SUR LA PURETÉ D'INTENTION
(Mois de Marie, 3 mai 1863)
Pour entrer, M. F., dans l'esprit de l'Église et bien passer le mois consacré à Marie, il ne nous suffit pas de nous réunir aux pieds de son autel et de chanter ses louanges: il ne nous suffit pas de lui rendre un culte d'honneur et d'invocation. « C'est en vain, dit saint Ambroise, que nous chercherions à intéresser la puissance et la bonté de la bienheureuse Vierge, si nous ne songions sérieusement à suivre ses exemples ; quid nobis proderit liane interpellare votis, nisi etiam ejus exempta teneamus ? » Aussi ce grand docteur nous presse-t-il avec les plus vives instances d'avoir incessamment devant les yeux le tableau de la vie et des vertus de Marie, nous assurant que ce miroir fidèle nous apprendra ce qu'il faut faire pour travailler avec succès à la grande œuvre de notre sanctification. Voilà pourquoi, M. F., je viens ce soir considérer avec vous un des moyens les plus efficaces par lesquels la Mère du Sauveur s'est élevée au haut degré de sainteté et de mérite où nous aimons à la contempler : je veux parler de la pureté d'intention qui la dirigeait en tout.
Vous savez, M. F., quelle est la puissance, quelle est, avec la grâce, l'efficacité merveilleuse de la bonne intention pour la sanctification de nos œuvres. Par la direction qu'elle leur donne, elle les retire du domaine de la nature et des passions pour les faire passer sous l'empire de la grâce et dans l'ordre surnaturel. Elle transforme, elle transfigure, elle divinise, si j'ose ainsi parler, nos actions les plus communes, ce qui fait que les saints l'ont comparée à cette pierre philosophale à la recherche de laquelle couraient les alchimistes du moyen âge : elle a la vertu de changer en or nos actions les plus communes. « Ce qui plaît à Dieu, dit Salvien, ce n'est pas le prix des offrandes qu'on lui fait, mais l'affection qui les accompagne ». Et saint Grégoire ajoute que « le divin Maître regarde plus au cœur qui donne qu'à la valeur de ce qu'il donne ; Dens non respicit quantum sed ex quanto ». En voulez-vous la preuve, M. F. ? Ecoutez.
Un jour le Sauveur était assis dans le Temple près du tronc. Plusieurs Juifs opulents y jetaient avec ostentation des pièces d'or et d'argent ; après eux, vint une pauvre veuve, qui y mit deux deniers. C'était bien peu de chose que cette offrande ; et cependant le Sauveur, se tournant vers ses disciples, leur dit : « En vérité, je vous le dis, cette pauvre veuve a donné plus que tous les autres, car ils ont donné de leur superflu, et elle, elle a pris dans son indigence tout ce qu'elle avait ; elle a donné tout ce qui la faisait vivre ». C'est bien peu de chose, M. F., que l'offrande d'un verre d'eau froide, et cependant, si nous la faisons en vue de Dieu, nous avons la promesse du bon Maître qu'elle sera récompensée magnifiquement.
« L'intention, dit saint Augustin, est le regard de l'âme ». Et saint Grégoire ajoute que « les mérites de l'action resplendissent par le rayon de la bonne intention ». Voyez, M. F., le vaisseau qui cingle à travers l'Océan : il va du côté où le dirige le gouvernail ; de même nos œuvres ont la fin que nous nous proposons. « Votre œil, dit le Sauveur dans le saint Évangile, est la lampe de votre corps : si votre œil est simple, tout votre corps sera lumineux ; mais, si votre œil est mauvais, tout votre corps sera ténébreux ». Or cet œil, M. F., dont parle Jésus-Christ, n'est rien autre chose que la bonne intention qui donne à nos actions leur lumière et leur éclat, et les rend agréables et méritoires aux yeux de Dieu. Voilà pourquoi le grand Apôtre nous fait cette pressante exhortation: « Tout ce que vous faites, tout », sans en rien excepter, pas une action, si commune, si indifférente paraisse-t-elle, « faites tout pour la gloire de Dieu ». Ah ! M. F., c'est que l'intention est, en quelque sorte, comme on l'a dit, le « juge des actions des hommes » ; c'est elle qui différencie souvent nos actes, en leur appliquant leur cachet propre, le sceau du bien ou du mal. Comme les rameaux ou les fruits de l'arbre tirent leur suc des racines, ainsi les bonnes actions tirent leur valeur et leur mérite de la bonne intention, en sorte qu'on peut l'appeler avec saint Grégoire « le fondement et la base de tout l'édifice spirituel ».
Sur ces principes, M. F., examinons attentivement la conduite de Marie, suivons pas à pas cette auguste Vierge dans tout le cours de sa carrière mortelle ; partout et toujours, nous voyons dans l'intention qui la fait agir la fin la plus parfaite que
puisse se proposer créature ici-bas. Toujours son intention est la plus droite, la plus pure qui se puisse concevoir. Dieu, principe de sa vie, en est la fin : pas une pensée dans son esprit , pas une parole sur ses lèvres, pas une œuvre de ses mains qui ne soit pour Dieu et pour Dieu seul. Dès le matin de son existence, son cœur s'est élevé vers lui, et, comme la pierre qu'on jette, une fois lancée, va droit à son but, ainsi sa vie tout entière, avec tous les actes qui en dépendaient, fut dirigée vers Dieu. Jamais elle ne se proposa pour but et pour terme ni les fragiles espérances de ce monde, ni les vaines jouissances, ni les consolations illusoires de l'égoïsme et de l'amour personnel. Toujours on la vit chercher Dieu, son plus parfait amour, son bon plaisir, sa gloire, par l'accomplissement de sa volonté. A tout instant de sa vie, dans toutes les phases de son existence, aussi bien dans le Temple aux jours de son enfance que dans l'obscure demeure de Nazareth, aussi bien pendant la prédication publique de Jésus,son Fils, qu'après sa glorieuse Ascension, aussi bien loin des yeux de ce divin Sauveur que sous son regard, elle pouvait s'appliquer ces paroles du Sage : « Je n'ai dirigé mes pas que dans la voie droite », et ajouter comme son Fils : « Je vais à mon Père, je vais à Celui qui m'a envoyé ». Oui, M. F., l'intention qui a dirigé Marie toute sa vie a toujours été droite : elle agissait pour Dieu et pour sa gloire ; toujours pure : jamais de mélange de vues humaines, d'intérêts terrestres, d'inclination purement naturelle ; toujours stable et persévérante : jamais cette intention si droite, si pure ne s'est démentie un seul instant, jamais on ne la vit dans l'exécution d'une œuvre
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perdre de vue la fin qu'elle s'était proposée en la commençant. Est-il étonnant, après cela, je vous le demande, M. F., d'entendre l'Ange de l'école, saint Thomas d'Aquin, nous dépeindre Marie « croissant merveilleusement en grâce, en vertus et en mérites » ? C'est par la bonne intention qu'elle correspondait à cette plénitude de grâces dont la favorisait le Seigneur; et ainsi chaque bonne intention lui valait une grâce nouvelle ; chaque grâce nouvelle lui ajoutant une perfection de plus, elle multipliait ses grâces et ses mérites par ses intentions toujours droites, toujours pures: « Totidem momenta, totidem erant gratiarum crementa ».
Hélas ! M. F., que nous sommes loin de ressembler à cette auguste Vierge ! Qu'il est rare de trouver des âmes habituées à rapporter à Dieu toutes leurs actions avec l'intention droite, pure et persévérante que nous admirons en Marie ! Des âmes qui abaissent leurs yeux vers la terre, qui se laissent guider en tout par inclination naturelle, qui ne cherchent que des satisfactions de vaine gloire, des délices sensuelles, des âmes qui se recherchent elles-mêmes et s'appliquent à plaire au monde, oh ! nous en trouvons à chaque pas. Mais des âmes qui ne cherchent que Dieu, sa gloire, le salut du prochain, leur propre avancement dans la perfection, des âmes enfin qui se conduisent avec une intention droite, disons-le en gémissant, elles sont vraiment rares. Des âmes partagées par des intentions diverses, dont les unes regardent le Ciel et les autres la terre, des âmes qui croient possible de « servir deux maîtres », et d'aimer deux choses à la fois, des âmes « doubles », pour emprunter une expression de l'apôtre saint Jacques,
qui vivent en faisant une espèce d'alliage entre le bien et le mal, entre la vérité et l'erreur, entre leurs devoirs et leurs passions, entre Dieu et le monde, hélas ! on ne saurait les compter, tant elles se multiplient de nos jours. Mais des âmes qui ne souffrent jamais de mélange de bien et de mal, de surnaturel et de terrestre, de céleste et d'humain dans les vues qui les guident, dans les intentions qui les font agir, des âmes qui n'agissent que pour Dieu seul, en vérité qu'il est difficile d'en rencontrer ! Des âmes enfin, M. F., qui commencent par l'esprit, par la grâce et qui finissent par la nature, par la chair ; des âmes qui ont d'heureux élans au début de leurs actes, mais à qui manque la stabilité et la constance ; des âmes dont les intentions n'offrent que fluctuations, inconstances et vicissitudes, oh! si nous sommes sincères, nous nous reconnaîtrons à ces traits. Mais des âmes dont les vues surnaturelles ne se démentent jamais, qui gardent dans un cœur fidèle la fin qu'elles se sont proposée au début d'une action, d'une démarche, d'une mission ; des âmes dont l'intention droite et pure, offerte à Dieu d'abord comme « un sacrifice d'agréable odeur », continue et persévère d'ellemême, je vous en prends à témoin, M. F., qu'elles
sont clairsemées!
Consultons-nous nous-mêmes, interrogeons notre conscience, avons-nous le désir sincère, non seulement de ne pas mal faire mais défaire bien, non seulement de faire bien mais de faire le mieux possible, préférant toujours ce qui glorifie Dieu davantage, ce qui édifie le plus le prochain, ce qui humilie le plus notre orgueil et nos sens? Oh ! M. F., habituons-nous dans chaque action, à l'exemple de Marie,
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à choisir toujours ce qui est le plus agréable à Dieu. Oui, M. F., tout faire pour sa plus grande gloire et son bon plaisir: « Ad majorent Dei gloriam ». Telle est la devise que propose à tout chrétien l'apôtre saint Paul. Faisons-nous l'aumône ? accoutumonsnous à la faire par les motifs les plus purs d'amour du prochain et de Dieu. Quelque bonne œuvre que nous fassions, cherchons à la faire de la manière qui soit le plus secrète possible, pour éviter toute recherche de vanité et en même temps qui contribue le plus à la gloire de notre divin Maître. Faisons-nous ces actions communes qui sont le fond de la vie humaine ? essayons de les accomplir dans une vue d'obéissance et de conformité aux desseins de Dieu. Lorsque nous souffrons, que nous pleurons, élevons nos âmes vers le Seigneur, pour joindre nos douleurs aux siennes, et tâchons de cette manière de les sanctifier. En un mot, dans toutes nos actions grandes et petites, dans nos prières comme dans l'accomplissement de nos devoirs d'état, appliquons-nous toujours à n'agir, comme la Très Sainte Vierge, que pour plaire à Dieu. Avant de les entreprendre, demandons-nous souvent comment Marie aurait agi à notre place, quelles vues l'eussent animée, quels motifs l'eussent guidée, quelles intentions l'eussent déterminée, et imposons-nous pour règle de suivre en tout, même dans les choses les plus indifférentes, cet admirable modèle.
O Marie, nous en prenons la résolution à vos pieds
(Fin improvisée)
INSTRUCTION sur l'esprit d'abnégation
(Mois de Marie, 17 mai 1863J
Il est une vertu, M. F., essentiellement opposée à l'esprit du monde, sans laquelle on n'est pas chrétien, et qui pourtant est à peine connue de la plupart de ceux qu'on appelle chrétiens : c'est l'esprit d'abnégation et de renoncement. Ce qui a caractérisé l'esprit du monde, c'est l'égoïsme, la recherche des jouissances, le culte de l'intérêt privé, la préoccupation, disons mieux, l'idolâtrie de soi-même. Mais nous vivons dans un temps, M. F., où ces tendances déplorables ont pris de si malheureuses proportions qu'il semble vraiment que la morale évangélique ne soit presque plus pratiquée ni même comprise. Il n'y a pourtant pas, vous le savez, M. F., de transaction possible entre Jésus-Christ et le monde. L'Évangile ne peut se laisser réformer selon l'esprit du siècle; c'est le siècle qui doit lui-même se réformer, jusqu'à ce qu'il se trouve d'accord avec ce sublime et invariable code. Voilà pourquoi je crois céder à l'impulsion d'un devoir en venant ce soir vous entretenir de l'esprit d'abnégation, en envisageant successivement et d'une manière succincte sa nature, sa nécessité et ses avantages. Et ne croyez pas, M. F.,
qu'en traitant ce sujet, nous nous écartions du but que nous nous proposons en nous réunissant chaque soir de ce beau mois aux pieds de Pautel de Marie : son exemple sous ce rapport, vous le savez, peut nous servir de la plus précieuse leçon. Il est impossible au cœur humain de pousser plus loin que ne l'a fait cette bienheureuse Vierge l'esprit d'abnégation et de renoncement à soi-même. Sa vie entière, qui ne le sait ? a été consacrée à s'oublier, à se donner, à se sacrifier pour son Dieu d'abord, puis pour toutes les autres créatures : j'espère donc que la pensée de Marie ne quittera ni notre esprit ni notre cœur dans tout le cours de cet entretien.
L'esprit d'abnégation consiste, à proprement parler, dans le dépouillement de tout égoïsme, de tout retour sur soi-même, de toute attache à sa volonté; dans le sens évangélique, se renoncer, c'est avoir le courage de faire pour Dieu et en vue de lui plaire le sacrifice de ses goûts, de ses idées, de ses jugements, de ses appréciations personnelles, de ses sympathies ou de ses antipathies instinctives. Contrairement à l'égoïste, qui ne pense qu'à lui, qui n'agit que pour lui, qui rapporte tout à lui, une âme qui a l'esprit d'abnégation se préoccupe uniquement de la volonté de Dieu, et non pas de ce qui peut lui donner du relief, la faire paraître et briller ; elle accepte avec soumission, avec joie la position que Dieu lui a faite, qu'elle soit obscure ou éclatante, inutile aux yeux des hommes ou élevée dans le sentiment de tous ; elle supporte avec patience les fatigues, lesdégoûts, les angoisses d'une vie pauvre etindigentey comme elle porte avec mérite le poids d'une situa-
tion plus en vue, avec ses soucis secrets mais cuisants, ses travaux, ses préoccupations, ses amertumes. Il n'est pas besoin de dire qu'une âme de renoncement immole toujours sans restriction ni réserve cet orgueil secret qui corrompt ordinairement nos actions les plus vertueuses et les plus méritoires.
Nous lisons dans la vie de sainte Thérèse, M. F., qu'elle eut un jour une vision dont elle ne pouvait comprendre le sens : elle voyait une magnifique grappe de raisin, dont tous les grains étaient gâtés, à l'exception d'un petit nombre. Comme elle cherchait à pénétrer la signification de ce symbole, elle entendit une voix qui lui disait que cette grappe lui représentait les œuvres presque toutes corrompues par une recherche secrète d'elle-même, par une vanité cachée. M. F., le chrétien qui a 'l'esprit d'abnégation n'a pas à craindre de recevoir du Ciel cet avertissement sévère. Jamais il n'agit dans' des vues d'intérêt personnel, jamais il n'agit pour qu'on le plaigne, qu'on l'admire ou qu'on le loue, jamais il ne cherche à retirer n'importe quels bénéfices ou gloire terrestres de ce qu'il fait; il n'a qu'un but: plaire à Dieu, être utile à ses frères. Aussi peut-on dire, M. F., en toute vérité que l'abnégation, l'immolation de soi-même est la pierre de touche de la véritable vertu : toute piété, toute perfection prétendue, sans esprit d'abnégation, est une piété douteuse, une perfection de mauvais aloi. C'est un édifice sans fondement. On peut être humble jusqu'à la première humiliation, patient aussi longtemps qu'on est sans épreuve, mais on n'a rien de ce qui constitue la sainteté chrétienne.
Il ne faut pas nous le dissimuler, en effet, M. F.,
et il est temps de vous le dire, l'abnégation forme comme un élément essentiel de la vie de l'homme sur la terre, à plus forte raison de la vie du chrétien. Que nous devions être, M. F., toujours et à toute heure dans la disposition de sacrifier au bon plaisir de Dieu nos pensées et nos goûts, nos attraits et nos répugnances, ce n'est, vous le comprenez, que le corollaire nécessaire du grand principe de notre fin et du suprême domaine de Dieu sur toutes ses créatures. Nous ne pouvons, en effet, servir Dieu que par l'abnégation, par le renoncement personnel, par le sacrifice de notre volonté et de tout ce qui nous touche à la volonté même de Dieu. Telle est l'obligation de l'homme. Écoutez maintenant celle du chrétien. Qui d'entre vous ne connaît ces paroles du Sauveur Jésus, que nous lisons au saint Évangile : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive. Si quis vult venire post me, abneget semetipsiim, tollat cnicem suain et sequatur me ? » Telle est, M. F., la proclamation que fait notre divin Chef pour rassembler tous les élus sous son étendard. En vérité, l'entendons-nous, nous tous à qui s'adresse cet appel ? Sommes-nous prêts à régler là-dessus notre vie tout entière? Sommes-nous prêts à nous renoncer nousmêmes et à suivre, chargés de notre croix, Jésus qui marche devant nous en portant la sienne ? « Si quelqu'un veut», dit ce bon Maître. Oh! M. F., comment ne voudrions-nous pas? «A qui donc irions-nous? » N'est-il pas le Seigneur qui « a les paroles de la vie éternelle ? » Non, il n'y a pas à hésiter, car il est « la voie » qui mène à la « vraie vie », il est « la porte par laquelle il faut entrer, pour être sauvé ». Nous devons
donc, M. F., nous renoncer nous-mêmes, nous « dépouiller du vieil homme » avec son immortification, sa sensualité, son égoisme. « Pour marcher sur les traces d'un guide « qui parcourt sa carrière à pas » de géant », dit saint Bernard, il faut être libre de toute entrave, déchargé de tout fardeau ; carrentem seqiti non potes oneratus ». Tout attachement est une chaîne et un poids qui nous arrête et nous retarde ; voilà pourquoi nous devons, ainsi que l'a dit notre divin Maître dans un autre endroit de son Évangile, « haïr » saintement notre âme et la «perdre », si nous voulons la «garder pour la vie éternelle». Il est vrai que la nature répugne étrangement à ce sacrifice : souvent elle murmure et s'écrie, comme autrefois les disciples du Sauveur, quand leur Maître leur annonçait, en des termes qui choquaient leur sens grossier, le mystère de foi et d'amour : « Ce langage est dur et qui peut l'entendre? Durits est hic sermo...» Ce n'est donc pas à la nature, vous le sentez, M. F., qu'il faut demander le courage de faire cette immolation. Heureusement le Seigneur lui-même nous a promis de nous venir en aide et de nous en adoucir les difficultés par l'onction de sa grâce : « Celui qui est notre chef et notre guide sera notre soutien», dit le pieux auteur de V Imitation.
L'esprit d'abnégation, d'ailleurs, M. F., est une vertu féconde qui porte avec elle les plus précieux fruits. L'abnégation donne d'abord la paix du cœur. Avec l'esprit d'abnégation, M. F., un chrétien ne connaît pas les froissements de l'amour-propre, les inquiétudes et les agitations de la susceptibilité , les tortures, les déchirements de la jalousie. Tandis que l'homme personnel et égoïste trouve dans ses
penchants une cause incessante de trouble et de chagrins, tandis qu'attaché à sa volonté propre, il est perpétuellement inquiet de l'accomplir ou de la voir échouer, tandis qu'il s'irrite, se tourmente, s'exaspère des contrariétés, l'âme qui est arrivée à la vertu de renoncement et d'abnégation est toujours calme et paisible; rien n'est capable de troubler son repos intérieur. Lui préfère-t-on telle ou telle personne ? elle ne s'afflige pas, elle ne s'irrite pas, elle trouve qu'on l'apprécie toujours assez. Attribue-t-on à d'autres le bien qu'elle a fait toute seule ? loin de s'attrister et de s'assombrir, loin de troubler les autres par ses plaintes et ses réclamations, elle se réjouit, elle est heureuse de mettre à profit cette occasion envoyée par Dieu de rester cachée et inconnue. C'est ce que nous admirons, M. F., dans la vie de saint François de Borgia. On lui demandait un jour comment, même au milieu des plus rudes traitements et des plus profondes humiliations, il restait toujours calme, portant sur son front l'empreinte de la plus parfaite sérénité. « Tout arrive dans le monde, répondit-il, suivant les desseins de Dieu ; je reçois tout de sa main, sûr que tout est pour mon plus grand bien ». C'est ainsi, M. F., que l'âme d'abnégation est, suivant l'expression de nos saints Livres, comme dans un « festin perpétuel » : des flots de joie inondent son cœur, et la paix, cette paix précieuse dont parle l'Esprit-Saint, et qui « surpasse tout sentiment», coule en elle comme « un fleuve abondant».
Mettant la paix au cœur de celui qui le pratique, le renoncement entretient aussi la paix, l'harmonie entre les chrétiens. Oui ne sait, M. F., que la plupart des conflits malheureux, des dissidences déplo-
rables qui éclatent chaque jour dans la vie commune, et la rendent souvent si amère , ont leur source dans l'égoïsme des uns se heurtant contre l'égoïsme des autres? Chacun ne songe qu'à soi, nul ne veut relâcher en rien de sa manière de voir et de ses goûts, et de là des divisions, des tiraillements opiniâtres. Avec l'abnégation, chacun cède, personne ne résiste, et la bonne harmonie, la paix se maintient parfaite, et, quelque part que l'on soit, dans la famille, dans un établissement où l'on mène une vie commune, dans une société nombreuse, toujours on peut redire avec vérité ces belles paroles du Prophète royal : « Ecce quant bonum et quant jiicundum habitare fratres in ununt ; qu'il est doux, qu'il est précieux d'habiter ensemble unis comme des frères ! »
L'abnégation enfin, M. F., est une source de vertus nombreuses. Elle trouve chaque jour, à chaque heure, à chaque instant du jour, l'occasion de s'exercer tantôt aux dépens de l'ambition, de l'esprit d'intrigue, de l'amour des richesses et des honneurs, tantôt aux dépens de l'orgueil et de l'emportement, tantôt aux dépens de la sensualité et de l'amour du bien-être. Elle purifie l'âme de tout l'alliage profane des vanités et des affections trop humaines, qui ternissaient l'éclat de sa beauté ; elle nous met entièrement sous la direction de l'Esprit-Saint, nous soumettant en tout à l'impulsion de sa grâce, nous transformant en véritables enfants de Dieu, suivant la parole de saint Paul : « Quicumque spiritu Dei aguntur, ii sunt filii Dei » . C'est donc une vertu qui en suppose et en résume bien d'autres, et qui, nous faisant amasser d'inappréciables trésors de mérites,
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nous donne le droit d'attendre des mains de Dieu les plus riches récompenses: « Nisi granum frumenti »
Examinons-nous attentivement, M. F., seul à seul, sans indulgence et sans partialité ; descendons au fond de notre conscience, et, comme si nous étions au tribunal de Dieu, en face de notre juge, demandons-nous où nous en sommes par rapport à l'abnégation chrétienne. Hélas ! n'est-il pas vrai que cet examen, en nous éclairant, en nous montrant à nousmêmes, nous couvrira peut-être de confusion ? Il nous apprendra qu'au mépris de la parole de notre Maître, au lieu de nous détacher, de nous désapproprier de nous-mêmes, de nous renoncer nousmêmes, au lieu de ne nous préoccuper que du bon plaisir de Dieu, nous n'avons presque jamais agi que par une pensée d'égoïsme ou d'intérêt personnel...
Vierge sainte, qui avez été sur la terre un modèle parfait d'abnégation et de renoncement, venez au secours de notre faiblesse. Jusqu'à présent nous n'avons vécu que pour nous-mêmes et, dans nos actions les meilleures en apparence, nous n'avons en réalité pensé qu'à nous. Nous sentons combien il nous est difficile de remonter la pente qui nous entraîne de ce côté ; mais daignez nous assister de votre puissante intercession, et peu à peu nous nous exercerons à marcher sur vos traces et à faire des progrès dans cette vertu. Et, après avoir progressé avec vous à la suite de votre Fils Jésus, nous mériterons de recevoir de ses mains l'éternelle récompense. Ainsi soit-il !
PRONE