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XL

INSTRUCTION

SUR LA TIÉDEUR (Réunion du soir, 19 juillet 1863)

Il existe, M. F., une maladie de l'âme fort dangereuse et malheureusement fort commune, contre laquelle le grand Apôtre cherchait déjà de son temps à prémunir les fidèles : «Je vous le dis à tous, en vertu de l'autorité de mon ministère , écrivait-il aux Romains ; évitez la lâcheté dans l'accomplissement de vos devoirs, et maintenez-vous dans l'esprit de ferveur, vous souvenant que c'est le Seigneur que vous servez; sollicitudine non pigri, spiritn ferventes, Domino servientes».

A combien d'âmes, M. F., ne peut-il pas être utile de rappeler cette recommandation de saint Paul ? Où sont les fidèles qui servent le Seigneur avec générosité et qui se portent avec dévouement à l'accomplissement de leurs devoirs? Où sont les âmes ferventes, où sont les âmes qui se conservent à l'abri des funestes atteintes d'un mal qu'on serait vraiment autorisé à caractériser d'endémique, tant il est répandu parmi nous: je veux parler de la tiédeur? Puissé-je, M. F., concourir à vous préserver ou à vous guérir de ce mal, en venant aujourd'hui l'étudier avec vous dans sa nature et dans ses résultats !

Qu'est-ce que la tiédeur ? A quels dangers nous expose la tiédeur? Telles sont, M. F., les deux questions dont le développement va nous occuper ce soir.

Et, d'abord, qu'est-ce que la tiédeur ? Il est à peine besoin, M. F., de définir ce mot, dont l'acception est si bien connue.

Comme la tiédeur est un état intermédiaire entre le froid et la chaleur, être tiède, dans la vie spirituelle, c'est n'être ni froid ni chaud pour le Dieu qui mérite tout notre dévouement et tout notre amour. La tiédeur ne consiste point dans cette faiblesse humaine qui offense toujours Dieu, malgré ses bons propos et surtout malgré la peine qu'elle en ressent. Elle ne consiste pas non plus dans la privation des consolations sensibles, dans les aridités et les sécheresses que le Seigneur envoie de temps en temps aux âmes, au sein de leurs exercices de piété, pour les éprouver et les former au véritable esprit chrétien. La tiédeur, c'est une criminelle complaisance dans l'habitude des fautes légères ; c'est un dégoût et une langueur volontaire dans le service de Dieu ; c'est une disposition permanente à ne pas se permettre les fautes évidemment graves, mais à compter pour rien les manquements véniels ; c'est un système de conduite réfléchi, c'est un calcul arrêté qui se soumet aux devoirs les plus indispensables, mais s'affranchit des obligations moins essentielles; c'est une sorte d'état mitoyen entre le crime et la vertu, où l'on craint de perdre Dieu, sans pour cela désirer de lui plaire; c'est une innocence équivoque qui, contente de ne pas perdre la grâce par une conduite formellement criminelle, se soucie peu

des négligences multipliées qui l'affaiblissent et la diminuent progressivement. Voyez ces âmes qui reculent, il est vrai, devant la vengeance et les emportements de la colère, mais qui volontiers se permettent mille sentiments d'aigreur et de continuelles impatiences. Voyez ces âmes qui détestent la calomnie et le parjure, mais qui se laissent aller facilement au mensonge et à de légères médisances. Voyez ces âmes qui ont horreur des honteux excès de l'intempérance et des plaisirs grossiers des sens, mais qui se pardonnent avec indulgence des paroles légères et imprudentes, des recherches d'immortification et de sensualité. Ce sont des âmes tièdes.

Écoutez, M. F., en quels termes un des Docteurs les plus éminent delà sainte Église, l'Ange de l'École, saint Thomas d'Aquin, caractérise cet état désolant de l'âme : « C'est l'ennui de Dieu, tœdium de Deo ». L'ennui de Dieu ! Oh ! M. F., essayons de sonder cette parole et d'en bien comprendre toute la profondeur. L'âme tiède semble dire à Dieu qu'il ne mérite ni tant de respect ni tant d'amour qu'on doive se gêner pour le servir ; qu'il n'y a pas, dans le bonheur de lui plaire, de le posséder pendant toute l'éternité, une compensation suffisante aux sacrifices qu'il réclame ; et, au lieu de s'imposer pour lui la moindre privation, elle flatte tous ses goûts,] elle contente toutes ses

fantaisies, elle satisfait tous ses caprices Dieu est

un maître trop austère et trop exigeant, son joug lui pèse, disons le mot, son service l'ennuie : « Tœdium de Deo »... Oui, M. F., voilà la véritable pierre de touche de la tiédeur. Elle a bien encore de l'enthousiasme, de l'ardeur, de l'exaltation, mais c'est pour le monde, pour ses fêtes, pour ses plaisirs, pour ses

jouissances, et, pour Dieu, le dégoût et l'ennui. Comme un estomac malade ne trouve aucun goût aux mets les plus exquis, aux aliments les plus délicats, ainsi une âme tiède ne sent aucun attrait pour les pratiques religieuses les plus consolantes. Elle ne rencontre qu'une insupportable amertume là où une âme fervente et de bonne volonté puise d'ineffables douceurs: « Tœdium de Deo ». L'exercice de la prière lui est à charge et elle l'abrège, et, quand elle prie, elle ne prie qu'avec de perpétuelles distractions, qu'elle recherche ou qu'elle n'a pas le courage d'éloigner. La méditation l'ennuie, et elle l'omet ou elle ne la fait qu'avec négligence et comme par manière d'acquit. L'assistance à la sainte Messe la fatigue, et elle ne s'y traîne que péniblement, et elle n'y arrive qu'avec un esprit dissipé et plein de préoccupations volontaires, et elle n'y reste qu'avec une contenance qui accuse lassitude et dégoût. Se présente-t-elleau tribunalde lapénitence ? Elle n'y apporte qu'un examen superficiel, defaibles regrets, de molles résolutions. S'approche-t-elle de la table sainte? Elley vient sans préparation, y participe sans foi et sans amour, et en sort indifférente et sans reconnaissance. Encore si elle gémissait de son état ! Mais à peine en a-t-elle le sentiment et, pour peu qu'elle se rende compte de son mal, elle le contemple avec une sorte de complaisance et de quiétude « Tœdium de Deo »... Telle est, M. F., dans une rapide esquisse, la peinture assez fidèle de l'âme tiède. Qui d'entre vous ne pressent par avance les dangers qu'elle court? L'âme tiède, elle est semblable à ce maître insensé de la vigne dont parlent nos saints Livres, qui ne taille ni ne cultive plus les ceps, qui laisse tomber les murs

de clôture et les ronces couvrir le sol. Qu'arrive-t-il à cette vigne? Les passants la foulent aux pieds, les voleurs l'envahissent et la dépouillent du peu de raisins qu'elle a pu produire ; encore quelques années,

elle n'existera plus L'âme tiède, c'est ce figuier

stérile, sur lequel est tombée la malédiction du Fils de Dieu et qui s'est desséché au même instant. Jésus- Christ « avait faim », dit l'écrivain sacré. Pour apaiser sa faim, il cherche des fruits dans cet arbre, et il n'y trouve que des feuilles, inutile ornement qui n'empêche pas le redoutable arrêt : « Qu'à jamais de toi il ne naisse aucun fruit ; minquam ex te fructus nascatur in sempitemum ». Ainsi M. F., l'âme tiède, grâce à certains dehors de vertu, à certain extérieur de piété, peut recevoir bon témoignage de la part des hommes ; mais ce ne sont là, pour ainsi parler, que des feuilles ne pouvant trouver grâce devant Dieu qui regarde le cœur, qui a faim de notre amour, de notre ferveur, de notre dévouement, des feuilles qui attirent ses

malédictions

Mais, pour bien caractériser, M. F., les dangers de cette déplorable langueur morale, nous ne pouvons nous dispenser de citer une parole effrayante de la sainte Ecriture : « Parce que vous êtes tiède, je commencerai à vous vomir de ma bouche ; quia tepidus es, incipiam te evomere ex ore meo ». Comprenez, M. F., la naïve énergie de cette expression, elle vous fera mesurer le souverain dégoût qu'inspire à Dieu la vue d'une âme tiède Que les âmes délicates ne s'offensent pas de la crudité de l'image : elle est de l'Esprit-Saint. L'âme tiède, elle est, sur le cœur de Dieu, comme un aliment que l'estomac ne peut supporter et qu'il cherche à rejeter : « Inci-

piam te evomere » N'en soyez pas trop surpris,

M. F.: n'avez-vous pas étudié quelquefois la peine que ressent un ami généreux, quand il voit son ami devenir plus froid, se retirer de lui progressivement et sur le point de l'abandonner ? N'avez-vous pas vous-mêmes peut-être passé par cette épreuve , n'avez-vous pas été victimes de cet amer mécompte? Eh bien ! je vous le demande, quand, au lieu de ces entretiens si expansifs, si familiers, si empreints d'affection et de confiance, vous voyiez naître l'embarras, la gêne, l'indifférence, la distraction, quel pénible sentiment ne traversait pas votre cœur, à vous, ami fidèle, contraint de vous dire: Ah ! il s'ennuie, il s'ennuie avec moi ! M. F., il n'est pas dans les relations de l'amitié de moment plus dur ; il n'est pas pour un ami de trait plus blessant. Or ce moment si dur, l'âme tiède l'amène dans ses relations avec Dieu. Ce trait si perçant, elle l'introduit dans le cœur de ce bon Maître. Est-il étonnant, après cela, que, contristé d'abord, fatigué bientôt de cette conduite, ce Dieu, si aimant et si mal payé de retour, finisse par éprouver ce dégoût qui provoque le vomissement: « Quia tepidus es, incipiam te evomere ex ore meo » ? Vous entendez, M. F., le miséricordieux Maître, qui attend avec patience les âmes les plus égarées et qui même les recherche avec ardeur, lui qui s'offre à soulager toutes les misères et qui appelle à lui tous ceux qui souffrent, le voilà sans pitié pour l'âme tiède: il la repousse, il la rejette.... « Quel état, s'écrie saint Bernard, que celui qui soulève le cœur de Dieu, il n'en est pas de plus désolant ni de plus voisin delà réprobation; Domino vomitum provocat, res plena miseriez et inferno proxima » ! Il faut

bien le dire avec l'Esprit-Saint, en effet, M. F., (et l'expérience ne nous en donne que trop fréquemment la triste révélation) : « Le mépris des petites fautes ne tarde pas à entraîner l'âme tiède dans les grandes : Qui spernit modica paulatim decidet ». De l'une à l'autre le pas est glissant. On arrive bientôt au péché qui tue l'âme, quand on se familiarise avec celui qui la blesse. Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement? Les âmes les plus ferventes, malgré l'ardeur de leurs prières, la continuité de leur vigilance, la mortification de leurs sens et la fréquentation des sacrements, ont souvent beaucoup de peine, qui ne le sait ? à résister à l'orage des passions et à vaincre l'ennemi du salut. Comment donc pourraient-elles se flatter de tenir toujours tête victorieusement à ce même ennemi, les âmes tièdes et lâches, qui prient sans ferveur, qui s'exposent avec témérité, qui flattent leurs passions, qui recherchent les plaisirs et

s'éloignent des sources de la grâce ? Volontiers

je les comparerais à cet homme qui conduit une frêle barque sur un fleuve rapide. Le temps est calme, aucun vent n'agite et ne soulève les flots; libre d'inquiétude, il s'abandonne sans crainte au courant du fleuve. Cependant, au fond de la barque, se trouve une étroite ouverture, par laquelle l'eau pénètre goutte à goutte. C'est peu de chose, dit en lui-même l'indolent pilote, nous sommes à Pabri du danger. L'insensé ! Tandis qu'il ferme obstinément les yeux sur le péril qui le menace, la barque se remplit insensiblement ; déjà l'eau déborde de toutes parts, et il ne prévoit le naufrage que lorsqu'il n'est plus temps . de l'empêcher. « Et qu'importe, s'écrie saint Augustin, quand on perd la vie, que ce soit par un coup de

foudre ou par une maladie de langueur qui ouvre lentement les portes du tombeau ? Qu'importe, quand un édifice est dévoré par les flammes, que l'incendie ait été occasionné par un grand foyer ou par une étincelle ? Et qu'importe qu'une âme périsse en se jetant subitement dans les bras du péché mortel, ou qu'elle arrive par degrés à sa réprobation, puisqu'elle n'en sera pas moins la proie des flammes éternelles ? » Oui, M. F., elle tombe, elle fait de profondes et lamentables chutes, l'âme indolente et tiède, elle passe facilement du sommeil de la tiédeur au sommeil de la mort. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que, s'abusant sur son état, il est rare qu'elle se se relève ; comme le changement s'est fait en elle sans commotion, comme elle a glissé dans l'abîme, plutôt qu'elle n'y est tombée, il est difficile et bien difficile de l'en retirer. Elle ressemble à ce malade dont on peut d'autant moins opérer la guérison qu'il porte la mort dans son sein et qu'il se croit encore plein de vie. C'est ce qui explique cette parole d'un saint Docteur qui, à première vue, semble paradoxale: « Nous avons vu souvent, dit saint Grégoire, de grands pécheurs devenir des chrétiens fervents, mais jamais une âme tiède ne nous a donné cette consolation : de tepidis omnino non vidimus ».

Nous lisons au saint Évangile qu'un jour, où le Sauveur se trouvait à Jérusalem, il vit, sous le portique de la piscine probatique appelée Bethsaïda, une grande multitude de malades en langueur, d'aveugles, de boiteux et de gens dont les membres étaient desséchés, rassemblés tous dans l'attente de « la guérison. N'y aurait-il pas ici aussi, M. F., dans

cette enceinte, des languissants, des âmes tièdes qui ne rompent jamais avec le mal; des aveugles, chez lesquels l'œil de l'âme est éteint ; des boiteux, dont la marche est chancelante dans la voie du salut ; des malheureux, dont les membres sont desséchés, impuissants à toute espèce de bien ? Oh ! malgré la gravité et les symptômes alarmants de leur mal, qu'ils ne perdent pas courage. Voilà que le céleste médecin, celui qui relève de toute infirmité et qui redresse toute langueur, voici que le Sauveur Jésus vient à eux, leur demandant, comme au paralytique : « Voulez-vous être guéris ? » Oh ! qu'à cette question, remplie d'une charité toute divine, ils répondent avec amour et confiance. Le divin Maître n'attend qu'un mot de leur bouche, mais un mot sincère, une aspiration de leur cœur, mais une aspiration sentie et accentuée, pour leur rendre la santé et leur dire avec bonté : « Levez-vous et marchez ! », et ils seront guéris. Ainsi soit-il !

HOMÉLIE SUR l'évangile du pharisien et du publicain

POUR LE Xe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

(2 août 1863)

L'Évangile que vous venez d'entendre, M. F., nous fournit une leçon bien précieuse. La parabole n'a, pour ainsi parler, rien perdu de son actualité ; de nos jours comme au temps de Notre-Seigneur, le symbole est transparent ; et, si un pieux interprète a pu dire que, sous le voile de la figure, se cachait un récit historique, ne pourrions-nous pas ajouter, avec non moins de vraisemblance, que ce fait du pharisien et du publicain, qui date de tantôt dix-neuf siècles, est aussi un fait contemporain, qui se renouvelle fréquemment parmi nous, sous une forme plus ou moins accentuée ? Le pharisien nous montre l'orgueil en personne, le publicain nous retrace l'humilité en action. Suivons donc ensemble pas à pas, M. F., le texte sacré, essayons de découvrir le sens profond caché sous l'écorce de la lettre ; nous y trouverons sans nul doute l'occasion de tirer des conclusions pratiques pour la direction de notre vie.

Deux hommes montèrent au Temple pour prier : l'un, renommé pour la sévérité de ses principes et l'austérité de ses mœurs, appartenait à une classe que son exactitude, au moins extérieure, pour les moindres observances de la loi mosaïque, avait mise en honneur chez les Juifs: c'était un pharisien ; l'autre était un publicain, c'est-à-dire un homme décrié dans l'opinion, flétri par le mépris public; chargé par état de percevoir le tribut imposé par les Romains, et, à ce titre, odieux à tout le peuple, il était, de plus, soupçonné de détourner à son profit les deniers dont il avait le maniement : fraudes, usures, concussions, violences, injustices de toutes sortes, telles étaient les diverses faces sous lesquelles il apparaissait aux regards, telles étaient les accusations qui pesaient sur sa tête. Quel parallèle, M. F., ou plutôt « quel frappant contraste, s'écrie ici un saint Docteur : un juste de profession, un pécheur par état; justus ex professo, peccator ex conditione » ! Ah ! c'en est peut-être assez pour que les hommes, qui ne voient que les dehors, qui ne jugent que des apparences, fassent pencher la balance du côté du pharisien. Mais bien différentes sont les appréciations de Celui qui voit le fond des cœurs et qui scrute les replis les plus intimes des âmes. L'un est un juste orgueilleux qui se glorifie de sa prétendue justice : « Justus confidens in se » ; l'autre est un pécheur contrit, qui s'humilie dans sa pénitence: « Peccator humilians se ». Le pharisien sera donc réprouvé de Dieu, et le publicain méritera son pardon, car il est écrit : « Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles » ; le cri de l'orgueilleux s'évanouit dans les airs, tandis que la prière de celui qui s'abaisse et reconnaît sa misère,

pénètre les Cieux et ne s'arrête point qu'elle ne soit parvenue au trône de Dieu.

Voyez d'abord, M. F., par quel premier coup de pinceau le Sauveur nous dépeint l'orgueil du pharisien : « Pharisœus stans », il se tient debout. Son maintien trahit les sentiments damnables qui l'inspirent et le guident : il entre dans le Temple, s'avance d'un air fier et hautain jusqu'à l'autel, et là, sans ployer un moment le genou, dans une contenance dédaigneuse pour tout ce qui l'entoure, il porte un regard fixe et assuré vers le Ciel. On dirait vraiment, à le voir, qu'il croit faire grâce à Dieu en venant l'invoquer ; dans sa posture on reconnaît vite un homme suffisant, présomptueux plein de lui-même,, qui s'admire et qui veut être admiré: « Pharisœus stans ». Voilà, M. F., l'orgueil en action, il aime à se produire : briller, dominer, se faire valoir, tel est le but de toutes ses démarches et de tous ses efforts ; attirer les regards, mendier les louanges et les suffrages, courir après les applaudissements, telle est son unique et constante préoccupation. Étudiez à fond, M. F. , l'orgueilleux dans tout le détail de sa vie et jusque dans ses airs, ses gestes, son ton, son silence même : en tout et partout, il affecte de se grandir, il affiche des prétentions hautaines, il cherche des admirateurs. Voyez-le dans un cercle: il faut qu'il soit au premier rang, on dirait vraiment que c'est un droit acquis à son nom, à sa fortune, à son savoir. Écoutez-le dans les conversations : généralement il n'ouvre la bouche que pour montrer avec ostentation ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il possède. Suivez-le dans des entreprises où plusieurs activités sont mises en jeu : c'est son habileté qui fait tout ; sans

lui, pas de succès à attendre. Il est tellement rempli •de sa personnalité que, s'il pouvait se reproduire, on ne rencontrerait que lui : lui d'abord, lui encore, lui toujours, voilà le résumé de tout ce qu'il pense, de tout ce qu'il aime, de tout ce qu'il veut, de tout ce qu'il dit. En un mot, il est debout, il faut qu'il domine et que tout se prosterne devant lui : « Pharisœus stans ».

Cet orgueil, M. F., qui s'irrite et se blesse de toute supériorité, qui met tout en œuvre pour abaisser les autres et s'élever lui-même, nous le trouvons parfaitement peint dans la suite de notre parabole. « Le pharisien faisait en lui-même cette prière : Mon Dieu je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères, ni même tel que ce publicain ». Nous le savons, M. F., l'action de grâces est une des formes essentielles de la prière : on ne saurait trop remercier le Seigneur de ses bontés, la reconnaissance est un de nos plus indispensables devoirs ; mais qu'il y a loin de la reconnaissance humble et religieuse, qui seule est agréable à Dieu, à cette reconnaissance hypocrite et illusoire du pharisien de l'Evangile ! Il remercie Dieu, c'est vrai, mais cet acte apparent de dépendance n'est que le calcul habile de l'orgueil le plus raffiné. Il remercie Dieu, mais ce n'est pas d'être homme de bien, c'est bien plutôt de l'être seul au monde : « Grattas agit non quia bonus, sed quiasolus ». «Il remercie Dieu, dit saint Bernard, mais ce n'est pas pour lui rapporter la gloire de ses dons, c'est bien plutôt pour se les raconter à luimême avec une complaisance égoïste ». Il remercie Dieu, mais c'est pour se donner le plaisir vaniteux

de proclamer qu'il n'y a de justice, de probité, de vertu qu'en lui : rien ne lui manque, ce qu'il a lui suffit pleinement, il ne souhaite ni n'attend rien de plus, il ne demande au Seigneur quoi que ce soit, il n'a faim que de la louange et il se la décerne à luimême': « Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes ». « Encore s'il disait, reprend saint Augustin, je ne suis pas comme quelques-uns, comme plusieurs, comme le plus grand nombre ! Mais cette satisfaction ne lui suffirait pas: cet aliment de jouissance égoïste ne serait pas assez nourrissant ». Ah! M. F., c'est que « l'orgueil, comme l'a dit un moraliste éloquent,, aspire toujours à l'exaltation de la primauté, mais de la primauté solitaire ». La manie de s'élever au-dessus de tous, tel est le symptôme caractéristique de cette funeste maladie de l'âme, et telle est la devise de ceux qui ont le malheur d'en être atteints : «Je ne suis pas comme le reste des hommes » . Ne croyez-vous pas entendre ici le cri de ce fameux sophiste, qui disait un jour que « Dieu avait brisé le moule dans lequel il avait été jeté » ?Et que prétend-il autre chose, ce jeune sceptique qui, ces jours derniers, au nom d'une science dont il ose se donner comme l'incarnation vivante, et dont le vain étalage ne présente aux yeux d'un homme de bon sens que la plus misérable ignorance ou le plus lamentable parti-pris, vient d'écrire le plus impie, le plus scandaleux des libelles ? Comme ce philosophe ancien qui, un jour, imagina de mettre le feu aux quatre coins d'un temple fameux pour faire parler de lui, n'est-on pas autorisé à dire qu'il n'a eu pour but, en attaquant nos chères et saintes croyances, que de se distinguer, de sortir de lafouley

de n'être pas comme le reste des hommes ? Ah! nous ne lui refuserons pas cet honneur : non, il n'est pas comme le reste des hommes, ou plutôt grâces à Dieu, le reste des hommes n'est pas comme lui.

Mais, sans pousser l'orgueil à cet excès, combien d'âmes peut-être parmi nous qui, par les singularités qu'elles affectent, par les droits prétendus qu'elles s'arrogent, par les égards, les distinctions qu'elles exigent, par les louanges exagérées qu'elles se décernent, semblent, à l'exemple du pharisien, se regarder comme au-dessus du reste des hommes et se prétendre meilleures ! Combien d'âmes qui, non contentes de se juger favorablement, se plaisent à joindre le mépris d'autrui à l'admiration d'elles-mêmes, et, jouissant de ce contraste, s'imaginent qu'elles grandissent en abaissant les autres ! Comme le pharisien se glorifie de n'être pas voleur, injuste, adultère comme les autres, ni même tel que ce publicain, de même il n'est pas de manœuvres ouvertes ou cachées qu'elles n'emploient habituellement pour rabaisser le prochain : mensonges, injustices, médisances, calomnies même, s'il le faut, tous les moyens sont bons, pourvu qu'elles obtiennent la scandaleuse satisfaction de leur besoin de primer. Oh ! M. F., écoutez en quels termes saint Jean Chrysostôme stigmatise cet aveuglement et cette folie : « Voyez un pygmée, dit ce grand Évêque, qui se croit un géant en se contemplant sur le sommet d'une montagne, ou qui s'imagine être plus grand qu'elle en la voyant sous ses pieds. Telle est la démence de l'orgueilleux : il s'enfle, il s'exalte dans la pensée qu'il vaut mieux que les autres et il ne se mesure avec eux que pour les croire au-dessous de lui. Il y a pourtant une différence, con-

tinue le Docteur à la bouche d'or, c'est que, la folie du premier n'étant que le triste effet d'un dérangement dans les organes, en faisant rire fait pitié, tandis que le délire du second, parce qu'il est volontaire, n'excite que l'indignation de Dieu et des homme?, Odibilis coram Deo et hominibus superbia est ».

De sa comparaison insultante avec les autres hommes, le pharisien passe à l'éloge direct de ses prétendues bonnes œuvres : « Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède ». Ne reconnaissez-vous pas encore à ce trait, M. F., l'âme superbe, habituée à faire parade de ses fausses vertus, à réciter avec jactance ses prétendues bonnes œuvres, à publier partout le compte exagéré de ses mérites ? Certes, M. F., le jeûne est bon, l'aumône est louable ; à Dieu ne plaise que nous condamnions ces actes extérieurs de vertu ! Toutefois, il est vrai de le dire, pour que ces œuvres puissent avoir quelque mérite devant Dieu, il faut que Dieu en soit le principe et la fin. Et, quand c'est l'orgueil qui les produit, elles n'ont plus que l'ombre et les apparences de la vertu. Ainsi, M. F., prier, passer de longues heures aux pieds des autels, jeûner, mener une vie extérieurement austère, visiter les malades, soulager les pauvres, ce sont certes là des œuvres nobles et dignes de louanges, à les regarder en elles-mêmes et à n'en considérer que la substance. Mais, quand l'orgueil s'y glisse, quand l'amour-propre y mêle son poison, quand on les publie pour s'attirer l'estime des hommes, ce sont des œuvres réprouvées, sans prix pour le Ciel, stériles devant Dieu. Ces œuvres, M. F., ce sont, pour me servir des riches expressions

de nos Lettres sacrées, des fleurs fragiles qui voudraient s'épanouir et qui tombent elles sont foulées

aux pieds des passants. Malheur donc, M. F., aux âmes orgueilleuses ! En vain s'imaginent-elles amasser des trésors de mérites, en vain dénombrent-elles leurs bonnes œuvres, en vain préconisent-elles leurs vertus, ce sont des œuvres et des vertus pharisaïques. Dieu ne les reconnaît point, il ne les récompense point : « Ces riches prétendus, dit le Roi- Prophète, ils se sont endormis, toute leur vie se passe en songes agréables, en spécieuses illusions ; mais, au moment de la mort, quand ils commenceront à s'éveiller, grande sera leur surprise de n'avoir rien dans les mains et de voir toutes leurs espérances s'évanouir ». Le remède à un mal si dangereux, M. F., c'est une sincère humilité: ce remède, l'Évangile nous le propose dans la personne du publicain. Combien différente, en effet, M. F., est sa contenance, son attitude ! Il commence d'abord par s'humilier : se reconnaissant indigne d'approcher de l'autel, il choisit la dernière place, il demeure au bas du Temple, mais il n'en est que plus près de Dieu. Ah! c'est que, suivant la remarque de saint Jean Chrysostôme, « il sait s'abaisser » : non content de se mépriser lui-même, il consent qu'on le méprise; au lieu de se plaindre ou d'user de représailles, au lieu de répondre à l'insulte qui lui a été lancée et de faire des reproches à ce faux dévot qui vient de l'outrager si mal à propos, il aime mieux se taire et recevoir avec résignation des humiliations qu'il est convaincu n'avoir que trop méritées. Tel est, M. F., le vrai caractère de l'humilité chrétienne : c'est de nous porter à nous rendre justice à nous-mêmes par la

connaissance qu'elle nous donne de notre néant, dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce. Elle nous met toujours devant les yeux nos fautes, nos imperfections, nos misères, nos péchés ; nous en faisant apprécier la malice et mesurer la profondeur, elle nous met en face des châtiments que nous avons mérités ; et, lorsqu'elle nous a rendu toutes ces pensées familières, elle nous fait supporter patiemment les dédains, les mépris, les humiliations, les contretemps auxquels, pour l'ordinaire, la nature est si sensible, quand elle ne va pas jusqu'à nous les faire désirer. Au lieu de chercher à se produire, à dominer, à parler de soi, au lieu de courir après les distinctions et les regards des hommes, se tenir à l'écart, s'effacer, disparaître, se faire oublier, voilà le bonheur des âmes vraiment humbles.

Le publicain n'osait même pas lever les yeux vers le Ciel : pendant que le pharisien promène orgueilleusement ses regards dans toute l'enceinte du Temple, lui, il tient les siens humblement fixés à terre; il craint de regarder le Ciel, dont il a tant de fois provoqué le courroux, l'autel, où réside le Dieu d'Israël, qu'il a tant de fois outragé, le peuple, qu'il a fait gémir par ses désordres. Ah ! M. F., quand l'humilité est dans le cœur, elle se reflète jusque sur le front. Non pas, remarquez-le bien, que cette vertu affecte de se montrer. Disons-le tout haut: prendre avec calcul des airs modestes, parler de soi avec un mépris étudié, ce n'est làleplus souvent qu'un raffinement d'orgueil. Mais, « de même que la gloire suit la vertu, comme l'ombre suit le corps, dit saint Jérôme, de même l'humilité a son cachet, son sceau extérieur dans la modestie du maintien ». C'est une fleur

qui exhale ses parfums, sans qu'elle s'en doute ; c'est un astre, qui répand ses clartés à son insu. Cette modestie accompagne l'âme surtout dans la prière, dans tous ses exercices religieux : la prière, elle le sait, c'est le gémissement d'un cœur qui a péché et qui demande pardon et miséricorde, c'est le cri d'une âme faible et indigente, qui réclame assistance et secours ; et voilà pourquoi, chaque fois qu'elle se présente devant son Dieu, pour implorer sa miséricorde et solliciter sa bonté, elle s'abaisse, elle s'anéantit comme le publicain. Nous reconnaissons-nous à ces traits, M. F. ? Tous les jours nous offensons le Seigneur et tous les jours nous avons besoin de pardon ; tous les jours la tentation nous assiège et tous les jours nous avons besoin de grâces. Apportonsnous à la prière, que nous la fassions dans les temples saints ou dans nos demeures, une disposition sincère d'humilité ; et, quand notre corps se prosterne, notre cœur s'abaisse-t-il aussi, à l'exemple du publicain, qui se frappait la poitrine en disant : « Seigneur, soyez-moi propice, car je suis un pécheur; pro'pitius esto mihi peccatori »?

« Oh ! l'admirable prière ! dit saint Augustin : elle renferme tout à la fois et l'humble aveu et le regret sincère des fautes commises, et la sollicitation confiante du pardon. Le publicain sait qu'il est pécheur, il l'avoue, il le confesse, il en gémit ; mais il sait aussi que Dieu est plein de miséricorde et « qu'il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se

convertisse et qu'il vive ». Nous aussi, M. F.,

à différents degrés et suivant diverses mesures, nous avons offensé le Seigneur, nous nous sommes éloignés de lui par nos fautes. Ah ! ne perdons pas cou-

rage, allons à lui, comme le publicain, et, avec la même confiance, le même brisement de cœur, la même confusion, la même humilité, disons-lui aussi du fond de notre âme : Seigneur, pardonnez-nous, nous nous sommes égarés, le poids de nos méfaits nous écrase, la multitude de nos offenses nous épouvante ; mais nous nous jetons entre vos bras, nous crions vers vous. Ah! pardonnez-nous, nous sommes

pécheurs: « Propitins esto inihi peccatori !» Oui,

nous sommes pécheurs, mais dès aujourd'hui nous désavouons notre passé, nous pleurons le malheur de vous avoir outragé ; pardonnez-nous: « Propituis

esto mihi peccatori !»

C'est ainsi, M. F., que nous obtiendrons grâce; pour nous cette prière aura une efficacité souveraine comme pour le publicain, qui sortit du temple justifié. Si bas en effet qu'il fût tombé, Dieu, suivant le mot d'un pieux interprète, « s'inclina vers lui », se mit au niveiu de sa misère, s'abaissa pour le relever, tandis que le pharisien fut condamné. N'en soyez pas surpris, M. F., vous dirai-je avec saint Jean Chrysostôme : « Mieux vaut le pécheur humble que le juste superbe qui se complait dans sa justice, ou plutôt il n'est pas de juste superbe ni d'humble pécheur, puisque là où commence l'orgueil finit bientôt la justice, et le péché est bien vite banni du cœur où règne l'humilité ». Et c'est ainsi que se vérifie la parole du divin Maître qui conclut la parabole : « Quiconque s'élève sera abaissé, quiconque s'abaisse sera élevé ».

Instruits, M. F., par le salutaire enseignement que nous donne ici notre Sauveur, appliquons-nous avec

zèle à déraciner de nos âmes le levain d'orgueil qui ne cesse d'y fermenter. Et, avec le secours d'en-haut, exerçons-nous courageusement et avec constance à la pratique de la véritable humilité. La mesure de nos abaissements en ce monde sera la mesure de notre gloire dans l'autre. Ainsi soit-il !

INSTRUCTION

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