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POUR LA FÊTE DE LA SAINTE TRINITÉ

(31 mai 1863)

La fête que nous célébrons aujourd'hui, vous le savez, M. F., a pour but spécial de ranimer notre foi et notre dévotion pour le grand mystère qui est le fondement de tous nos dogmes, et, en quelque sorte» le pivot divin, l'axe sacré, autour duquel tout gravite dans notre sainte Religion, le mystère auguste qui fait l'objet de nos adorations en cette vie, et qui doit faire dans l'autre notre éternelle félicité, le mystère ineffable d'un Dieu en trois personnes, le mystère de la Sainte Trinité. Vous exposer nettement, M. F., l'enseignement catholique sur la Trinité, vous montrer en peu de mots que cette doctrine vient de Dieu et qu'elle a toujours été celle de l'Église, essayer enfin de vous donner , à la suite des plus illustres Docteurs, quelques considérations dans la vue d'éclaircir ce mystère, tel est le thème dont nous venons vous présenter les développements .

Pour bien nous rendre compte, M. F., de ce que nous enseigne la foi, je crois n'avoir rien de mieux à faire que de vous exposer le dogme dans son énoncé

authentique. Or voici ce que nous lisons dans un symbole reçu par toute l'Église, le magnifique symbole de saint Athanase : « La foi catholique consiste à adorer un seul Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans l'Unité, sans confondre les personnes et sans diviser la substance ; car autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit; mais le Père, le Fils, le Saint-Esprit ont une même divinité, une gloire égale, une majesté coéternelle* ce qu'est le Père, le Fils, le Saint-Esprit le sont aussi. Le Père est incréé, le Fils est incréé, le Saint-Esprit est incréé. Le Père est infini, le Fils est infini, le Saint-Esprit est infini. Le Père est éternel, le Fils est éternel, le Saint-Esprit est éternel. Et pourtant ce ne sont pas trois Eternels, mais un seul Eternel ; ce ne sont pas trois Infinis, mais un seul Infini ; ce ne sont pas trois Incréés, mais un seul Incréé. De même, le Père est tout-puissant, le Fils est toutpuissant, le Saint-Esprit est tout-puissant ; et pourtant ce ne sont pas trois Tout-Puissants, mais un seul Tout-Puissant. Le Père est Dieu , le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu, et pourtant ce ne sont pas trois Dieux, mais un seul Dieu. Le Père est Seigneur, le Fils est Seigneur, le Saint-Esprit est Seigneur ; et pourtant il n'y a pas trois Seigneurs, mais un seul Seigneur. Car, si la vérité catholique nous oblige à reconnaître chacune des trois personnes comme Seigneur et comme Dieu, elle nous défend aussi de reconnaître trois Seigneurs et trois Dieux ».

Remarquez-le bien, M. F., notre dogme n'affirme pas de Dieu l'Unité et la Trinité dans le même sens et sous le même rapport, ce qui serait absurde : il

affirme la Trinité sous le rapport des personnes, et l'Unité sous le rapport de la nature, ce qui n'implique aucune contradiction, ce que n'interdit aucune logique. C'est donc en vain que quelques raisonneurs attardés, ramassant dans l'arsenal du XVIIIe siècle une assertion usée, croient avoir renversé pour jamais le dogme de la Trinité, en disant que l'arithmétique chrétienne consiste à enseigner que « un fait trois et que trois font un ». Si ces prétendus philosophes se donnaient la peine de réfléchir, ils verraient que jamais l'Église n'a enseigné qu'une substance fût trois substances, ou que trois personnes fissent une personne. « Quand elle enseigne la Trinité dans l'Unité, dit saint Thomas d'Aquin, elle n'introduit pas le nombre dans l'unité de l'essence ; mais elle compte les personnes qui sont dans l'unité de la nature divine, comme on compte la pluralité des personnes dans l'unité de la nature humaine ».

Il y a donc, M. F., dans l'unité de la nature divine trois personnes distinctes ; écoutez maintenant l'ordre dans lequel subsistent ces trois personnes, je continue le symbole de notre grand Docteur : « Le Père n'a pas été fait ni créé ni engendré; le Fils est du Père seul, non pas fait ni créé, mais engendré ; le Saint-Esprit est du Père et du Fils, non pas fait ni créé ni engendré, mais procédant des deux ». Le Père est donc la première personne: il est sans principe, il est lui-même le principe des deux autres ; le Fils est engendré du Père ; le Saint-Esprit procède du Père et du Fils : tel est l'ordre des personnes divines, telle est la sainte et admirable hiérarchie de cette ravissante société, où s'écoule dans l'indicible effusion d'un inaltérable bonheur la vie de notre

Dieu. Mais, il faut bien 3^ faire attention, cette incomparable hiérarchie n'emporte aucune inégalité entre les trois personnes. « Dans cette Trinité, dit encore l'Église par l'organe de saint Athanase, il n'y a rien de postérieur ni d'antérieur, il n'y a rien de plus grand ou de plus petit, il y a trois personnes absolument égales, absolument coéternelles ».

Voilà en abrégé, M. F., ce que la foi nous enseigne sur ce mystère. Voilà en substance ce que l'Écriture et les saints Docteurs nous en apprennent. Bien qu'au sentiment de saint Thomas d'Aquin le mystère de l'auguste Trinité ait été indiqué par Dieu lors de la création de l'homme, il est certain que sa connaissance était peu répandue parmi les Juifs. Dieu mesurait, pour ainsi dire, au tempérament de son peuple l'étendue des vérités qu'il lui révélait. Si les patriarches et les prophètes du Testament ancien étaient initiés à la connaissance de ce grand dogme, ils ne le prêchaient point clairement au peuple, dont ils étaient les docteurs ; ils se contentaient de lui dire qu'il y avait un seul Dieu, qui a créé et qui gouverne toutes choses, qui, dans sa justice, récompense libéralement les bons et châtie rigoureusement les pécheurs. La plupart des Israélites étaient trop grossiers pour porter une plus grande lumière, entourés qu'ils étaient de peuples idolâtres et si enclins euxmêmes à l'idolâtrie. Pour révéler aux hommes le mystère de sa vie intime, Dieu attendait le moment où il devait accomplir en leur faveur le plus grand acte d'amour que son cœur pût lui inspirer. Il fallait qu'une personne de cette adorable Trinité, se mêlant par l'Incarnation à la société des hommes, vînt ellemême leur révéler le secret de la société parfaite qui

subsiste éternellement au sein de la nature divine. C'était au Fils de Dieu, descendu en terre, c'était au Dieu fait homme, c'était au Sauveur Jésus qu'il était réservé de nous enseigner clairement le dogme de l'adorable Trinité.

Les trois premiers Evangélistes nous racontent l'histoire du baptême de Notre-Seigneur. Quand le divin Maître sortit des eaux, ainsi qu'ils nous l'apprennent, on vit l'Esprit-Saint descendre sous la forme d'une colombe et se reposer sur sa tête, et on entendit en même temps une voix qui disait du haut des cieux : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances ». Vous voyez, M. F., combien distinctement sont ici désignées les trois personnes divines: Dieu le Père qui parle, Dieu le Fils, Jésus-Christ, qui est baptisé, et le Saint- Esprit qui se montre sous la forme d'une colombe.

Que n'ai-je le temps de vous redire presque en entier le discours admirable où le Sauveur, au moment de quitter ses disciples, épancha une dernière fois son âme avec tendresse dans leur cœur et leur fit ses touchants adieux ? Dans ses paroles tout empreintes du sceau incommunicable de la divinité, vous verriez l'enseignement le plus formel de l'unité de la nature et delà distinction des trois personnes divines. Vous me permettrez, M. F., d'en détacher quelques traits ; veuillez seulement faire bien attention : chacune de ces paroles est un foyer de clartés, elles racontent de la manière la plus lumineuse la vie de l'auguste Trinité. « Si vous m'aimez, dit Notre-Seigneur, gardez mes commandements, et moi je prierai mon Père, pour qu'il vous donne un autre Consolateur qui vive éternellement en vous

L'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir et que mon Père vous enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous rappellera tout ce que je

vous ai dit Il est avantageux pour vous que je

m'en aille, car, sije ne m'en vais point, l'Esprit-Saint ne viendra point à vous, mais, sije m'en vais, je vous l'enverrai». Ne suffit-il pas, M. F., je vous ledemande, de méditer ce texte divin sans prévention, sans préjugé, sans préoccupation systématique, pour y voir, avec l'Église, trois personnes réellement distinctes entre elles, et toutes trois également divines, ayant la même nature et par conséquent la même opération ? Mais il est dans le Nouveau Testament un passage qui nous révèle ce grand dogme de la manière la plus précise et la plus claire ; c'est cette parole que le Sauveur adressait à ses Apôtres après sa résurrection et que nous lisions tout à l'heure dans l'évangile de cette fête : « Allez, instruisez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Par ce mot : « au nom, in nomine », le Sauveur marque l'unité de la nature, et dans ces mots: Père, Fils et Saint-Esprit, il désigne les personnes divines par leurs noms propres et particuliers.

Les écrits des Apôtres, M. F., sont pleins de la même doctrine. L'apôtre saint Jean dit expressément dans l'une de ses Epîtres : « Il y en a trois qui rendent témoignage dans le Ciel : le Père , le Verbe et le Saint-Esprit, et ces trois sont une même chose ». A quoi bon plus de témoignages, M. F. ? Ne devrai-je pas plutôt m'excuser d'en avoir tant cité devant vous, qui adhérez si fermement à la vérité de ce mystère?

Résumons-nous donc en disant que la foi à ce mystère est un précieux héritage que Jésus-Christ

nous a laissé, que les apôtres nous ont transmis, et que la Sainte Église, notre mère, a toujours conservé avec le plus grand soin. Elle veut qu'il soit enseigné aux enfants dès que s'éveillent en eux les premières lueurs de l'intelligence, elle veut que tous les fidèles en soient instruits et fassent profession de le croire. Toutes les pratiques sacrées, toutes les saintes cérémonies de son culte, qui ne le sait ? concourent à maintenir, à fortifier, à étendre la connaissance de cet adorable mystère. Si elle enseigne aux chrétiens à s'armer souvent du signe de la Croix, elle veut qu'ils le fassent « au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit ». C'est au nom de ces trois personnes divines qu'elle régénère les enfants dans l'eau purifiante du baptême, qu'elle remet les péchés au tribunal réconciliateur, qu'elle consacre ses ministres dans le sacrement de l'Ordre. Si elle donne aux évêques et aux prêtres le pouvoir de bénir, elle veut qu'ils le fassent « au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit ». Pas de prière, pas d'hymne, pas de louange qu'elle fasse répéter plus souvent que cette admirable doxologie : « Gloire soit au Père, au Fils et au Saint-Esprit ». En vérité, M. F., quelles preuves pourrions-nous encore désirer de l'existence de ce mystère, que Jésus-Christ a révélé à ses apôtres, et que les apôtres ont publié dans tout l'univers ; de ce mystère pour la défense duquel tant de martyrs ont versé leur sang et sacrifié leur vie, tant de saints confesseurs ont souffert la prison, l'exil, la proscription, la perte de tous leurs biens ; de ce mystère que tant de saints docteurs, tant de nobles intelligences ont soutenu par leurs écrits ; de ce mystère, en un mot, que l'Église a constamment cru et adoré dès le

moment de son origine, et dont l'enseignement s'est maintenu pur et intact jusqu'à nos jours, malgré les attaques si souvent renouvelées de l'hérésie et de l'impiété ?

Il serait téméraire sans doute, M. F., de vouloir pénétrer trop avant dans l'intelligence de ce mystère ; toute présomption serait souverainement déplacée, et nous exposerait, suivant le mot de l'Esprit divin, au danger d'être écrasé sous le poids infini de la gloire divine. Que sommes-nous, en effet, pour embrasser l'infini, et de quel droit prétendrions-nous comprendre Dieu parfaitement, nous pour qui tout est mystère, nous qui nous comprenons si peu nousmêmes, et pour qui les choses, même les plus vulgaires, sont pleines d'obscurités de tout genre? Mais, si nous ne parvenons pas à dissiper les nuages qui nous dérobent les secrets de la vie divine, ne pouvons-nous pas, à l'école des saints Docteurs, des théologiens et des philosophes catholiques, chercher à les rendre, ces nuages, plus transparents ? Écoutez, M. F., comment les Pères de l'Église, fondés sur la sainte Écriture, ont cherché à expliquer, dans la faible mesure des conceptions humaines, l'inénarrable mystère.

« Dieu est un esprit, dit saint Anselme : son premier acte est de penser ; mais sa pensée n'est pas, comme la nôtre, incomplète, inconsistante et fugitive, sans cesse naissant pour mourir et mourant pour renaître. Dieu engendre une pensée égale à luimême, parfaite comme lui, restant éternellement en sa présence, comme une représentation exacte de lui-même, et, pour parler le langage des Livres saints, comme « son image, la splendeur de sa gloire, la figure

» de sa substance. » Elle est sa parole, son verbe intérieur, comme notre pensée est aussi notre parole et notre verbe, mais, à la différence du nôtre, verbe parfait, parole substantielle, qui dit tout à Dieu en un seul mot, et que saint Jean avait entendue dans le Ciel, lorsqu'il ouvrait ainsi son sublime Évangile : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était » enDieu, etle Verbe était Dieu ».« C'est ainsi, continue Bossuet, que Dieu est Père ; c'est là son enfantement, son éternelle et parfaite génération, c'est ainsi qu'il donne naissance à un Fils qui lui est égal ».

Mais Dieu, M. F., n'est pas seulement intelligence, il est encore volonté, et, de même qu'il se connaît parfaitement, ainsi il s'aime d'un amour également parfait. « Du regard coéternel qui s'échange entre le Père et le Fils, dit saint Anselme, se connaissant mutuellement, naît un amour mutuel, permanent, infini, qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père et du Père au Fils : c'est l'Esprit-Saint, l'union, le souffle et comme la respiration du Père et du Fils, procédant également de l'un et de l'autre ».

Il semble, M. F., que Dieu a voulu que nous puissions trouver dans les créatures même divers signes ou symboles de ce mystère, quelques traces de ressemblance avec lui-même. Sans aller chercher, M. F., les nombreux exemples présentés par les apologistes et les philosophes chrétiens, comment ne pas voir une image sensible, bien que très imparfaite, de la procession des trois personnes divines dans ce bel astre qui vivifie le monde, dans le soleil produisant tout à la fois, dès le premier moment de son existence, lalumière et la chaleur? De même que le soleil produit naturellement son rayon, sans être d'un seul instant

plus ancien que lui, ainsi le Père éternel produit et engendre son Verbe de toute éternité, et, comme du même soleil et de son rayon naît la chaleur, qui donne la vie à toutes choses d'ici-bas, ainsi du Père et du Fils procède le Saint-Esprit, cette chaleur incréée qui vivifie toutes choses et qui allume dans nos cœurs le feu de l'amour divin. Comment surtout M. F., ne pas voir comme une reproduction bien touchante de ce mystère dans notre âme, que Bossuet appelle quelque part « une Trinité créée », que la Trinité incréée opère à son image ? « Oui, continue ce

grand Evêque, commentant dans un langage élevé et précis l'enseignement de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, l'image delà Trinité reluit magnifiquement dans la créature raisonnable : semblable au Père, elle a l'être ; semblable au Fils, elle a l'intelligence ; semblable au Saint-Esprit, elle a l'amour ; semblable au Père, au Fils et au Saint- Esprit, elle a, dans son être, dans son intelligence et dans son amour, une même félicité et une même vie ».

Arrêtons-nous, M. F. Quoi que nous disions, quoi que nous apprennent les plus savants docteurs, nous ne serons jamais capables de comprendre Dieu. Quand nous épuiserions toutes les forces de notre âme, quand nous aurions toute la pénétration des anges et des esprits les plus parfaits, quand nous le verrions aussi parfaitement que les bienheureux, nous ne le comprendrons jamais. Si nous le comprenions, il ne serait plus ce qu'il est, ou bien nous ne serions plus ce que nous sommes. Au lieu doncy M. F., de chercher à scruter cet adorable mystère, honorons-le, en lui rendant le triple hommage de

nos pensées, de nos affections et de notre imitation : hommage de nos pensées, en captivant notre esprit sous le joug de la foi à cette vérité, que nous ne pouvons comprendre; hommage de nos affections, en nous montrant sincèrement reconnaissants envers l'auguste Trinité pour tous les bienfaits dont elle nous a comblés ; hommage de notre imitation, en méritant par notre charité fraternelle le bel éloge que fait l'Esprit-Saint des chrétiens de la primitive Église: « Ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme», réalisant ainsi le dernier vœu du Sauveur, notre Maître : « Qu'ils soient un, comme nous sommes un ». Et, après avoir rendu ce triple hommage pendant la vie de ce bas monde à la Très Sainte Trinité, nous mériterons de la voir à découvert dans les splendeurs d'en-haut. C'est en effet dans cette claire vue que consiste le bonheur éternel, selon ces belles paroles de saint Bernard: « C'est ici un profond mystère que nous devons adorer : le scruter, c'est témérité ; le croire, c'est piété ; le connaître, c'est la vie éternelle, nosse vita ceterna est »... Ainsi soit-il !

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