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SUR LES COMBATS ET LES TRIOMPHES DE L'ÉGLISE

POUR LE JOUR DE L'EPIPHANIE (8 janvier 1860)

Ecce magi ab Oriente venerunt et procidentes adoraverunt eum.

Voici que des Mages vinrent de l'Orient, et se prosternèrent devant l'enfant nouveau-né pour l'adorer- S. Math., II, 1.

Mes Frères,

A peine le sang adorable de l'Enfant-Dieu a-t-il cessé de couler sous le couteau de la circoncision que déjà commence à luire pour le monde l'aurore du salut et de la régénération depuis si longtemps attendus. La grâce de l'adoption divine ne sera plus désormais le privilège exclusif des enfants de Jacob. Elle est arrivée, cette heure providentielle où vont se réaliser les magnifiques oracles qui promettent au Messie toutes les nations pour héritage, où les peuples de toute langue, de toute tribu, ceux de l'aquilon comme ceux du midi, ceux de l'orient comme ceux du couchant, vont voir paraître une grande lumière au milieu de leurs ténèbres et dans ces régions de la mort où ils gémissent ensevelis. Voici,

en effet, M. F., que tout à coup une belle et lumineuse étoile brille en Orient. A l'aspect de cet astre mystérieux, les Gentils, en la personne des Mages, comprennent qu'un Sauveur leur est né et, par une sollicitation intérieure plus mystérieuse encore, se sentent conviés à son berceau. Aussi les voyez-vous, dociles à l'appel divin, se mettre en route sans délai, sous la garde de Dieu et la conduite de la miraculeuse lumière. Ils dirigent leurs pas vers la Judée ; l'étoile marche devant eux, comme la colonne de feu qui guidait jadis la nation choisie, et c'est à Bethléem qu'ils s'arrêtent, c'est là qu'ils trouvent le berceau du Roi que leur envoie le Ciel. Or ce Roi, vous le savez, M. F., c'est un petit enfant qui a pour palais une étable, pour trône la crèche de vils animaux, et pour manteau royal les langes de la misère et de la pauvreté. Arrivés en sa présence, les Mages se prosternent, déposent à ses pieds leur couronne avec l'hommage de leurs adorations et lui offrent les riches présents qu'ils ont apportés ; ils ont reconnu leur Dieu sous ces étranges livrées, « et procidentes adoraverunt eum ».

Telles furent, M. F., en cette Epiphanie, en cette manifestation du Sauveur, en cette adoration des Mages, prémices de la Gentilité, tels furent les commencements de l'Église, telle fut la genèse de la grande société catholique, à laquelle nous avons le bonheur d'appartenir. Elle était alors renfermée tout entière dans un berceau, mais ce berceau portait les destinées du monde ; ce n'était qu'une semence imperceptible, mais cette semence est devenue un grand arbre, qui couvre toute la terre de son ombre.

Quel grand spectacle pour le chrétien que de la

voir, cette Eglise du Sauveur, poursuivre sa marche à travers les siècles, toujours battue des orages, mais toujours subsistante, toujours attaquée mais toujours victorieuse ! Autour d'elle tout s'altère, tout périt, les peuples disparaissent, les dynasties s'éteignent, les empires s'écroulent, elle seule reste debout ; le temps, qui a été créé pour elle, coule à ses pieds, et, suivant la magnifique expression d'un apologiste tombé, « les âges en passant devant sontrône immobile la saluent reine de l'Eternité ». Depuis Hérode- Agrippa, chaque page de son histoire est remplie d'outrages, d'humiliations, d'épreuves de tout genre; la voix de ses douleurs remplit le monde, tous les points du globe sont tour à tour arrosés de ses larmes et de son sang, mais, partout et toujours, elle a trouvé la fécondité dans les souffrances, la puissance dans les abaissements, l'expansion et les conquêtes dans les persécutions et le martyre.

C'est ce tableau des combats et des triomphes de l'Église que j'ai dessein de faire passer sous vos yeux, M. F. ; puisse-t-il consoler votre cœur dans les tristes jours que nous avons à traverser, puisse-t-il fortifier votre foi comme il fortifie la mienne ! Les épreuves passées de l'Église sont telles qu'elles nous donnent le droit de dire à ses ennemis : Vous serez vaincus, parce que vous n'êtes pas plus forts qu'aux jours de vos précédentes défaites ; et à l'Église elle-même : Tu vaincras, parce que tu n'es pas plus faible qu'aux jours de tes triomphes passés.

Avant de commencer, implorons Marie.

Ave Maria.

Il en est qui jugent de la stabilité de l'Église par les persécutions qu'elle éprouve et par les sinistres prédictions qui la menacent. On comprend que leur foi s'inquiète et chancelle et qu'ils désespèrent presque de l'avenir. Mais un chrétien, qui sait qu'il entre dans ses destinées comme dans celles de son Époux divin de passer par les souffrances pour arriver à la gloire ; que, vouée aux larmes et aux angoisses dès son berceau, elle doit toujours porter sur sa tête la couronne d'épines, dans ses mains le roseau de la Passion, et, sur ses chastes épaules, la pourpre dérisoire qu'on jeta sur les épaules du Fils de l'homme ; un chrétien, qui sait que le glaive dont on nous menace n'ensanglante que la main qui veut nous en frapper, et que le christianisme n'est jamais plus près du triomphe que lorsqu'il semble expirer sur la croix ; un chrétien, qui sait tout cela, trouve dans le passé assez de garanties pour envisager le présent sans étonnement et l'avenir sans effroi : « A sœculo in sœculum respicit et nihil est mirabilis in conspectn ejus ». Or, M. F., j'ose espérer que tels seront vos sentiments à tous quand nous aurons rapidement parcouru ensemble ce vaste champ de bataille que nos pères, les chrétiens et les martyrs, ont arrosé de leurs sueurs et de leur sang et que, depuis dix-huit siècles, l'Église couvre de ses trophées, victorieuse tour à tour des persécutions, de l'hérésie, de l'incrédulité.

L'Église ne fait que de naître. Jésus-Christ vient de lancer cette arche sainte au milieu du monde, ne lui promettant d'autre port que l'éternité, et déjà de toutes parts éclate la tempête : « des flots de sang inondent son berceau ». Au premier bruit de la pré-

dication des apôtres, la cité déicide se lève en fureur pour combler la mesure de ses crimes ; après avoir crucifié le Maître, elle veut exterminer les disciples et aussitôt de la persécution « ce glaive qui ne doit rentrer dans le fourreau qu'à la fin des temps », est tiré contre l'Église. Etienne, le diacre, est lapidé, Jacques, frère de Jean, expire sous les coups d'un fer meurtrier, et presque tous les généreux soldats du Christ, Pierre à leur tête, sont chargés de chaînes et gémissent dans de noirs cachots.

O Eglise infortunée ! que vas-tu donc devenir ? tu ne comptes pas un jour d'existence et déjà le fer est levé contre toi, tes chefs sont captifs, tes rares enfants, sans guide et sans appui, sont devenus la proie de tes cruels ennemis. Pauvre Église ! ah ! je crains bien que le lieu qui te vit naître, il n'y a qu'un instant, soit bientôt le témoin de ta mort, et que tu n'aies qu'à rencontrer une tombe là où naguère tu trouvas un berceau.

Mais non! M. F., ne craignons rien pour elle : c'est Dieu qui l'a fondée, il saura bien, quand il en sera temps, la soutenir et la défendre ; touché des prières de ses enfants, il sort bientôt du sommeil où il semble enseveli. Hérode Agrippa, le premier persécuteur du christianisme, expire frappé par Dieu au milieu des plus cruels tourments, et, à la voix d'un ange, les fers tombent des mains de Pierre et les portes des prisons s'ouvrent devant lui. Les chefs de la nation juive se convertissent; le peuple se précipite enfouie sur les pas des nouveaux prédicateurs, différentes Églises s'établissent en Judée, la Synagogue frémit tremblante, éperdue ; frappée à mort, elle se débat quelque temps et bientôt tombe ; et la parole évan-

gélique court et s'étend de toutes parts avec la rapidité de la flamme ; le persécuteur terrassé sur le chemin de Damas , Saul , devenu apôtre intrépide , annonce partout la bonne nouvelle ; Athènes le reçoit et convoque pour l'entretenir les restes du Portique et de l'Académie, et « le Dieu inconnu » trouve des adorateurs jusque dans l'Aréopage. Rome ellemême , cette reine du monde , est prise dans le vaste filet jeté par le pêcheur de Génézareth ; Simon- Pierre vient y fixer sa chaire au pied même du trône des Césars. Quelle victoire, M. F. ! y en eut-il jamais de plus prompte et de plus merveilleuse?

Cependant le glaive ne devaitpas encore rentrer dans le fourreau; un autre ennemi bien plus formidable va se déchaîner contre l'Eglise : c'est le paganisme armé de toute la puissance des empereurs. Il ne s'agit plus seulement d'arrêter les progrès de l'Évangile, il s'agit de purger l'Empire d'une race odieuse et d'exterminer le nom chrétien. La persécution, jusqu'alors concentrée sur quelques points rares et isolés, dilate son foyer ; des édits de proscription se succèdent ; une horrible émulation de carnage anime les Césars, les proconsuls, les gouverneurs de provinces et, suivant le mot énergique de Tertullien, « pour en finir avec les ennemis des dieux, Rome fait de l'univers entier un bourreau » ; le luxe d'une cruauté raffinée se déploie dans des tourments recherchés, dans des supplices jusqu'alors inouïs, multipliant la mort sous mille formes diverses: « zxquisiiissimis suppliciis mortern intentabant », dit un historien du temps. Mort aux chrétiens ! Les chrétiens aux lions ! Tel est le cri général répété par toute la terre, le mot de ralliement que se donnent les enne-

mis de la Croix ; les chrétiens sont traqués comme des bêtes fauves ; pour le plaisir du peuple-roi on les amène au milieu des amphithéâtres, où ils sont broyés sous la dent des lions, brisés sur les chevalets, déchirés parles ongles de fer, jetés dans les bûchers, sur les grils ardents, dans les chaudières bouillantes. Cet état dura trois siècles, pendant lesquels le sang fut versé comme l'eau et l'Église foulée comme la vendange sous le pressoir. Or, M. F., après une guerre si longue et si meurtrière, reste-t-il encore des chrétiens ? Qu'est devenue l'Église ? A-t-elle pu ne pas disparaître dans une aussi épouvantable tempête? Ah! M. F., attendez que le bras des persécuteurs soit lassé, que le tranchant des glaives soit émoussé à force de massacres; laissez se dissiper la fumée des bûchers qui nous cache la lumière, et demandez ensuite où est l'Eglise, et vous verrez une croix dominer le Capitole. Les dieux du polythéisme, Jupiter Capitolin à leur tête, ont quitté leurs autels pour céder la place au Crucifié; les Césars sont descendus de leur trône, que dis-je ? ils ont abandonné leur ville, qui ne sera plus désormais que la ville des Pontifes ; l'auréole sacrée du successeur du batelier de Galilée les a fait reculer jusqu'à Constantinople, comme s'ils craignaient de n'être plus à Rome que la seconde majesté.

Comme l'arbre planté dans le champ des morts, le christianisme a poussé vigoureusement dans le champ du martyre ; on a eu beau le mutiler, le livrer au feu, le fouler aux pieds, il a poussé de nouveaux rejetons sous la hache des persécuteurs; il a reverdi au milieu des flammes, on l'a vu renaître plus fort et plus beau sous les coups qu'il a reçus. Demandez donc mainte-

nant où sont les chrétiens? Ah! ils sont partout, ils remplissent les provinces, les villes et les campagnes ; pour eux les tourments étaient une fête, la mort un banquet de joie, et, après avoir péri sous le glaive, ils semblaient renaître de leurs cendres, c'est-à-dire, suivant la belle pensée de Tertullien, toujours rappelée, jamais assez méditée, « le sang des martyrs devenait une semence de nouveaux chrétiens, sanguis martyrum semen christianorum » .

Providence de mon Dieu, que vous êtes admirable ! La victoire était plus que complète, M. F. : au moment même où les ennemis de l'Église entonnaient l'hymne du triomphe et proclamaient solennellement qu'elle avait disparu de la terre, au moment où le paganisme, sûr du succès, adressait de solennelles actions de grâces à ce barbare empereur, disons mieux à ce bourreau couronné, qui avait fait égorger plus de chrétiens que ses prédécesseurs, et lui élevait de fastueux monuments avec cette orgueilleuse inscription : « Gloire à Dioclétien pour avoir à jamais détruit le nom chrétien », l'Église, sortie des cryptes et des catacombes, se montrait radieuse et puissante au grand jour; elle avait déjà pour limites territoriales les limites mêmes de l'empire: le Rhin, l'Euphrate et l'Atlas, la Gaule, l'Espagne, l'Afrique ; toutes les forces des nations se sont jetées dans son sein pour y puiser la civilisation et la vie ; les maîtres du monde eux-mêmes veulent marcher à la lumière de la foi. En sorte qu'au témoignage peu suspect d'un historien libre-penseur, « tous les yeux purent voir dès lors combien elle avait grandi, les pieds dans le sang, et tous les esprits pressentir qu'une puissance irrésistible lui assurait la conquête de l'avenir ».

Toutefois, M. F., il ne devait pas y avoir de calme pour l'Église. Sur la mer de ce monde, un orage appelle un autre orage : « abyssus abyssum invocat ». Je ne parle pas, M. F., de l'invasion des barbares : dans leur marche rapide comme la foudre, ils menacent, il est vrai, de tout envahir, les souvenirs du passé comme l'espoir de l'avenir. Mais Dieu ne le permet pas: « les animaux du désert, comme parle le Prophète, tressaillent d'une mystérieuse terreur en présence de leur roi », et le flot de l'Évangile, qui couvrait déjà tout l'empire, monte jusqu'à leur âme pour la subjuguer. Le Sicambre courbe sa tête devant celle du Christ, son arme s'abaisse devant la Croix, et ceux que ni le Rhin ni les Alpes ni les Pyrénées ni les légions romaines n'ont pu arrêter, se suspendent à la voix des Évêques leur annonçant un Dieu humilié et mourant par amour.

Mais voici venir les hérésies. Ce ne sont plus les ennemis du dehors, ce sont les enfants de l'Église qui déchirent le sein de leur mère. Une nuée de sectaires turbulents et indociles, une foule d'esprits inquiets et superbes, hardis contre le bon sens et l'évidence, mais affamés de gloire, de quelque côté qu'elle vienne, « disposés, dit Leibnitz, à mettre le feu aux quatre coins du monde pour le plaisir de faire du bruit et de voir un bel incendie », se révoltent contre l'Église, lui disputent ses plus incontestables prérogatives, attaquent successivement ses dogmes les plus vénérables, s'acharnent à démolir pièce à pièce ce grand édifice de la foi chrétienne, déjà scellé de tant de sang et cimenté de tant de victoires, et lui font regretter son premier âge et le glaive de ses tyrans. O- profondeur des conseils de Dieu ! O admirable destinée de l'Église !

Du Calvaire elle tombe dans l'amphithéâtre, et de l'amphithéâtre dans les mains des sectaires. Avec cette espèce d'ennemis, ses combats sont de tous les jours, et tous les jours il faut vaincre ou succomber. On parle de certains rivages que troublent des ouragans éternels, et sur lesquels la foudre gronde toujours ; mais ces lieux désolés ne sont qu'une pâle image de l'Église ravagée par les hérésies. C'est Pelage qui nie la grâce, Arius qui attaque la consubstantialité du Verbe, et Macédonius la divinité du Saint-Esprit. Nestorius brise l'unité de personne en Jésus- Christ. Eutychès mêle et confond ses deux natures. Aérius condamne la prière pour les morts, Vigilance le célibat des prêtres, l'invocation des saints. La Pénitence est attaquée par les Novatiens, l'Eucharistie par Béranger. Que fera l'Église, M. F., au milieu de tant d'éléments de dissolution? Qui démêlera le chaos de toutes ces erreurs ? Qui rendra au soleil de la vérité son éclat obscurci ? Qui fera encore une fois sortir du sein des eaux la terre presque submergée et engloutie ? Ce sera vous, ô mon Dieu, qui ne permettez pas à la nuit d'usurper l'empire du jour, vous qui commandez aux eaux de l'abîme et qui êtes obéi, vous qui ne souffrirez jamais que l'enfer prévale contre votre Église , car vous l'avez juré. C'est Dieu, en effet, M. F., qui fait naître en ces jours dans son sein tant d'intrépides défenseurs : les Irénée, les Origène, les Athanase, les Cyrille, les Hilaire , les Augustin et tant d'autres mâles génies qui protègent de leurs voix et de leurs écrits la foi menacée. A l'appel des suprêmes Pontifes, tous ces valeureux champions de la doctrine se

réunissent, l'Eglise s'assemble dans ses conciles gé-

néraux, et le mensonge est confondu, et l'erreur est dévoilée, et l'hérésie foudroyée ; la tempête passe, le jour renaît et la barque du pêcheur, que l'on croyait chavirée, est encore à flot, toujours, ce semble, faible, chancelante, mal assurée, toute meurtrie par les orages qu'elle a traversés, mais elle survit et la vague qui la promène doucement, roule autour d'elle les débris de ces grands navires qui voulaient la submerger. De tous les bruits que fit l'arianisme il ne reste que le souvenir d'un cadavre hideux, sur lequel la pitié même ne daigne pas abaisser ses regards. Quant aux autres ennemis de l'Église, c'est à peine si leurs noms sont parvenus jusqu'à nous. Où sont les disciples de Nestorius et d'Eutychès ? Que sont devenus les Manichéens, les Donatistes et les Vaudois? Où sont les partisans de Wiclef et de Jean Huss ? Ils sont morts, et l'Église est restée assise sur le sol tout chargé de leur poussière et de leurs débris, comme s'il fallait que, dans ces déserts du temps, l'éternité des promesses divines parût toute seule !

Mais l'hérésie n'a pas encore déployé son dernier effort. Un jour vint où l'Église reçut d'un de ses enfants le coup le plus funeste qu'elle ait jamais ressenti. Qui pourrait en effet se rappeler sans frémir l'affreuse tempête que souleva l'insurrection du moine apostat de Wittemberg ? Quel trouble et quel bouleversement alors dans l'Église de Jésus-Christ! Une fois le principe de l'autorité ébranlé, la fureur des disputes fut déchaînée ; on vit s'élever autel contre autel, troupeau contre troupeau, pasteurs contre pasteurs; des discussions théologiques on passa bientôt aux luttes sanglantes : rois et peuples, citoyens et

SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS 6l

citoyens, nations et nations s'entredévorèrent dans des guerres, disons mieux dans des carnages fratricides, depuis la Baltique jusqu'au pied des Alpes, des Cévennes et des Pyrénées. S'armant pour la doctrine nouvelle, une foule de princes se détachent à l'envi de l'Église ; toute l'Europe semble prête à lui échapper; Rome elle-même, Rome le centre de la catholicité, Rome, la dépositaire des éternelles promesses, est saccagée par les hordes luthériennes du connétable de Bourbon. L'un des siens, Georges Frondsberg, montre à son cou la chaîne d'or dont il veut, dit-il, étrangler le Pape. C'est alors, M. F., c'est dans cette ivresse de triomphe que les religionnaires ouvrent l'Apocalypse, ce livre des mystérieuses prophéties, pour y chercher le jour où doit finir la Papauté, et trouvent qu'une année fort peu éloignée doit être la dernière de « l'antéchrist romain et de la prostituée de Babylone » . Mais ils en seront pour leurs frais de prophétie, ils ont compté sans les décrets divins. Pendant que s'opèrent de si grandes défections, l'Eglise répare ses pertes avec avantage , et ne se retire des bords qui la repoussent que pour porter ailleurs le soleil de sa domination. Tandis que le Nord de l'Europe abandonne son étendard, elle s'ouvre un passage jusqu'aux terres les plus reculées de l'Asie, elle entre par là dans les Indes, pénètre dans des archipels ignorés et recueille rapidement au Japon la moisson d'élus qu'elle doit donner au Ciel; et, comme s'il ne lui suffisait pas de l'ancien monde, où elle a fini de promener son flambeau, voici qu'un nouvel univers s'offre à ses conquêtes : elle voit venir à elle des enfants qu'elle n'a point connus, la Croix fleurit dans les déserts de l'Amérique, et ses sauvages habi-

tants sont transformés en doux adorateurs de l'Évangile.

C'est ainsi, M. F., que, malgré les obstacles qu'on oppose à ses progrès, l'Église continue de féconder la terre, et que, même dans sa vieillesse, elle renouvelle le miracle des anciens jours et conserve la force et la vigueur d'une jeunesse immortelle. Ah! c'est qu'elle a la vie dure, passez-moi le terme, M. F., cette glorieuse Eglise du Christ : pas plus que la hache des bourreaux et le glaive des tyrans, les sectaires n'ont réussi à l'entamer; pas plus que Néron et ses imitateurs, pas plus que l'apostat Julien, pas plus que les sectaires, ses aïeux, Luther n'a réussi à l'altérer, et, si sa secte, plus vivace que les autres, est arrivée jusqu'à nous, voici qu'aujourd'hui, au dire même de ses adeptes, elle se dissout, elle s'en va, et, sans être prophète ni fils de prophète, nous pouvons annoncer, sans crainte de nous tromper, que le jour n'est pas loin où l'Église pourra raconter aux générations qu'elle a rencontré le protestantisme, comme autrefois l'arianisme, dans sa route à travers les temps, « transiens per médium illorum ibat » .

Venez donc, après tant d'ennemis vaincus, ô incrédules du dix-huitième siècle, vous qui êtes si fiers de vos lumières et de vos forces, venez pour être vaincus à votre tour et préparer à l'Église de Jésus-Christ un nouveau triomphe. La voyez-vous, M. F., cette horde impie essayer de mutiler la vigne du Seigneur? «Jusque-là, dirons-nous avec le plus éloquent orateur de notre siècle, quand on attaquait la religion, on l'attaquait sérieusement ; le dix-huitième siècle suivit un autre système. Le coryphée de cet âge, vous savez son nom, inventa le rire, et, le premier, en donna les

plus cyniques exemples. Bientôt cette épidémie du sarcasme eut envahi non seulement la France entière mais les royaumes du Nord ; de Paris elle étendit son réseau jusqu'à Berlin. Le rire passa des philosophes aux gens de cour, des académies dans les salons ; il atteignit les marches du trône ; on le vit sur les lèvres du prêtre; il prit place au sanctuaire du foyer domestique entre la mère et les enfants. Eh ! de quoi donc, grand Dieu ! riaient-ils tous ? M. F. , ils riaient de Jésus- Christ et de l'Evangile », et si, parfois, dans ce vaste concert de plaisanteries, on suspendit l'infernal sifflement dont on poursuivait le Christ, ce fut pour s'encourager, dans un langage qui fait encore dresser les cheveux sur la tête, à « écraser l'infâme ». (C'est ainsi, M. F., que l'infamie elle-même osait désigner le Fils de Dieu et l'œuvre sublime qu'il a laissée sur la terre. )Alors éclate, comme corollaire inévitable, laplus furieuse des révolutions qu'on ait vues depuis l'origine des empires ; la tête du plus innocent des rois n'a pas plutôt été traînée aux gémonies de la rue que la Croix est arrachée et brisée dans toute l'étendue du royaume ; partout les temples sont abattus, les autels renversés, les prêtres égorgés ou proscrits ; plus d'augustes cérémonies, plus d'objets qui puissent rappeler le culte des aïeux ; tout est aboli, livré aux flammes ou traîné dans la boue. A la place des cantiques sacrés, on n'entend plus que les chants de la licence, les hurlements, les vociférations d'une populace en furie ; les coupes saintes sont profanées au milieu des orgies, d'immondes animaux couverts des ornements du sacerdoce se promènent par les rues ; et, sur les autels où s'immolait chaque jour le Dieu vivant, d'infâmes créatures, travesties en déesses de

la Raison, viennent recevoir l'encens de l'idolâtrie la plus hideuse. Je m'arrête, M. F., je crains qu'il n'y ait ici quelque vieillard qui ait été témoin de ces jours de désolation et ne m'accuse de présenter ce tableau sous des couleurs trop faibles.

L'impiété triomphante ne s'en tient pas là: elle passe les monts, elle précipite sa marche vers la capitale du monde chrétien, elle s'élance, l'épée à la main, sous les voûtes du Vatican, et, prenant à la gorge le suprême Pontife, elle l'arrache agonisant au trône et à l'autel et le traîne en France, où il meurt victime de son apostolique fermeté, Oh! M. F., je vous adjure, si jamais il parut que c'en était fait de l'Église, n'était-ce pas alors ? Aussi l'impiété poussait-elle de frénétiques cris d'allégresse, elle croyait avoir fait mentir les promesses divines, elle croyait avoir renversé pour jamais la pierre fondamentale.

Mais écoutez. A un jour donné de l'histoire, les Juifs se saisirent du Christ Jésus : après l'avoir traîné de tribunal en tribunal, ils le pendirent à un infâme gibet et le jetèrent dans une tombe, sur laquelle ils firent rouler une énorme pierre; puis, dansant sur cette tombe, ils s'écrièrent triomphalement : « Il est mort! » A peine avaient-ils parlé, que la terre tremblait, le mort se remuait dans son sépulcre, soulevait la pierre et, renversant ses ennemis à droite et à gauche, se levait rayonnant de puissance et de vie. C'est ce qui est arrivé à l'Église. Il y a soixante ans environ, les philosophes et les impies, en scellant à Valence le cercueil d'un captif qui, à les entendre, était le dernier des papes, croyaient avoir mis pour jamais l'Église elle-même dans la tombe, et, comme autrefois l'ange de l'Apocalypse, spectateur du der-

nier triomphe du Christianisme, en avait chanté d'avance la gloire par ce mot unique, jeté au milieu de la stupéfaction des mondes : « Factum est, c'est fait », ainsi alors ces hommes, véritables anges de l'abîme, chantèrent le triomphe définitif de l'Enfer, en criant à tous: « Factum est. c'est fait. L'Église est morte; nous l'avons enterrée sans retour! » A peine avaient-ils parlé que déjà la morte se remuait, elle aussi, dans son sépulcre, et, comme son Maître, après avoir jeté de côté ses ennemis, sortait victorieuse du tombeau en chantant le cantique de la délivrance. Élu à Venise sous la protection des enfants de ces barbares du Nord qui étaient venus jadis venger les crimes de Rome idolâtre, l'immortel Pontife, vicaire de Jésus-Christ, remontait sur la chaire de Pierre, la Croix reparaissait pour sauver une seconde fois le monde, la Religion se relevait avec son chef, son culte retrouvait ses saintes pompes, son ministère, ses apôtres, et les peuples étonnés lisaient sur son front couronné de blessures et de victoires: « Voici celle à qui il fut promis que les portes de l'enfer ne prévaudraient pas contre elle ».

Nous assistons en ce moment, M. F., à une nouvelle conspiration des puissances de l'abîme. Les ennemis de l'Église ont surtout à cœur de se débarrasser de ce qu'ils considèrent comme l'épouvantail de dix-huit siècles, de cette papauté dont ils attribuent la durée à l'ignorance et à la superstition. « Il faut que le catholicisme tombe, s'écrient les uns, dignes fils de Voltaire , dans la franche expansion d'une haine forcenée : le Pape est l'ennemi du genre humain, le clergé n'est qu'un criminel qu'il faut étouffer dans la boue». «La papauté est la bienfai-

trice des sociétés et des peuples, s'écrient les autres, fils dégénérés des croisés, dans un semblant de dévoûment à sa cause ; mais elle a fait son temps, elle ne pourrait plus désormais que retarder l'humanité dans sa marche d'ascension et de progrès». Et les uns et les autres entourent son lit de mort, qui avec joie, qui avec une hypocrite compassion, annonçant avec autorité qu'elle est entrée dans son agonie et qu'elle touche à son heure dernière. «Les aveugles! les malheureux ! dit saint Augustin, ils s'imaginent que l'Église ne saurait plus exister, parce qu'ils l'ont quittée » ! Qu'ils prennent garde: hommes d'un jour, ils vont passer tout à l'heure, et l'Église et la Papauté resteront toujours et sans eux. En vain l'Arabe essaye, en passant, d'arracher une pierre desPyramides du désert, le superbe monument continue de regarder les cieux et le noir Africain a disparu dans la solitude. Pour nous, M. F. , disciples sincères du Christ et de sa religion, en ces jours d'angoisses, serrons-nous plus que jamais autour de notre Père commun; suivons-le de nos vœux et de notre dévoûment et de notre filial amour dans son nouveau Geth sémani ; que notre cœur l'accompagne sur son nouveau Calvaire, et, suivant la belle parole de cet éloquent prélat dont l'héroïsme chevaleresque fait naître la louange sur toutes les lèvres et la reconnaissance dans tous les cœurs, « attendons avec confiance le troisième jour, le jour qui ne manque jamais aux inépuisables destinées de la Croix et des Crucifiés, le jour de la résurrection ». Ainsi, M. F., que la tempête ne vous effraye pas : cette formidable épreuve contient le germe d'un prochain triomphe. Bien que des nuages épais semblent nous dérober la vue du

rivage, sachons qu'il nous attend en dépit des écueils, car, au moment où la violence des vents déchaînés nous menace des derniers périls, nous n'aurons qu'à tendre notre voile, et c'est l'orage même qui nous poussera frémissants au port.

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