SUR LA CONVERSATION
(Réunion du soir, 15 mars 1863)
Il est un mot du saint Évangile qui m'a toujours effrayé : c'est ce mot de Notre-Seigneur nous disant à tous : « Vous serez condamnés par vos paroles, vous serez justifiés par vos paroles. » Les paroles, les conversations entrent pour beaucoup dans notre vie, vous le savez : la conversation, c'est notre vie sociale, c'est notre existence presque tout entière. Quel est celui d'entre nous, M. F., qui, au jour du jugement, pourra se rappeler toutes les paroles qu'il aura prononcées ? Le tourbillon du temps les emporte, le moment qui les voit naître les voit aussi mourir. Et cependant toutes elles sont enregistrées dans une mémoire fidèle, dans la mémoire de Dieu ; elles sont recueillies par nos anges et écrites dans le livre du souverain Juge, et elles seront rappelées à notre souvenir pour être pesées dans la balance de la justice divine. Nos discours, nos conversations, M. F., ont une grande influence, une immense portée pour le salut de nos âmes; pour beaucoup, elles seront décisives dans cette capitale affaire.
Vous nous permettrez donc, M. F., d'appeler votre attention ce soir sur les conversations en général et
sur les défauts qui s'y glissent le plus fréquemment. Nous ne croyons pas nous tromper en pensant qu'il peut y avoir profit pour nous tous à méditer cet important sujet. Nous résumerons cet entretien dans le commentaire d'une parole de l'Apôtre: « Que tout ce qui est vrai, que tout ce qui est chaste, que tout ce qui est saint, que tout ce qui est juste, que tout ce qui est aimable, soit l'objet de vos pensées » , mais aussi de vos discours et de vos entretiens ; « quœcumque ver a, quœcumque piidica, quœcumque sancta, quœcumque justa, quœcumque amabilia, hœc cogitate ».
Quœcumque ver a Il ne faut pas, M. F., que nos
conversations soient jamais contraires à la vérité ; « Que votre discours soit ainsi: Cela est, cela n'est pas ; tout ce qui est de plus vient du démon ». Par ces paroles, le divin Maître invite formellement tous les chrétiens à la franchise, à l'ouverture du cœur et stigmatise la dissimulation et le mensonge. Combien de personnes pourtant, M. F., se font sur ce point une fausse conscience! Combien de personnes ne voit-on pas se permettre le mensonge avec une incroyable facilité ! C'est un abus très commun de chercher à rendre les conversations agréables, attrayantes, comme l'on dit, aux dépens de la vérité. On raconte sciemment une chose telle qu'elle n'est pas, on exagère, on ajoute, on retranche, sans se faire le moindre scrupule. D'autres fois c'est pour s'excuser, c'est pour faire valoir un ami, c'est pour rendre un service qu'on laisse tomber de ses lèvres un mensonge. A qui cela peut-il faire tort, dit-on, quel mal 3^ a-t-il à cela ? M. F., cela fait tort à la vérité, et il y a le mal d'offenser Dieu. Sans doute, en ces diverses circonstances, le mensonge n'est pas
grave comme lorsqu'il a des conséquences sérieuses, comme lorsqu'il attaque la réputation, nuit à la fortune. Mais ne savez-vous pas qu'il y a d'autres péchés que les péchés mortels, et que les fautes vénielles sont, elles aussi, des offenses à Dieu ? D'ailleurs, il faut bien le dire, M. F., le mensonge est une habitude qui se contracte comme toute autre. On commence à mentir pour plaisanter, pour rire, et on finit par mentir sérieusement. On se permet d'abord un mensonge pour excuser les autres et leur rendre service, on ne tarde pas à mentir pour leur porter préjudice; du mensonge joyeux ou officieux au mensonge pernicieux, il n'y a qu'un pas, et on le franchit facilement. Et le monde lui-même, si facile pour les mensonges légers, devient justement implacable pour les autres, qui n'en sont pourtant que la conséquence. Voulezvous donc être dignes du beau nom de chrétiens que vous portez, respectez toujours la vérité, faites-vous de la franchise un devoir indispensable. Évitez tout ce qui aurait l'air d'y porter atteinte, évitez non seulement la feinte, la dissimulation, la tromperie, mais encore l'afféterie, les formes guindées, toutes ces choses enfin qui ne sont pas la bonne et large franchise :« Quœcumque vera ».
« Quœcumque pudica, quœcumque sancta ». Voici, M. F., un point plus sérieux encore : que, dans vos conversations, il n'y ait jamais rien aux dépens de la décence, de la vertu, de la Religion. Certes, M. F., il est loin de ma pensée de croire qu'aucun de vous se permette jamais, dans une conversation, de ces paroles ouvertement licencieuses et opposées à la morale et à notre sainte Religion. Oh ! non, M. F., je ne vous ferai pas l'injure de croire qu'il se trouve
ici, dans cette pieuse réunion, une seule personne qui tienne de semblables discours. Il n'y a que les gens sans aveu, les gens de mauvaise compagnie qui parlent de la sorte, et il n'y en a pas dans cette enceinte. Mais, en dehors de ces conversations évidemment mauvaises et que vous réprouvez comme moi, il y a un art de déguiser le mal et de l'envelopper d'un voile assez épais pour ménager la candeur de ceux à qui on le présente, assez transparent pourtant pour qu'ils l'aperçoivent et y prennent plaisir. Une allusion fine, une équivoque ingénieuse, une parole à double sens, une anecdote d'une moralité douteuse, une romance passionnée: voilà ces voiles, M. F., voilà l'art d'infiltrer le venin. Eh bien ! en supposant même que vous ne parliez jamais de cette manière (ce qui est fortement condamnable, ce qui aggraverait notablement votre responsabilité envers la justice de Dieu), peut-être vous arrive-t-il souvent, à cause du milieu où vous vivez, dans la sphère de vos relations de famille, d'amitié ou de bienséance, peut-être vous arrive-t-il souvent d'être contraints d'entendre ces paroles qui entrent dans vos oreilles malgré vous. Or, M. F., nous sentons le besoin de vous le dire tout haut, si vous prenez plaisir à ces conversations dans lesquelles la décence ou la Religion sont outragées, d'une manière plus ou moins transparente, plus ou moins voilée, c'est un signe que vous n'aimez plus la vertu et qu'elle a commencé à faire en vous de tristes naufrages; il suffit, M. F., de connaître tant soit peu le
cœur humain pour en juger ainsi avec certitude
Que devez-vous donc faire en pareille circonstance ? M. F., il faut protester d'une manière quel-
conque. Si vous avez de l'autorité, protestez en reprenant de pareilles conversations : c'est ainsi qu'un père, une mère dans la famille doivent protester par l'autorité. Si vous n'avez pas d'autorité, protestez par votre silence, par votre attitude, par votre retraite, s'il est nécessaire. C'est alors que, suivant le conseil de l'Esprit-Saint, il faut avoir « des épines à ses oreilles » pour que les paroles n'y arrivent pas, et « un cadenas à ses lèvres » pour n'en jamais proférer de semblables. Que chacun d'entre vous sonde sa conscience. Qui peut se rendre le témoignage d'avoir toujours agi de la sorte? Que de fois peut-être nous est-il arrivé d'applaudir à ces discours comme par une complicité intérieure, par respect humain, par pusillanimité ? Que de fois aussi peutêtre n'avons-nous pas eu la faiblesse de prendre le ton de ceux que nous entendions et de faire écho à leurs conversations coupables? M. F., nous sommes appelés sur la terre (c'est là notre vocation comme chrétiens), nous sommes appelés à être les martyrs de Jésus-Christ, non des martyrs par notre mort et l'effusion de notre sang, ainsi que nos pères ont eu le bonheur de l'être , mais des martyrs par notre vie, c'est-à-dire que nous sommes appelés à professer de bouche ce que nous croyons de cœur. « Qu on n'entende donc jamais parmi vous, vous dirai-je avec le grand Apôtre, aucune parole licencieuse, aucune grossièreté, aucune bouffonnerie » ; ne nous permettons jamais dans nos conversations aucune parole contre la vertu ou contre la religion : Quœcumque pudica, quœcumque sancta ».
Quœcumque justa ». Il faut encore dans ses conversations se garder de rien dire contre la justice,
c'est-à-dire contre la réputation du prochain, rien contre la charité, car la charité ici, c'est la justice. Ainsi, vous le comprenez sans peine, M. F., jamais de calomnies, mais aussi jamais de médisances. Hélas ! pourquoi faut -il que les conversations dans le monde, d'un bout à l'autre, soient à peu près toujours des médisances, quand elles ne vont pas plus loin ! On dirait vraiment qu'il est impossible qu'une conversation se soutienne, si elle ne porte sur la réputation du prochain d'une manière quelconque. Les ridicules, les travers, les défauts, quelquefois les scandales des autres : voilà le thème habituel des entretiens. Que n'ai-je le temps, M. F., de vous faire de la médisance un portrait qui puisse vous en inspirer un vrai dégoût, un sincère éloignement !
La médisance a plusieurs sources. Tantôt elle vient de la médiocrité de l'esprit: on est si dépourvu de connaissances qu'on ne peut alimenter la conversation ; elle languit, elle s'éteint, et alors, pour remplir ce vide, on entre dans le détail des imperfections réelles de son frère ou de celles qu'on lai attribue malicieusement. Tantôt elle dérive de l'orgueil ou de la jalousie : on poursuit des rivaux, on veut dominer ses frères, et alors on les abaisse, on les dénigre. D'autres fois c'est une noire hypocrisie qui la fait naître : on s'applique à détourner les regards des hommes de ses propres défauts, et, pour cela, on s'érige en censeur des autres, on contrôle leur conduite, on en parle avec une vertueuse indignation. Nombreux, M. F., sont les prétextes qu'on met en avantpour se justifier de ce défaut L'un s'excuse en disant que le mal qu'il rapporte de son frère est vrai, comme si la charité ne nous ordonnait pas de couvrir
les fautes réelles de notre prochain, et de ne pas les révéleràceuxquin'ontpasbesoin de les connaître. Cet autre croit avoir dégagé sa responsabilité devant sa conscience en prétendant que ce n'est pas par haine, mais par amour de la vérité qu'il parle, comme si Dieu l'avait chargé, lui personnellement, lui en particulier, de se faire le distributeur du châtiment et de la vengeance. Il en est d'autres enfin qui croient se justifier en prétendant qu'ils n'ont fait connaître les fautes du prochain qu'à ceux qui les savaient déjà, comme si la charité n'interdisait pas le plaisir que nous cherchons en entretenant des défauts de nos frères ceux mêmes qui les connaissent. Non moins variées que ces prétextes qu'on allègue, sont les formes de la médisance. Ce n'est pas toujours par des discours suivis qu'on porte atteinte à la réputation du prochain ; une longue conversation n'est pas nécessaire pour cela: un mot, un regard, un geste, une réticence, un silence affecté, voilà les traits qu'on lance, voilà les voies détournées que l'on prend et par lesquelles on arrive sûrement à son but. Oh ! M. F., je vous prie d'apporter ici une attention toute particulière, et de réfléchir un peu tout à la fois sur les obligations que contracte le médisant et sur le châtiment dont l'Ecriture le menace. Ne savez-vous pas que, par la médisance, on contracte un devoir si rigoureux, si sacré, si indispensable qu'il n'y a pas de pardon, pas de grâce, pas de salut éternel à attendre pour quiconque le néglige ? Quand un homme a dérobé le bien d'autrui, que doit-il faire ? Le restituer, n'estil pas vrai? Or, M. F., il y a une restitution d'honneur, comme il y a une restitution d'argent, et la première chose que l'on a à faire, quand on a flétri la
réputation du prochain, c'est de la lui restituer. Et quel est celui qui se sentira le courage , après avoir flétri son frère, d'aller de maison en maison,
d'individu à individu publier la rétractation ? Les
peines dont la sainte Ecriture menace ceux qui se rendent coupables de médisance, et à plus forte raison de calomnie, sont terribles et effrayantes : « Vous serez mesurés, dit Notre-Seigneur, avec la mesure que vous employez à l'égard de vos frères ». « Ni les abominables, ni les impurs, ni les médisants, ni les ravisseurs n'auront part au ro}^aume de Dieu, dit saint Paul ». Ai -je besoin d'insister, M. F. ? N'en ai-je pas assez dit pour vous décider à écarter résolument, à l'avenir, de vos conversations tout ce qui peut porter atteinte directement ou indirectement à la réputation du prochain : « Qtiœcitmque justa » ?
Mais il se trouve peut-être ici quelqu'un tenté de m'accuser de vouloir rendre les conversations sévères, graves, tristes, intolérables. Oh ! M. F., gardezvous de le croire : « Quœcumque amabilia ». En respectant, avant tout, la vérité, la vertu, la Religion, la réputation du prochain, permettez-vous toutes les amabilités, jetez de l'esprit tant que vous pourrez, ayez de lagaîté, des attraits, des charmes de langage, cela est toléré par le grand Apôtre : « hœc cogitate »
Il est une parole à laquelle on donne quelquefois un sens trop rigoureux et qui inspire à certaines âmes timorées des craintes exagérées. Quand le Sauveur condamne les paroles inutiles, quand il dit qu'elles seront la matière de notre jugement, il ne prétend pas blâmer ces discours, ces conversations dont on ne voit pas à première vue l'utilité, mais qui sont inévitables dans le commerce du monde et qui contri-
buent à l'agrément de la vie. Toutefois, remarquez le, M. F., pour vous tenir, d'un autre côté, en garde contre un sens trop relâché, ces conversations ne nous sont permises que comme repos, divertissement, récréation, c'est-à-dire seulement par intervalles et de temps à autre, et les trop prolonger, c'est perdre un temps précieux, c'est entretenir son âme dans une agitation habituelle, dans des distractions incessantes qui ne lui permettent pas ce calme dont elle a besoin pour se recueillir dans la prière et la méditation. Mais qui nous empêche de rendre nos conversations solides en même temps qu'agréables, instructives et édifiantes en même temps qu'attrayantes ? Saint François-Xavier avait une conversation délicieuse, qui pétillait d'esprit. Il parlait à chacun son langage : il parlait à l'enfant comme un enfant, à un négociant comme un homme de négoce, à un laboureur comme un homme des champs, à un soldat comme un homme qui a vieilli sous les armes, et il finissait toujours sa conversation par une conversion. Le saint évêque de Genève, François de Sales, avait une conversation charmante : c'était l'amabilité même. Le cardinal d'Épernon disait, de son temps : « Je me charge de convaincre tous les hérétiques du monde, mais je réserve à l'Évêque de Genève de les convertir par sa conversation ». Voilà des modèles dans l'art de converser chrétiennement.
Il y a, M. F., plusieurs moyens de sanctifier ses conversations ; je vous les indique brièvement en finissant. Un bon moyen, c'est de choisir sa société. Cesontles compagnies qui donnent ordinairement aux conversations tel ou tel caractère. Il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de fréquenter une per-
sonne légère, médisante, sans devenir soi-même léger et médisant : nous devrons donc choisir nos sociétés. Un second moyen, M. F., c'est de parler peu. Parler beaucoup et ne pas pécher sont deux choses incompatibles ; l'apôtre saint Jacques nous l'a dit : « Si quelqu'un pense être religieux, être pieux, et ne sait pas mettre un frein à sa langue, la religion de celuilà est vaine ». Vous connaissez peut-être, M. F., ce trait d'un saint anachorète, qu'on lit dans la vie des Pères du désert. Ayant entendu ces paroles du Psaume : « Je vais mettre un frein à ma bouche alîn de ne pas pécher », il s'en alla dans le désert et s'enferma seul. Après dix-neuf ans de silence absolu, comme il allait mourir, ses frères entourèrent sa couche funèbre et lui demandèrent s'il avait enfin appris l'art de se taire : « Dix-neuf ans de silence, dit le solitaire, m'ont à peine initié à cette grande science ». Imitons, de loin sans doute, M. F., imitons de loin cette conduite, et, en sachant nous taire quelquefois, nous apprendrons à bien parler.
Mais la grande règle pour nous diriger dans nos conversations, c'est de régler notre cœur. « La bouche, a dit le Seigneur, parle de l'abondance du cœur». C'est en vain que nous chercherions à détruire les effets, si nous ne déracinions préalablement la cause. C'est en vain que nous voudrions purifier les ruisseaux, si nous ne sanctifiions pas la source. Sanctifions donc notre cœur, établissons-y l'amour divin, aimons la vertu, aimons la piété, et parlons tant que nous voudrons: nous ne saurions que bien parler, et nous aurons la consolation de nous voir appliquera nous-mêmes ces paroles évangéliques : « Vous serez justifiés par vos paroles ; ex verbis tins justificaberis ». Ainsi soit-il! 32
PRÔNE
POUR LA FÊTE DU PATRONAGE DE SAINT JOSEPH (26 avril 1863)
Il y a quelques semaines, vous le savez, M. F., l'Église nous invitait à rendre nos hommages au glorieux saint Joseph. C'était le jour même de sa fête : en nous rappelant ses vertus et ses grandeurs, elle nous conviait à lui rendre un juste tribut d'honneur, un culte sincère d'imitation. Mais voici qu'aujourd'hui elle nous le présente plus spécialement comme un puissant protecteur : c'est la solennité de son Patronage. Elle nous invite à nous jeter entre ses bras , à nous adresser à lui avec confiance, et nous assure que nous trouverons en lui un appui fécond, un secours d'une immense étendue. Pour entrer dans l'esprit de cette fête et en même temps répondre à votre pieuse attente, je viens, M. F., vous exposer brièvement les privilèges dont fut honoré saint Joseph ici- bas, en les considérant comme le fondement et la base du pouvoir dont il dispose et du crédit dont il jouit dans le Ciel.
Le Fils de Dieu, M. F., descendant sur la terre pour revêtir les livrées de notre nature, il lui fallait une mère ; cette mère ne pouvait être que la plus
pure des vierges et la maternité divine ne devait altérer en rien son incomparable virginité. Mais, jusqu'à ce que le Fils de Marie fût reconnu pour le Fils de Dieu, l'honneur de sa mère demandait un protecteur. Un homme devait donc être appelé à l'ineffable gloire d'être l'époux de Marie. Eh bien ! ce fut saint Joseph, le plus chaste des hommes, que Dieu choisit entre tous et jugea digne de cette éminente dignité. L'Esprit-Saint lui-même nous l'apprend, Joseph fut l'« époux de Marie, virum Mariœ». Oui, M. F. , il y eut entre le charpentier Joseph et la fille de David un véritable mariage. Toutefois, remarquez-le bien, cette union fut toute céleste: c'est bien dire que les sens , avec leurs viles impressions, en furent bannis; elle eut pour nœud l'amour chaste dont brûlent les anges dans lei* cieux: « C'est du cœur et non de la chair, s'écrie le Docteur angélique dans un langage d'une merveilleuse suavité, c'est du cœur et non de la chair que s'unirent ces deux époux; innupti sunt conjuges corde non carne » ; comme se fait la conjonction, l'harmonie des astres non par le corps , mais par la lumière , comme les palmiers marient non leurs racines, mais leurs têtes, non leurs tiges , mais leurs rameaux : « sic nubunt palmœ non radice sed vertice». « O merveilleuse et inénarrable alliance, ajoute le savant et pieux Gerson : c'est une virginité qui s'allie avec une virginité; ce sont deux époux dont l'Esprit- Saint forme lui-même le lien conjugal; ce sont deux pierres précieuses qui s'unissent ensemble sans rien perdre de leur prix ; ce sont deux rayons qui se rencontrent sans rien perdre de leur clarté; ce sont deux lis mystérieux qui s'enlacent sans rien perdre
de leur candeur ». C'est ainsi M. F., que Joseph fut l'époux de Marie « virum Mariœ ».
Essayerai-je après cela de vous redire l'honneur de cette sublime prérogative ? Ah! je le sens, il me faudrait par avance sonder toute la mystérieuse profondeur de la maternité divine. « Être l'époux de Marie , dit saint Jean Damascène , c'est une dignité dont la langue humaine, si habile, si éloquente fût-elle, ne saurait exprimer la gloire ; après avoir dit que Joseph est l'époux de Marie, on ne peut que se taire et rester dans l'extase de l'admiration : Virum Mariœ, hoc estprorsus ineffabile et nihil prœterea dici potest». Oui, M. F., l'esprit se confond, quand on veut méditer la grandeur de ce titre. Marie, cette créature privilégiée entre toutes et d'un ordre tout divin ; Marie, cette femme bénie , reçue en grâce avant même que les eaux réparatrices de la grâce fussent répandues dans le monde ; Marie, ce merveilleux assemblage de toutes les vertus, de toutes les perfections, de tous les dons de la nature et de la grâce ; Marie, cette fille des rois, qui avait été élue dès le commencement et de toute éternité pour servir les desseins de la divine miséricorde, celle qui fut vue de loin, saluée et annoncée par les divins oracles, celle dont le sein, transformé en tabernacle sacré, devait porter plus qu'un roi, plus qu'un prophète, mais le Sauveur du monde ; Marie, que la mère du plus grand des prophètes appelait « la Mère du Seigneur », ne se trouvant pas digne de recevoir sa visite ; Marie, après Jésus, le grand miracle de la toute-puissance divine ; Marie, que tous les saints, tous les docteurs, toutes les langues, toutes les générations ont louée et loueront à jamais; Marie, que les
anges saluent comme leur souveraine, que les hommes invoquent comme leur espérance, la consolation et la douceur de leur vie ; Marie a reçu de la main de Dieu un époux digne d'elle, et cet époux, c'est Joseph : « Virant Mariœ ». En vérité, M. F., n'estce pas ici le lieu de s'écrier, en empruntant une parole des saints Livres, qu'aucun homme ne lui a été semblable en gloire et en bonheur : « Non est inventas similis illi » ?
Mais ce ne fut pas, M. F., la seule gloire de saint Joseph d'avoir été choisi pour protéger l'épouse du Saint-Esprit : il fut aussi appelé à exercer une paternité adoptive et toute nrystérieuse sur le Fils de Dieu lui-même. Joseph n'est pas seulement l'époux de Marie, il est encore le père de Jésus ; et ce titre n'est que la conséquence du premier, dit saint Jérôme :
« Si vir Mariœ et pater Dei est » Ne craignons
pas, en effet, de donner à Joseph ce titre auguste, après que l'Esprit-Saint nous y a si clairement autorisés par l'exemple de Marie. Au témoignage, en effet, de la bienheureuse Vierge, ainsi que nous le révèle l'évangéliste sacré, sans avoir engendré de son sang le Sauveur Jésus, Joseph en est véritablement le père : « Ego et pater tuus ». Et ne croyez pas, M. F., que Marie donnât ce nom glorieux à son chaste époux uniquement parce qu'il le recevait du peuple, qui, par mépris, appelait Jésus « le fils du charpentier » ; ne croyez pas qu'elle entendît seulement l'appeler père selon l'opinion publique et non selon la nature ; elle avait d'autres raisons, que nous indiquent les Docteurs et de savants interprètes du texte inspiré. « Qu'une plante vienne à naître sur notre terrain, je vous le demande, M. F., avec un saint Père, ne nous
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appartient-elle pas en propre, soit que nous l'y ayons plantée nous-mêmes à dessein, soit qu'elle y pousse spontanément d'une semence apportée par les vents, par une bienfaisante influence du Ciel » ? Or, M. F., vous le savez tous, Jésus-Christ a été conçu dans la propre maison de Joseph, du sang très pur de Marie, sa légitime épouse, et, à ce titre, son vrai domaine, sa vraie possession ; donc Jésus-Christ appartient rigoureusement à Joseph, et Marie a pu avec raison donner à Joseph le titre de père, bien que cet homme juste n'ait eu aucune part à sa naissance, et que la fleur de Nazareth ait germé sans intervention humaine, et uniquement par la vertu divine, de la tige dejessé.
Ce n'est pas tout, M. F., Marie eut un motif encore plus élevé pour appeler Joseph père de Jésus : « Ego et pater tuus ». Ah! c'est que, si le Sauveur n'est pas né de Joseph, il est néanmoins vraiment né de sa virginité, qui laissa à l'Esprit-Saint le soin de rendre Marie mystérieusement féconde, ce qui fait que « sa paternité est d'autant plus parfaite qu'elle est plus pure : « Tanto firmius pater qaanto castius ». C'est ici surtout, M. F., que nous ne pouvons que balbutier en redisant les grandeurs de cet incomparable saint. Saint Joseph est, pour ainsi dire, associé à la divine paternité, puisqu'il devient le père d'un fils qui est « le Fils unique de Dieu » même. Il est son père non par une simple dénomination, mais comme représentant du Père éternel, qui lui communique ses droits et son amour. « O dignité ! ô grandeur ! ô gloire de Joseph ! s'écrie à ce sujet saint Basile, jamais ange, jamais saint du Ciel n'a été l'objet d'une si glorieuse prérogative. Joseph seul a
mérité de s'entendre appeler sur la terre père de Celui dont le vrai père est dans les Cieux; vocabulo patris neque angélus neque sanctus, sed unus Joseph meraitnuncupari y> . Quel plus grand honneur peut faire un roi à son serviteur que de lui mettre son fils unique entre les mains, de confier à sa garde et à sa conduite l'héritier de tous ses États, pour le nourrir, le servir et l'accompagner avec autant d'autorité que le roi lui-même? C'est ainsi, M. F., que Dieu en a usé envers Joseph, déposant entre ses mains son Fils unique bien-aimé, « le miroir sans tache de sa majesté infinie, la splendeur de sa gloire, la figure de sa substance », et l'héritier universel du ciel et de la terre : « Dédit ei sollicitudinem et auctoritatem patris ». C'est ainsi que, plus heureux que l'ancien, le nouveau Joseph ne fut pas établi par le Très Haut, parle grand Roi, comme premier ministre ou serviteur, mais bien comme prince supérieur et maître de l'auguste famille qu'il s'est créée sur la terre ; c'est ainsi que non seulement il l'a investi du soin de la nourrir au prix de ses sueurs, de l'entourer de sa sollicitude, de la consoler de son amour, mais encore qu'il lui a confié l'honneur de la diriger par sa prudence, de la gouverner, de lui commander avec une véritable autorité, accomplissant à la lettre la grande prophétie : « Constitiiit eum dominum domus suœ et
principem omnis possessionis suœ »
Est-il nécessaire maintenant, M. F., de vous montrer saint Joseph à l'œuvre, remplissant avec une ineffable tendresse ses sublimes fonctions d'époux de Marie et de père de Jésus ? Vous le montrerai-je à Bethléem veillant sur la naissance de l'Enfant-Dieu? Vous dirai-je ses douces joies, quand il entendit en
cet instant solennel les concerts angéliques, quand il vit arriver près du nouveau-né d'humbles et simples bergers, suivis des Mages opulents de l'Orient? Vous le représenterai-je recevant dans la circoncision les prémices de son sang, et, avec l'autorité que Dieu lui a conférée par le ministère d'un ange, lui impo sant le nom de Jésus? Vous le dépeindrai-je partant pour l'Egypte avec le fils et la mère et, toute la durée de l'exil, servant à l'un et à l'autre de protecteur et d'appui?... J'aime mieux, M. F., vous convier à arrêter un instant vos regards sur l'intérieur de la maison de Nazareth, et à contempler l'auguste famille qui l'habite. C'est Marie, la fille de David, c'est Jésus, le Fils éternel de Dieu, tous deux soumis aux ordres de Joseph, qu'ils regardent comme leur chef. O grandeur ! ô gloire de Joseph ! Il dirige extérieurement celui qui dirige tout dans le monde avec une sagesse infinie : « Erat subditiis Mis » . Oui, M. F., le Créateur se soumet à sa créature, le Verbe incarné obéit à son père adoptif, Celui « qui commande aux vents et à la mer », à la vie et à la mort, aux anges et aux esprits de l'abîme, se soumet aux volontés de Joseph ; Celui qui porte inscrit sur ses membres : «Roi des rois, maître des dominateurs», obéit à Joseph... O grandeur! ô gloire de Joseph ! A l'exemple de Jésus, son Fils, l'humble Marie lui est obéissante et soumise. Tous deux recueillent avidement les paroles qui tombent de sa bouche, et tous deux, épouse et fils, dépendent complètement de sa volonté. Oh! M. F., ce que l'ancien Joseph n'avait vu qu'en songe et en figure, le soleil et la lune réunissant leurs rayons et descendant des sphères les plus élevées du firmament pour l'adorer sur la terre :
« Vidi solem et lunam adorare me», s'est accompli pour le nouveau Joseph dans toute sa réalité! Il a vu Marie, que l'Esprit divin compare à l'astre des nuits, il a vu Jésus, le vrai Soleil de justice, s'assujettir à ses moindres ordres, prévenir ses désirs, exécuter ses volontés ; il les a vus l'écouter avec révérence, lui obéir avec docilité, le vénérer et lui rendre hommage : « Vidi solem et lunam adorare me » . . .
Tels sont, M. F., exposés bien imparfaitement les privilèges dont saint Joseph fut honoré sur la terre: ne suffisent-ils pas cependant à vous donner une idée de la gloire, de la puissance et du crédit dont il jouit dans le Ciel? Qui pourrait croire, en effet, M. F., que ces titres glorieux de saint Joseph, auxquels fut attachée sur la terre une puissance si merveilleuse, soient méconnus en quelque sorte depuis qu'il est entré dans la demeure des saints? Qui pourrait se persuader qu'il n'a plus auprès de Jésus, dont on l'appelait le père, et de Marie, dont il était le véritable époux, d'autre crédit que celui qui résulte d'une éminente sainteté ? Oh ! nous n'en pouvons douter, M. F., au Ciel, où il règne, saint Joseph jouit d'un immense pouvoir. Si de saints et savants Docteurs ont pensé que Marie approche du trône de son Fils moins en suppliante qu'en souveraine, moins pour solliciter que pour commander, d'autres ont dit, en parlant de saint Joseph, que les prières d'un tel époux et d'un tel père sont des ordres pour son épouse et pour son fils. C'est saint Bernard qui lui attribue une sorte d'empire sur le cœur de Jésus: « Non tam impetrat quant imper at ». C'est saint Bernardin de Sienne qui nous assure que, loin de l'avoir
dépouillé des prérogatives qui firent la consolation de son exil, malgré tant d'amertumes et tant d'épreuves, Dieu les a « complétées et consommées » dans sa vie glorieuse au milieu des splendeurs des élus : « Complevit et consummavit » . C'est saint Thomas d'Aquin qui nous enseigne que, si les autres saints ont reçu de Dieu le pouvoir de nous aider dans quelques nécessités particulières, le crédit de saint Joseph est universel et s'étend à toutes sortes de besoins. C'est saint Pierre Damien qui nous assure que saint Joseph n'a rien perdu de son autorité paternelle, et que, si le Fils de Dieu n'a jamais rien refusé à son père adoptif, tandis qu'il se trouvait ici-bas dans sa dépendance, maintenant qu'il est « assis à la droite du Très Haut», à plus forte raison, il se plaît à lui accorder tout ce qu'il sollicite pour nous. C'est la séraphique Thérèse qui proteste hautement qu'elle n'a jamais rien demandé à Dieu par l'intercession de saint Joseph qu'elle ne l'ait obtenu, et qu'elle n'a jamais connu personne qui l'ait invoqué avec confiance sans faire de notables progrès dans la vertu... Est-il étonnant après cela, M. F., que la sainte Eglise, notre mère, nous invite tous les jours, mais principalement aujourd'hui, à recourir avec une confiance absolue à ce puissant protecteur : « Ite ad Joseph », semble-t-elle nous dire, comme autrefois un roi d'Egypte à son peuple en détresse: « Ite ad Joseph^ allez à Joseph ». Au milieu des agitations et des troubles auxquels vous êtes en proie, allez à Joseph, invoquez-le avec foi, et vous serez protégés; en tous les besoins du corps et de l'âme, en toutes les épreuves et toutes les crises que vous pouvez avoir à traverser, allez à Joseph, ayez recours à lui et
SERxMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS 511
votre confiance ne sera pas trompée. Tous les jours, à toutes les heures, vous rencontrerez près de lui l'accueil d'un père tendre et compatissant.
Nous ne résisterons pas à cette douce invitation, ô bienveillant protecteur, ô glorieux Joseph : dans toutes les nécessités de nos âmes, nous recourrons à vous, nous vous demanderons de nous aider dans l'acquisition des vertus dont Dieu veut que notre âme soit ornée, dans les combats que nous avons à soutenir contre l'ennemi, dans les sacrifices que nous sommes si souvent appelés à faire; nous déposerons même entre vos mains tous nos intérêts de ce monde, sûrs de votre protection toutes les fois que nos désirs ne seront pas contraires aux desseins de Dieu. Mais il est dans notre vie un moment suprême, moment qui décide de tout pour l'éternité, le moment de notre mort. Ce moment, c'est la consolante pensée de notre piété, la divine bonté en a fait l'un des principaux objets de votre pouvoir ; vous avez été investi du soin miséricordieux de faciliter au chrétien qui recourt à vous le grand passage du temps à l'éternité. Soyez donc notre appui à ce solennel et dernier instant de notre vie terrestre : mourir à l'ombre de votre protection, ce ne sera pour nous que passer doucement entre les bras de Jésus, votre fils adoptif, et de Marie, votre épouse. Puissions-nous tous, M. F., avoir ce bonheur ! Ainsi soit-il !
INSTRUCTION