce n'est que pour parvenir plus sûrement à notre cœur qu'il a aimé d'un amour éternel. Sachant que nous ne pouvons être agréables à son Père qu'autant qu'il voit en nous son propre Fils, l'objet unique de ses complaisances, que fait ce bon Maître? Il vient en nous, il nous transforme en lui, de telle sorte que nous ne vivions plus de notre vie, mais de la sienne, et qu'en nous voyant, Dieu son Père puisse dire de chacun de nous : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». Or, M. F., c'est dans la fête de Noël que le divin Sauveur aime à naître dans les âmes pour s'y établir et y croître « jusqu'à l'homme parfait », comme parle l'Apôtre; c'est en ce jour qu'il répand, parmi toute son Église, une grâce de naissance dans tous les cœurs où il y a place pour lui. Eh bien! M. F., laissez-nous vous le demander, quel est l'état des cœurs à l'approche de cette grande solennité ? Les uns, je le veux bien, mais c'est le petit nombre, vivent avec plénitude de la vie du Seigneur Jésus, qui est en eux, et aspirent incessamment après l'accroissement de cette vie; les autres, en plus grand nombre, sont vivants aussi, mais ils sont malades et languissants, faute de désirer l'accroissement de cette vie divine, car leur « charité s'est refroidie » ; et le reste des hommes ne jouit point de cette vie, ils sont dans la mort : ce sont les pécheurs. Voici quatre semaines, M. F., pendant tout le saint temps de l'Avent, le
Sauveur est venu « frapper à la porte » de vos cœurs, tantôt d'une manière sensible, tantôt d'une manière cachée. Ne s'en trouverait-il point ici qui lui auraient répondu, comme les habitants de Bethléem à Marie, qu'il n'y a pas de place en eux pour lui : « Non est locus »... ? Et le bon Maître ne peut-il pas leur adresser cette juste plainte « qu'il est venu au milieu des siens et que les siens n'ont pas voulu le recevoir » ? Oh ! qu'il n'en soit pas ainsi de vous, M. F. ! Préparez-vous à le voir naître en vous plus beau, plus fort encore que vous ne l'avez connu, ô vous, âmes justes, âmes fidèles et de bonne volonté, qui le gardez en vous comme un dépôt chéri, et qui, dès longtemps, n'avez d'autre vie que sa vie, d'autre cœur que son cœur, d'autres œuvres que ses œuvres. Et vous, M. F., qui déjà l'avez en vous, mais en quelque sorte sans le connaître, vous qui le possédez, mais sans le goûter, ouvrez-lui la porte, pour le recevoir dans sa nouvelle entrée. Il a oublié vos dédains, et il revient avec la même tendresse pour restaurer en vous toutes choses. Oh! faites place à l'Enfant divin et, pour vous disposer à cette union qu'il désire contracter avec vous, répétez sans cesse cette douce parole des saints Livres: « Venez, Seigneur Jésus, venez». Vous enfin pour qui la bonne nouvelle est comme si elle n'était pas, parce que vos cœurs sont morts par le péché, soit que cette mort vous retienne dans ses liens depuis de longs mois, depuis de longues années, soit que la blessure qui l'a causée, ait été récemment portée à votre âme, oh ! ayez confiance: voici venir Celui qui est « la vie ». Disposez-vous par l'aveu de vos fautes, par la contrition de vos offenses, par la pénitence de vos méfaits, et la grande
fête de sa naissance sera pour vous un jour de miséricorde. L'Emmanuel descendra en vous, et vous recommencerez à vivre avec lui : toute votre vie antérieure sera abolie et « la grâce surabondera là où avait abondé l'iniquité ».
Telle est, M. F., la triple naissance du Sauveur; sa naissance éternelle, sa naissance temporelle à Bethléem, sa naissance mystique dans nos cœurs par la grâce, que l'Église honore par une triple immolation, par un triple sacrifice. Vous savez, en effet, qu'au jour de Noël les prêtres célèbrent trois messes: une à minuit, pour rendre hommage au Dieu-Homme naissant dans l'étable du sein de la Vierge; une messe à l'aurore, pour rendre hommage au divin Enfant prenant naissance dans le cœur des bergers, prémices des nôtres ; et enfin une messe le jour, pour honorer une autre naissance plus merveilleuse encore que les deux autres, la génération, la naissance éternelle du Verbe dans le sein du Père, « parmi les splendeurs des saints ».
Je ne viens pas vous dire d'assister aux trois messes: il n'y en a qu'une d'obligatoire. Mais, outre la messe du jour, messe paroissiale, messe solennelle entre toutes, ne vous ferez-vous pas un bonheur d'assister à celle qui se célèbre au moment fortuné où le Sauveur vint au monde ? Rien n'est plus capable, M. F., que la messe de minuit de nous aider à méditer avec fruit le mystère du Dieu naissant dans la crèche de l'étable. C'est d'abord le son des cloches qui annonce dans une mélodie solennelle l'approche mystérieuse d'un Dieu ; puis c'est le temple saint, illuminé de brillantes lumières, pendant qu'au dehors la nuit est profonde: merveilleux symbole de ce Soleil de jus-
tice qui s'est levé, il y a dix-huit siècles, sur ceux « qui habitaient la région des ombres de la mort ». Mais c'est surtout le majestueux éclat de l'autel et la pompe du sacrifice qui parlent si éloquemment aux âmes de foi. Comment, en effet, M. F., je vous le demande, au moment de l'élévation, au sein de ce silence religieux durant lequel le Verbe divin descend sur l'autel, comment voir autre chose que la crèche et l'Enfant-Dieu qui tend les bras vers son Père, et Marie qui l'adore avec un amour de mère, et Joseph qui verse des pleurs de tendresse, et les anges saints qui s'anéantissent dans l'étonnement ? Comment ne pas s'écrier dans un vif transport avec saint Grégoire : « Le Christ naît, rendez gloire ; le Christ descend des cieux, marchez au devant de lui ; le Christ revêt notre chair, soyons pleins d'espérance ! Que tous les peuples soient dans, l'allégresse, que toutes les nations battent des mains car « un petit enfant nous est né: un fils nous a été donné : la marque de sa principauté est sur son épaule », car la Croix sera le moyen de son élévation: « Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui, » il sera à jamais » !
Rendons-nous donc, M. F., à l'appel de l'Église, disons avec les bergers : « Allons jusqu'à Bethléem, transeamus iisqae Bethléem ». Bethléem, pour nous, c'est le temple saint, qui est vraiment « cette maison du pain », cette maison du « pain vivant descendu du Ciel et qui donne la vie au monde ». Nous y verrons des yeux de la foi, à la crèche de l'autel, enveloppé de langes, c'est-à-dire caché sous les symboles de son sacrement, ce Dieu nouveau-né, « que beau-
coup de rois et de prophètes ont voulu voir et n'ont pas vu ». Nous approcherons de lui, comme autrefois les bergers, avec un cœur humble et une foi soumise, et, comme eux, loin d'être scandalisés et rebutés par l'anéantissement où nous le trouverons, nous nous sentirons encouragés à nous approcher d'un Sauveur qui se montre si accessible; nous lui rendrons avec eux nos hommages d'adoration, de reconnaissance et d'amour, et, après avoir vu sa lumière, après l'avoir senti naître en nous par sa grâce et habiter personnellement nos âmes dans son sacrement, changés, transformés en lui, nous pourrons, en nous retirant, comme autrefois les bergers, chanter les miséricordes et la bonté de notre Dieu, mais surtout, le glorifier par la sainteté de notre vie. Ainsi soit-il !
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