SUR LA NÉCESSITÉ DE CONNAITRE ET DE COMBATTRE
SES DÉFAUTS (Réunion du soir, 15 février 1863)
Vous avez souvent entendu, M. F., comparer le chrétien à un architecte : ce n'est pas sans raison. De même que l'architecte qui veut construire un édifice commence par déblayer, par niveler l'emplacement sur lequel il doit asseoir ses fondations, de même le chrétien, qui a reçu du Seigneur, son maître, la grande mission d'élever dans son cœur le mystérieux édifice de sa perfection, de sa sanctification personnelle, doit avant tout dégager son esprit, son cœur, son caractère, tout son être moral en un mot, des mille embarras qui l'encombrent. Les obstacles les plus sérieux à l'établissement du règne de Dieu en nous, M. F., ce sont les grandes passions, et j'aime à penser et à vous rendre à tous le témoignage que vous avez parfaitement réussi dans ce premier travail, qui consiste à les vaincre et à les faire disparaître. Mais, en retour, ne serez-vous pas obligés de convenir que, ces premiers obstacles écartés, il en reste d'autres qui, pour être moins graves, s'opposent néanmoins à notre vrai progrès, je veux parler de nos petits défauts habituels, et principalement de nos défauts de caractère?
Nos défauts, M. F., nous devons d'abord nousappli quer à les connaître, et pour celanous devons tendre à nous préserver ou à nous guérir de l'illusion. En second lieu, les connaissant, nous devons faire tous nos efforts pour les corriger, et cela sans partialité, sans restriction, sans ménagement. Telles sont, M. F., les pensées dont le développement va faire l'objet de cet entretien : si elles sont simples, elles sont fécondes ; puissions-nous, avec la grâce de Dieu, en faire sortir des enseignements salutaires.
Un Docteur des premiers siècles de l'Eglise, saint Basile, a dit, M. F., un mot plein de vérité, que je recommande à votre attention : « Rien de plus facile que de se tromper soi-même, parce qu'en cette matière il n'est personne qui puisse être témoin désintéressé, et juge complètement impartial ». Ne pourrions-nous pas ajouter que rien n'est plus fréquent, même parmi les personnes qui font profession de piété ? Je vous en prends à témoin, M. F., combien ne s'en trouve-t-il pas parmi nous qui ont dans l'esprit des travers même sérieux, dans le cœur des instincts regrettables, dans le caractère des incorrections profondes, et qui semblent ne le pas soupçonner? Combien ne rencontre-t-on pas de personnes qui s'abusent et s'illusionnent étrangement sur les imperfections non moins graves, non moins palpables de leur conduite extérieure? On dirait qu'un bandeau épais leur couvre les yeux et qu'un voile trompeur leur dérobe leurs défauts. On est assez clairvoyant pour apercevoir jusqu'à une simple « paille », suivant le mot de l'Evangile, « dans l'œil du prochain » ; on a une « poutre » dans le sien, et on
ne sait pas la découvrir. Je vais plus loin, M. F., il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui non seulement ignorent leurs propres défauts, mais ont, en quelque sorte, le talent de les transfigurer, en les prenant pour des qualités, sinon pour des vertus. On dirait vraiment que l'amour-propre leur met entre les mains comme un prisme enchanteur, qui répand sur eux un coloris imaginaire qui les éblouit et les fascine. Je ne crois pas avoir besoin, M. F., de vous exposer combien il est dangereux de vivre dans de pareilles illusions : vous le devinez sans peine. J'aime mieux vous indiquer ce que nous avons à faire pour nous en préserver ou pour nous en guérir.
Ce que nous avons à faire, M. F., c'est d'adresser souvent à Dieu cette prière du Roi-prophète : « Seigneur, délivrez-moi non seulement des défauts que je connais, mais de ceux même que j'ignore ; ab occultis meis munda me » ; ou bien cette autre, de saint Augustin : « Seigneur, faites que je vous connaisse et que je me connaisse ; noverim te, noverim me » / Ce que nous avons à faire surtout, c'est de mettre à profit les lumières intérieures dont Dieu veut bien nous favoriser de temps en temps dans la prière ou dans tout autre exercice de piété. N'en avez-vous pas fait quelquefois l'expérience, M. F. ? Ne vous est-il pas maintes fois arrivé de vous trouver dans certains jours tout différents de ce que vous vous trouviez la veille? Eh bien ! c'était Dieu lui-même qui, dans les touchantes prévenances de sa bonté, venait vous éclairer en faisant tomber sur votre intérieur un rayon de sa grâce divine ; c'était Dieu lui-même qui, dissipant le brouillard qui vous enveloppait et déchirant le voile de vos illusions, venait vous initier à la
connaissance de vous-mêmes, en vous révélant certains secrets que vous n'aviez pas encore entrevus. M. F., quand le Seigneur daigne nous accorder ce bienfait, tâchons de le mettre à profit. Prenons bien garde de fermer les yeux à la lumière d'en-haut, pour retomber ensuite dans nos méprises et nos illusions. Ce serait ressembler à cet homme léger dont parle l'apôtre saint Jacques, qui, après s'être regardé dans un miroir, s'en va oubliant les taches qu'il a surprises à son visage. 11 est d'ailleurs souverainement imprudent, M. F., de mépriser ou de traiter avec insouciance les lumières que fait luire en nos âmes l'Esprit de Dieu. C'est à elles qu'on peut vraiment appliquer cette parole de nos saints Livres : « Elles passent et ne reviennent plus, Spiritus vadens et non rediens » ; et, privés de ces divines clartés, de ces précieuses illuminations, nous retombons dans une obscurité intérieure qui va s'accroissant progressivement ; à la faveur des ténèbres qui nous les cachent, nos défauts se fortifient, se développent, s'enracinent, et nous sommes exposés au malheur d'arriver jusqu'aux portes de l'éternité sous le poids de la plus dangereuse des erreurs.
Un autre moyen, M. F., de nous préserver ou de nous oruérir de l'illusion, c'est l'habitude de consulter ceux qui sont à même de nous bien connaître. Il n'est que trop facile de constater notre insuffisance personnelle à nous connaître à fond. Quel que soit notre zèle à sonder notre âme jusque dans ses derniers détours et ses plus profonds replis, quelle que soit notre ardeur à chercher nos défauts et nos imperfections, quelle que soit notre bonne volonté à nous comparer nous-mêmes avec les règles du devoir et
les inspirations de. la conscience, nous avons toujours en nous l'amour-propre qui nous expose à de faux effets de lumière ; nous trouvons toujours le fatal secret de nous abuser sur quelques-unes de nos misères. Nous avons donc besoin de consulter et de recourir à des indications étrangères. Malgré les clartés miraculeuses qui l'avaient inondé sur le chemin de Damas au jour de sa conversion, saint Paul ne put suffire à s'éclairer lui-même: il lui fallut une main charitable pour détacher les écailles qui couvraient encore les yeux de ce meurtrier d'Etienne, du persécuteur des chrétiens transformé tout à coup en apôtre. Eh bien! M. F., nous aussi nous avons besoin d'un prophète qui mette en pièces le voile jeté trop souvent sur nos travers et nos défauts par l'orgueil ou l'irréflexion. A nous donc aussi s'adresse cette parole du Sauveur à Saul : « Vade ad Ananiam, allez trouver Ananie ». Oui, M. F., si vous voulez vraiment connaître vos défauts, allez trouver votre confesseur : il a sur ce point des lumières spéciales. D'un côté, il est plus impartial que vous pour juger, et, de l'autre, il a grâce d'état pour le faire. Mais l'essentiel, faites-y bien attention, c'est que vous le laissiez user en toute liberté de son droit de vous exprimer courageusement son opinion ; Pessentiel, c'est que votre susceptibilité ne soit point blessée de la manifestation nette et franche de son jugement ; c'est que vous ayez toujours la sagesse de traiter ses remarques avec respect et de les admettre sans contrôle ; c'est que vous ne ressembliez point à ces enfants égarés d'Israël qui répondaient à leurs prophètes : Tâchez de ne point voir ce que vous voyez ; fermez donc les yeux pour nous être agréables ; ne
cherchez pas précisément ce qui peut nous être utile ; dites-nous plutôt des choses qui nous plaisent : «loquimininobisplacentia... ». Ce n'estqu'àcettecondition, M. F., que nous pourrons nous connaître à fond avec nos travers, nos défauts et nos imperfections ; ce n'est qu'à cette condition que nous pourrons nous préserver ou nous guérir de toute illusion sur ce point.
Mais ce n'est point assez, comme je vous l'ai dit, de connaître ses défauts, il faut encore, il faut principalement travailler généreusement, avec impartialité et sans ménagement à les vaincre et à les corriger.
Nous le devons d'abord à Dieu et à l'honneur de la Religion. Ai-je besoin de vous rappeler, M. F., la grande loi de la vie chrétienne formulée en ces termes par le Sauveur : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même ; si quis valt post me venir e, abneget semetipsnm » ? Ne savez- vous pas, comme moi, que tout chrétien sincère doit s'armer généreusement de ce glaive impitoyable que Jésus- Christ, son maître, est venu jeter dans le monde : « Non veni pacem mittere sed gladium », et le mettre courageusement en usage pour déraciner les mauvais penchants qui le travaillent, arracher de son œil la poutre ou la paille qui Faveugle, pénétrer jusque dans les dernières profondeurs de son âme, de son cœur, de son caractère, pour en faire disparaître tout ce qui peut s'y cacher de répréhensible ou de défectueux, en un mot, débarrasser sa conscience de tous les débris de vie naturelle qui peuvent l'encombrer, et remplacer toutes ces misères primitives par les vertus surnaturelles du christianisme? Oui, M. F.,
voilà ce que nous devons à Dieu, voilà ce que nous devons à Jésus-Christ, notre Maître, voilà ce que nous devons à l'honneur de l'auguste Religion que nous professons.
Et ici, M. F., j'en appelle à votre expérience, vous connaissez le monde aussi bien que moi : n'est-il pas vrai qu'il est toujours prêt à faire remonter à notre foi la responsabilité de nos œuvres, et à imputer à la Religion elle-même les imperfections et les défauts de ceux qui la professent ? Aussi, M. F., chaque fois qu'il peut surprendre une personne pieuse s'abandonnant aux saillies de son humeur, aux caprices de sa nature, aux emportements de son caractère, l'entend-on déverser à plaisir le sarcasme et le ridicule sur la piété, demandant malicieusement à quoi elle peut servir, puisque ceux qui la pratiquent ne valent pas mieux que les autres. O vous donc, M. F., qui peut-être, par votre négligence à réprimer vos défauts, ou votre tendance à trop ménager certaines imperfections, avez pu concourir, sans le vouloir, à attirer ces railleries et à faire condamner la piété, loin de moi la pensée de vous critiquer avec amertume (il me suffit de lire au fond de mon âme pour savoir quelles sont les faiblesses de votre pauvre nature) ; loin de moi la pensée de vous conseiller de faire moins de pratiques de dévotion ; mais je sens le besoin de vous prier, au nom même du Dieu que vous aimez et que vous desservez sans le vouloir, de ne plus apporter désormais tant d'insouciance, tant de ménagements, tant de mollesse à la correction de vos défauts. Puisque vous êtes heureux de porter les livrées du Sauveur Jésus, faites-les respecter, je dis plus, faites-les aimer. Prenez au sérieux la recom-
mandation de l'Apôtre qui nous exhorte à nous- « abstenir de l'apparence même du mal », et j'ose vous promettre que, si votre conscience est sans rides, votre conduite sans tache, votre naturel sans reproche, non seulement vous honorerez la Religion, mais vous pourrez même lui gagner les âmes de quelques-uns de vos frères. Oui, M. F., avec une vertu, non pas intermittente et variable comme celle qui se révèle dans notre conduite, mais constante et qui ne se démente jamais, nous pouvons espérer de gagner à Dieu les âmes qui nous approchent. Il y a longtemps que les faits le démontrent, la prédication du bon exemple est d'une éloquence irrésistible : elle est sans contredit meilleure que celle des lèvres et les résultats en sont plus certains. Bien des fois on a vu dans des familles des épouses, des mères sincèrement vertueuses gagner à Dieu le cœur de leurs époux, de leurs enfants. C'est en s'appliquant à réformer tout ce qu'il pouvait y avoir d'anguleux, de hérissé, de défectueux dans leur nature qu'elles se conciliaient sûrement leur affection. S'ingéniant à ne jamais les heurter ni les froisser, elles se faisaient leur bon ange de tous les instants. Jamais on ne surprenait dans leur contenance aucune froideur, dans leurs paroles aucune amertume. Toujours la sérénité sur le front, la bienveillance dans le cœur, l'amabilité sur les lèvres, elles commençaient par se faire aimer, (Or « il n'y arien de si utile, a dit quelque part saint Ambroise, que de se faire aimer; nihil tain utile qnam diligi ». On ne tarde pas à s'incliner forcément devant la vertu dont on recueille les fruits). Leur vie était comme un Evangile en action, et cet Évangile, dont elles étaient la traduction fidèle,
n'arrivait pas à leurs proches comme une lettre morte, il pénétrait dans leur cœur sous une forme vivante, il s'y infiltrait goutte à goutte avec l'aménité qu'elles montraient en toutes choses, il gagnait constamment du terrain, si bien qu'à un jour donné, jour vraiment béni pour toute la famille, le cœur de ceux dont elles voulaient faire la conquête a cédé aux instances de la grâce et ils se sont rendus à Dieu. C'est ainsi, M. F., qu'en corrigeant sincèrement tous nos défauts, nous donnerons à nos frères des exemples qui les toucheront et finiront par les gagner.
Mettons-nous donc généreusement à l'œuvre : il y va de notre propre bonheur. Le bonheur , pour l'homme, réside essentiellement dans la possession et la jouissance de lui-même par un souverain empire exercé sur ses facultés , sur ses impressions , de manière qu'il les domine toutes et qu'il soit au milieu d'elles comme un roi qui commande à ses sujets et qui est obéi. Aussi Dieu a-t-il promis le bonheur à toutes les âmes généreuses qui savent se combattre, se vaincre elles-mêmes : « Vincenti dabo manna absconditum » ; une nourriture secrète, une manne invisible, qui doit soutenir leur courage, leur est assurée; des flots de paix et de consolation doivent les inonder : « Pax milita diligentibus legem tuant ». Cette paix, cette manne invisible, ce bonheur intérieur, ils nous viennent de notre conscience. C'est Dieu lui-même qui, au fond de notre âme, applaudit à nos efforts, nous témoigne sa satisfaction et récompense notre victoire. Vous avez réformé une imperfection, il daigne lui-même vous dire : C'est bien. Vous avez vaincu votre vivacité, votre impatience, votre susceptibilité, il vous dit: C'est bien. Vous avez usé de votre esprit, de votre cœur, de vos sens
conformément à ses volontés, il vous répète : C'est bien. Vous avez plié votre caractère sous le joug de la douceur : C'est bien. Oh! qu'il est délicieux, ce témoignage de Dieu ! Comme il résonne agréablement au fond du cœur ! Comme il a sur tout notre être un salutaire contre-coup qui nous rend heureux ! Le bonheur vous est donc assuré, M. F. , si vous savez triompher de vos défauts ; mais aussi, je dois vous le dire, si vous vous laissez vaincre, malheur à vous l Il est un mot célèbre dans l'histoire profane : « Vœ victis ! malheur aux vaincus ! » Eh bien ! ce mot a, chaque jour, sa triste vérification dans le sens spirituel. Vœ victis ! Oh ! oui, M. F., malheur, malheur surtout aux âmes qui se laissent vaincre par les grandes passions, mais même malheur à celles qui se laissent vaincre par leurs défauts ! malheur aux âmes qui, sur l'un ou l'autre terrain, ne sont que de perpétuels vaincus et qui comptent leurs blessures par les jours, que dis-je ? par les heures qu'elles passent sur cette terre ! On s'étonne souvent, M. F., de tant de tristesses, de tant de douleurs dans son cœur, de tant de larmes dans ses yeux; on s'en étonne ? la raison en est là, elle est dans la négligence à vaincre, à réformer ses défauts. Ce sont ces défauts qui nous attirent, au sein de la famille, dans nos rapports sociaux, tant de désagréments, et qui nous rendent la vie souvent si pesante
Oh! M. F., nous qui le comprenons, ayons le courage de dire à Dieu ce soir : « Omon Dieu, si je péris de dégoût et d'ennui, si je suis si à charge à moimême, si profondément à plaindre, c'est que, jusqu'à présent, je n'ai pas eu le courage de faire usage du
glaive que vous m'avez mis dans les mains pour combattre mes défauts. Oh ! je veux me relever, je veux désormais rester debout sur le champ de bataille, toujours l'arme à la main. Je veux suivre votre drapeau divin qui marche devant moi, comptant sur vos promesses de victoire et, partant, de bonheur: « Vincenti daôo edere de ligno vitœ ». Ainsi soit-il !
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