APRÈS LA COMMUNION
Mes chers enfants, heureux était le vieillard Siméon, quand il tenait Notre-Seigneur Jésus-Christ petit enfant dans ses bras. Heureuse était Marie-Madeleine, quand ses lèvres étaient collées sur ses pieds divins. Heureux était Zachée, quand il le reçut dans sa maison. Heureux était le disciple bien-aimé, saint Jean, quand il mit sa tête sur son cœur. Heureuse était l'auguste Vierge Marie, quand elle le portait dans son chaste sein. Heureux êtes-vous, vous-mêmes, vous qui, en ce moment, le possédez réellement non pas dans votre maison, non pas dans vos bras, mais dans votre propre cœur. Pour trouver le Sauveur Jésus, vous n'avez pas à le chercher dans le passé de sa vie mortelle, telle que nous la raconte le saint Evangile: Jésus est pour vous plus qu'un souvenir. Vous n'avez pas même à vous élever en esprit vers les cieux : Jésus est pour vous plus qu'une espérance ; il est pour vous en ce moment une réalité, une réalité bien vivante, la plus consolante de toutes les réalités. Vous le possédez en personne, sa chair
sanctifie la vôtre, son sang coule dans vos veines, son âme ne fait qu'un avec votre âme, la plénitude de sa divinité habite en vous.
Eh bien ! mes chers enfants, une grande sainte a dit que, « quand Jésus est dans notre cœur, il est comme sur un trône attendant nos adorations ». Dites-lui donc du fond de votre âme, en vous inclinant profondément devant lui : O Jésus, ô Verbe divin, c'est dans cet état d'anéantissement que nous aimons surtout à vous adorer, en vous reconnaissant comme notre Maître, comme notre Dieu. Oui, Seigneur, plus vous êtes caché et anéanti, plus nous vous adorons. Sur la paille de votre crèche comme sur le lit sanglant de votre Calvaire, votre divinité seule était cachée ; dans votre sacrement vous ne montrez à nos yeux ni votre divinité ni votre humanité. Nous ne vous y adorons pas moins, vrai Dieu et vrai homme, car vous y êtes, comme à la crèche, comme au Calvaire, le Fils éternel du Père, le Dieu fait homme, le Sauveur Jésus
Mais au devoir de l'adoration, chers enfants, vous devez joindre celui de la plus vive reconnaissance. Quand vous avez reçu de vos parents, de vos amis, de toute autre personne une faveur, un bienfait quelconque, que faites-vous ? Votre premier mouvement est de remercier, n'est-ce pas ? et de vous répandre en témoignages d'amour et de gratitude. Oh ! quels ne doivent pas être en ce moment les accents de votre reconnaissance ? Quand la Vierge Marie eut conçu dans son sein le même Jésus que vous portez dans votre cœur, elle sembla s'élever au dessus delà terre et s'écria dans un saint transport: « Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit très-
saille de joie dans le Dieu mon Sauveur, parce qu'il a regardé la bassesse de sa servante ». Les sentiments de Marie, chers enfants, doivent être les vôtres : comme elle, vous devez remercier avec effusion le Dieu, qui, malgré votre indignité, a bien voulu se donner à vous ; comme elle, vous devez vous livrer aux transports delà reconnaissance et de l'amour. Oh ! malheur à ceux qui négligeraient ce devoir de rigoureuse justice ! Sur dix lépreux qu'il avait guéris, le Sauveur, n'en voyant revenir vers lui qu'un seul pour le remercier, ne put s'empêcher de s'écrier : « Tous n'ont-ils point été guéris ? Comment se fait-il qu'il n'y en ait qu'un seul qui soit fidèle au devoir de la reconnaissance ? » Il vous a tous guéris, ce miséricordieux Maître, chers enfants, il s'est donné à vous tous dans l'expression de sa tendresse et de son amour, vous devez tous le remercier...
Cependant ce n'est pas assez de payer à ce bienaimé Maître de sincères actions de grâces, il faut encore que vous lui fassiez votre offrande. Mais que pouvez-vous lui donner que vous n'ayez reçu de lui? Quand vous vous offririez tout entiers vous-mêmes, vous ne lui donneriez rien qui déjà ne lui appartienne à bien des titres, vous ne feriez que lui rendre ses dons... Je vous l'avoue cependant en son nom, il est jaloux de posséder votre cœur. Ne vous semble-t-il pas l'entendre qui vous presse intérieurement par cette douce invitation : « Mon enfant, donne moi ton cœur. Prœbe, fili mî, cor tiium inihi ». Vous le voyez, il pourrait en disposer en maître, mais il aime mieux le recevoir de vous... Que vous seriez à plaindre, si vous étiez assez ingrats pour le lui refuser ! Ah ! ce n'est pas pour lui qu'il le demande, ce
cœur si fragile, si volage, si peu digne de son amour ; il vous le demande pour le rendre heureux, parce qu'il ne le peut être sans lui, il vous le demande pour mieux vous le conserver pur, embelli de ses grâces, enrichi de ses dons. Ah ! donnez-le-lui avec empressement et générosité, mes chers enfants ; diteslui avec le Prophète : « Mon cœur est prêt, Seigneur, mon cœur est prêt ». Je vous le donne sans réserve et sans partage, pour qu'il n'y ait pas une fibre d'affection qui ne soit en vous et pour vous.
Mais n'oubliez pas surtout de vous adresser à lui avec la plus tendre et la plus ferme confiance pour lui demander ses dons. Priez d'abord pour vous-mêmes, demandez des grâces de fidélité, de dévouement, de persévérance. Demandez-lui avant tout que rien ne vous ravisse jamais le précieux trésor que vous portez dans vos cœurs ; priez-le qu'il vous conserve pure et intacte jusqu'à votre dernier soupir cette innocence, cette pureté dont votre âme est en ce moment ornée. En parlant à ce bon Maître de votre passé, de vos défaillances, des meurtrissures qu'a subies votre âme en ces occasions dangereuses où votre vertu a été mise à l'épreuve, confiez-vous à lui pour l'avenir. Vous savez vos fragilités personnelles, vos obstacles secrets ; vous connaissez les endroits vulnérables, les côtés faibles de votre âme ; vous savez les tentations et les difficultés qui vous attendent ; parlez avec confiance, et vous serez exaucés. « Le Dieu qui est en vous est tout pour vous, dit saint Ambroise ; omnia Christus est vobis »... Ne vous contentez pas de prier pour vous. Pourriez-vous en ce jour oublier l'Église, votre mère, et l'auguste successeur du Chef des apôtres, cet autre Pierre, N.
S. P. le Pape, qui, en ces jours agités, la dirige avec tant de courage du haut de son Calvaire, avec sa couronne d'épines et son sceptre de roseau... Demandez au Sauveur qu'il le garde à son Eglise, à son troupeau, ce bien-aimé pasteur des pasteurs, et qu'aux tempêtes et orages il fasse enfin succéder la paix et la tranquillité... Priez pour nous tous, qui portons à vos âmes une si tendre sollicitude, nous associant à
votre joie et partageant votre bonheur Enfin,
avons-nous besoin de vous y inviter? priez surtout pour vos parents, qui ont tenu encore aujourd'hui à vous accompagner dans le saint temple, et, s'il se trouvait dans vos familles quelques membres sur qui la foi eût perdu son empire, faites pour eux une sainte violence au cœur de Dieu qui s'est donné à vous, et obtenez-leur une grâce puissante, qui les éclaire, les échauffe, et les décide au repentir.
Pour vous, au moins, chers enfants, qui venez de vous nourrir du pain des forts, vous demeurerez toujours les amis du Sauveur Jésus, l'espérance la plus chère de son Eglise, la consolation et la joie de vos prêtres, parce que toujours vous resterez fidèles au devoir, fidèles à la vertu, fidèles à vos engagements. Ainsi soit-il !
PRONE
SUR LA FOI PRATIQUE POUR LE VIIe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
(12 juillet 1863)
Il y a, si je ne me trompe, M. F., dans les dernières paroles de notre Évangile un enseignement précieux, principalement approprié aux besoins de notre époque. Il n'est pas rare d'entendre répéter de nos jours cette maxime si commode des sectaires d'un temps passé : Peu importent les œuvres! C'est la foi qui suffit: quoi que l'on fasse, on peut être sûr d'entrer dans le royaume du Ciel, si l'on croit que Jésus est le Sauveur ; pratiquât-on l'iniquité, il suffit de lui dire: «Seigneur, Seigneur », et l'on obtiendra le salut. — En vérité, M. F., comment s'expliquer qu'il y ait des hommes assez téméraires ou assez aveugles pour soutenir que cette doctrine est dans l'Evangile, quand le texte sacré est si formel et dépose si manifestement contre eux? Ecoutez les paroles mêmes du divin Maître: «Ce ne sont pas tous ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des Cieux, mais quiconque fait la volonté de mon Père céleste, celui-là entrera dans le Ciel». Ce ne sont pas ceux qui se contentent
d'avoir la foi et de professer la vraie doctrine, leur foi fût-elle vive à transporter les montagnes, ce ne sont pas ceux qui font consister le christianisme dans quelques prières plus ou moins prolongées qui auront part aux joies éternelles, mais ceux qui mettent en pratique les paroles du Sauveur, ceux qui se font un devoir de réaliser dans leur conduite, d'incarner, pour ainsi dire, dans leurs actes, ses divers enseignements, ceux qui portent de bons fruits, des fruits de vertu, ceux qui marchent dans la voie étroite, et s'appliquent constamment à suivre les traces du divin Maître. Ah ! M. F., c'est que le christianisme consiste principalement dans l'action, dans la pratique de la justice, de cette justice « qui vient de Dieu », dit saint Paul, et qui est dans la foi ; c'est cette justice qui est la volonté de Dieu, c'est elle et elle seule qui peut nous conduire à son royaume: « Quiciilnque fecerit... »
Bien condamnable, M. F., est le système de ceux qui ne voient dans la Religion que de belles et sublimes théories ! La foi chrétienne n'est pas une foi purement spéculative et stérile. La foi, pour justifier et opérer le salut, doit être vive, agissante et animée de la charité, comme dit le grand Apôtre dans
son Epître aux Galates : « Fides quœ per caritatem operatur ». « La foi sans les œuvres, dit saint Jacques, est une foi morte: comme l'âme est la vie du corps, les oeuvres sont la vie de la foi ». Vous le savez, M. F., le mouvement est le signe de la vie: vivre c'est avoir en soi le principe de son mouvement. Voyez un corps dont l'âme s'est retirée, voyez un cadavre: il a un cœur, mais il ne bat plus ; il a des yeux, mais ils ne voient plus ; il a des oreilles, mais elles n'en-
tendent plus; il a des pieds, mais ils ne marchent plus... «De même, dit saint Augustin, commentant le texte de l'apôtre saint Jacques, la foi que ne vivifient pas les œuvres est une foi morte, et c'est se tromper étrangement, c'est être victime de la plus dangereuse illusion que d'attendre le Ciel en croyant de cette sorte de foi : complètement stérile, elle ne produit aucun fruit, elle ne mérite aucune récompense, elle ne peut conduire qu'à la damnation ». Ce qui a fait dire par saint Grégoire le Grand que, pour se sauver, il faut nécessairement ajouter les œuvres à la foi, puisque « celui-là seul croit réellement qui pratique ce qu'il croit. Ille vere crédit qui exercet operando qnod (.redit». «Vous donc qui croyez en Jésus-Christ, vous dirai-je avec saint Bernard, faites les œuvres de Jésus-Christ : que la charité anime votre foi et que les œuvres la prouvent ; fidem tuant actio probet ». «
Telle est, M. F., la foi chrétienne; elle est essentiellement pratique et agissante. Pourquoi faut-il que l'on rencontre de nos jours, et en nombre si considérable, des hommes qui continuent à se dire chrétiens, et qui, mutilant indignement l'héritage sacré de la foi qu'ils ont reçue de leurs pères, s'arrogent le droit de faire eux-mêmes un choix dans les pratiques et les dogmes du christianisme, et, pour me servir de l'expression consacrée par le monde, «font» leur religion au lieu de s'en tenir à celle que Jésus leur a laissée toute faite? Orthodoxes de nom, ils sont dissidents dans leurs œuvres; catholiques par la naissance, ils sont infidèles par le choix libre de leur propre volonté ; enfants de l'Église par leur baptême, ce sont des enfants ingrats et rebelles qui font mon-
ter la rougeur au front de leur mère. Aies entendre, ils croient en Dieu, ils croient en Jésus-Christ, ils ont la foi, et cependant, dans la pratique, ils méconnaissent tous les enseignements de l'Évangile, ils méprisent la loi de Dieu, ils blasphèment son saint nom. Pour eux, tous les jours de la semaine sont les jours de l'homme: au saint jour du dimanche, leurs travaux et leurs affaires ne sont souvent interrompus que par leurs plaisirs ; ils semblent se tenir éloignés de nos temples saints comme d'une atmosphère où ils respireraient la mort. Ils n'y apparaissent qu'à de rares intervalles, aux plus augustes solennités, et tout au plus laissent-ils alors percer dans leur air et leur maintien un léger signe de crainte de Dieu et de respect pour sa présence. Dans le service de leur table on ne remarque aucune différence pour la distinction des temps et des jours : l'abstinence chrétienne est violée par eux sans scrupule ; à grand'peine quelques-uns poussent-ils la tolérance jusqu'à permettre qu'on l'observe devant eux. Ne les cherchez pas, dans les jours de pénitence et d'expiation, au pied des tribunaux réconciliateurs ; il y a longtemps qu'ils les ont abandonnés. Ne vous attendez pas à les voir, aux grandes solennités pascales, s'asseoir à la table sacrée : le précepte qui les y appelle les trouve toujours indociles et rebelles. Séduits parles plaisirs, distraits par les affaires, subjugués peut-être par le respect humain, ils ne tiennent à la Religion que par une foi inerte et stérile. Ayant à leur usage un Évangile revu et corrigé suivant leur caprice et à leur gré, ils semblent vivre en paix, sans remords et sans trouble. Un grand nombre d'entre eux se rassurent sur les crimes qu'ils ne commettent pas ; se re-
posant sur la bonne habitude qu'ils ont gardée de leur première enfance, d'adresser de temps en tempsy chaque jour peut-être, au Seigneur, quelques formules de prières, ils se persuadent que le Dieu qu'ils invoquent pendant la vie, ne saurait les perdre à la mort. Pauvres âmes égarées, jusqu'à quand vivrontelles dans cette désolante illusion? «Que peut leur servir, dit saint Cyprien, de croire en Dieu, si elles ne vont à lui par leurs œuvres? » Que peut leur servir de croire en Jésus-Christ, si elles ne se soumettent à son Évangile ? Que peut leur servir d'être vertueuses en paroles et criminelles en actions? Ah î qu'elles l'apprennent, ces âmes, de la bouche même du Sauveur: « Il ne suffit pas de dire: Seigneur, Seigneur, pour entrer dans le royaume du Ciel». Non, non, l'éternel bonheur s'achète un peu plus cher. Tous les points de la loi doivent être observés, c'est la vérité même qui l'affirme : « Le christianisme, ainsi qu'on l'a dit, est un magnifique arc de triomphe élevé par Jésus-Christ à la gloire de son Père : dans sa construction tout s'enchaîne ; arracher une pierre de la voûte, c'est se briser sous ses ruines». Faire deux parts dans la Religion : la part des dogmes et la part de la morale, la part de la foi et la part des œuvres, la part de la vérité qui console et la part des préceptes qui effrayent ; respecter, en d'autres termes, une partie de la loi et fouler l'autre aux pieds, c'est s'exposer à trouver au dernier jour un jugement sans miséricorde : «Non omnis qui dicit mihi: Domine, Domine, intrabit in regnum cœlorum».
Mais, j'aime à le dire tout haut, M. F., si, dans le tableau que je viens de faire passer sous vos yeux et qui peint si fidèlement la conduite de beaucoup de
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chrétiens de nos jours, si, dans ce tableau, quelques âmes parmi vous ont pu se reconnaître à certains traits, sous maintes couleurs, elles sont en bien petit nombre. Toutefois, M. F., laissez-moi vous le demander, bien que vos œuvres ne soient pas, comme les leurs, dans une contradiction flagrante et perpétuelle avec votre foi, la sincérité ne vous fait-elle pas un devoir d'avouer que vous partagez jusqu'à un certain point cette faiblesse ? Pour vous, je le sais, vous avez vraiment la foi, et vous seriez fâchés d'être regardés comme des chrétiens superficiels et incomplets. Mais veuillez y regarder de près, sondez votre conscience, interrogez votre vie sous l'œil de Dieu, et voyez si la foi qui est dans votre cœur, passe toujours dans la pratique et se traduit toujours dans les actes ?
Vous avez la foi, M. F., votre foi vous enseigne que le péché est le plus grand de tous les maux, que la vie d'un chrétien est une vie d'innocence et de pureté, et qu'il lui est recommandé de s'abstenir de l'apparence même du mal ; pour tout dire en un mot, la foi vous enseigne que le chrétien, sur la terre, doit ■être un autre Jésus-Christ, continuellement appliqué à retracer en soi les vertus et la sainteté de son divin modèle: « Christianns alter Christus ». Oui, vous savez, vous croyez tout cela, et, chaque jour, vous commettez le péché avec une incroyable facilité, et, chaque jour, en mille circonstances, vous vous exposez à perdre le trésor de la grâce, et, chaque jour, vous laissez se développer en vous une foule de défauts contraires à l'esprit de l'Évangile, et, chaque jour, vous opposez pour réponse aux exemples du Sauveur, votre Maître, une contradiction ouverte. A son humi-
lité vous répondez par vos vanités et votre orgueil; à sa douceur vous répondez par vos impatiences ; à sa pauvreté par votre ardeur et vos désirs pour les biens de la terre ; à son recueillement par la dissipation ; à sa charité immense par votre défaut de support...
Vous avez la foi et cette foi vous enseigne que la vie d'un chrétien est une vie d'abnégation et de crucifiement. Vous savez qu'il faut sacrifier à Dieu ses sens par la mortification, sa volonté par le renoncement, son corps par la pénitence. Vous avez appris à l'école de la Croix qu'il n'y a vraiment de salut pour nous que dans la voie des humiliations et des souffrances encore une fois, vous savez, vous croyez
tout cela. Et cependant le seul nom de pénitencejette l'épouvante dans votre cœur, vous avez en réserve mille subterfuges, mille prétextes plus ou moins futiles pour en élucider la loi ; vous avez recours à un luxe inusité de précautions pour éviter la moindre gêne, pour détourner la plus légère souffrance. Si le Seigneur vient à étendre sur vous la main et à vous frapper, loin de vous résigner, vous murmurez contre sa paternelle providence; si l'épreuve vous visite, si l'amertume vous abreuve, si un ami vous trahit, si un déboire vous arrive, si une de vos espérances est frustrée, loin de supporter votre sort avec patience et fermeté, vous vous désolez, vous vous découragez. Je ne sais si vous oubliez alors que vous êtes les membres du Sauveur Jésus, et que votre chef est couronné d'épines ; toujours est-il que vous n'aspirez qu'à être traités avec délicatesse ; et on dirait vraiment que vous ne connaissez plus de la mortification que ce que vous en faites endurer aux autres
Vous avez la foi, et cette foi vous enseigne que la vie du chrétien est une vie de haine pour le monde ; l'Évangile nous recommande presque à chaque page de nous « séparer », autant qu'il est en nous, de ce monde, où abonde le péché et où règne un esprit formellement contraire à celui de la foi. Au jour sacré de notre baptême, nous nous sommes engagés à faire divorce avec lui. Pourquoi faut-il que nous mettions si peu de soin à nous garder de ses maximes et de ses préjugés ? Pourquoi faut-il que nous transigions si souvent avec ses pompes et ses vanités? Nous courons après ses plaisirs et nous cherchons à être son idole... Je m'arrête, M. F., j'en ai dit assez pour montrer que nous n'avons pas toujours le courage ni la dignité de nos convictions, que nos œuvres sont souvent en contradiction avec notre foi, et que nous ne sommes pas loin de mériter le reproche de n'avoir que l'apparence du Christianisme, d'en ignorer Fesprit et d'en renier la vertu...
Ce n'est pas là, vous le comprenez bien, M. F., «faire la volonté du Père qui est dans les Cieux » ; ce n'est pas là avoir cette foi qui peut nous conduire au Ciel. Quand bien même nous remplacerions ces vertus par de longues prières, par des exercices de piété multipliés, il est à craindre que, lorsque nous paraîtrons au tribunal des suprêmes justices avec les seules actions de notre vie, nous ne soyons condamnés par ce formidable arrêt : « Retirez-vous, je ne vous connais pas ! Car ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui peuvent entrer dans le royaume des Cieux, mais ceux-là seuls qui font la volonté de mon Père... Non omnis qui dicit mihi :
Domine, Domine, intrabit in regniim cœlorum » .. Non, M. F., elle ne peut nous sauver, cette foi qui capitule journellement avec le démon, qui pactise avec le monde et qui cherche à amalgamer les ténèbres avec la lumière ; elle ne peut nous sauver, cette foi que n'anime pas l'esprit de pénitence et de mortification et qui s'imagine pouvoir subsister dans une vie commode et sensuelle, cette foi que ne vivifient pas les œuvres vraiment chrétiennes. Ne peuvent aller au Ciel que les vrais disciples du Sauveur, que les chrétiens complets, qui rendent constamment à leur foi le public hommage de leurs actes. La parole de Jésus-Christ est formelle: ne peuvent aller au Ciel que ceux qui «font la volonté du Père qui est dans les Cieux... quiciimqne fecerit voliintatem patris mei, ipse intrabit in regnum cœlorum »... Vivons donc tous pratiquement, M. F., dans la foi de Jésus- Christ; ne perpétuons pas davantage la contradiction entre nos œuvres et nos convictions, nous sauverons notre âme pour l'éternité. Ainsi soit-il !