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SUR LES DISPOSITIONS REQUISES POUR COMMUNIER

(il octobre 1863)

Dans notre instruction dernière, nous avons vu que la principale disposition de l'âme pour s'approcher de la Table sainte, c'est d'être en état de grâce : le convive qui n'est pas revêtu de la robe des noces n'est pas digne de s'asseoir à la table du festin, et c'est se rendre coupable du plus odieux comme du plus funeste des attentats que de communier avec une conscience souillée d'un péché grave. Aujourd'hui, M. F., j'ai l'intention de vous dire quelques mots sur les autres dispositions de l'âme requises pour la sainte Communion.

Saint Grégoire pape rapporte qu'anciennementy lorsque le moment de la communion était arrivé, le diacre se tournait vers le peuple et disait à haute voix : « Que ceux qui ne sont pas assez bien disposés pour participera ce divin mystère se retirent et fassent place aux autres ; qui non sunt parati dent locum ». Puis, adressant la parole à ceux qui devaient communier, il leur disait : « Approchez avec foi, avec crainte et avec amour ; accedite cum fide, tremore et

dilectione». Telles sont, en effet, les- dispositions dont la sainte Eglise désire voir ses enfants animés chaque fois qu'ils viennent se présenter au festin des anges. Le Dieu qui se donne dans la Communion, c'est un Dieu de grandeur et de majesté: il faut le recevoir avec foi ; c'est un Dieu de justice et de sainteté : il faut le recevoir avec crainte et humilité; c'est un Dieu de bonté et d'amour: il faut le recevoir avec amour et ferveur...

« C'est avec la plénitude de la foi, dit saint Thomas d'Aquin, qu'une âme chrétienne doit s'approcher du Dieu de l'autel ». Ah! M. F., si le Seigneur se manifestait à nous sensiblement, tel qu'il se montra à Moïse sur la montagne du Sinaï, tel qu'il parut à ses disciples sur le Thabor, avec ce visage éblouissant de splendeur qu'il découvre à ses élus dans la béatitude éternelle, nous n'aurions pas besoin de nous exciter à croire : un attrait invincible entraînerait l'assentiment de nos esprits et de nos cœurs. Ici cette majesté est invisible et voilée, les ombres du sacrement couvrent sa grandeur et son éclat. Mais, tout caché, tout anéanti qu'il est sous des symboles qui dérobent aux sens l'homme et le Dieu, nous lui devons l'hommage d'une foi aussi ferme et aussi vive que s'il se révélait manifestement à nous dans l'éclat de sa gloire. Quand donc, M. F., nous nous approchons de la Table sainte, imposant silence à nos sens et prosternant notre raison devant l'infaillible autorité de la parole d'un Dieu, nous devons par la foi lever les voiles, percer les nuages dont il se couvre et, à travers les ténèbres vénérables dont il est enveloppé, nous devons reconnaître le Dieu puissant qui a fait le monde, le Dieu bon qui l'a sauvé, le Dieu juste

qui doit le juger à la fin des temps. Oui, M. F., pendant que « les impies blasphèment ce qu'ils ignorent » , pendant que les hérétiques et les incrédules refusent de croire aux prodiges de l'amour, nous, chrétiens, nous devons croire, nous devons confesser, avec l'Apôtre, qu'il « est vraiment le fils de Dieu », celui que nous allons recevoir : « Et nos credidimus et cognovimus »... C'est le Sauveur tel que Dieu le Père l'a « engendré avant l'aurore », tel qu'il a été conçu dans le sein virginal de Marie, tel que, sur la croix, il a donné sa vie pour notre rachat. Oui, c'est Jésus- Christ qui nous est donné dans la Communion : c'est Jésus-Christ avec son corps, avec ce corps qui, après avoir passé par les infirmités humaines, est maintenant revêtu de gloire dans le Ciel; c'est Jésus-Christ avec son sang, ce sang précieux qui arrosa le jardin de Gethsémani, le prétoire de Pilate et le Calvaire, et « dont une seule goutte eût suffi pour laver le monde » ; c'est Jésus-Christ avec son âme, cette âme dont l'excessive tristesse expia nos folles joies, et dont l'amour pour nous fut si généreux et si tendre ; c'est Jésus- Christ avec sa divinité, cette divinité éternellement puissante et éternellement bonne, qui opéra pour le

salut des hommes tant de prodiges de miséricorde

Oui, c'est Jésus-Christ tout entier qui se donne dans le sacrement de l'Eucharistie, et, plus confiant que le disciple qui voulut voir et toucher avant que de croire, le vrai chrétien qui communie, au moment où l'hostie sainte lui est présentée par les mains du prêtre, doit s'écrier dans le transport de sa foi : « Oui, c'est bien mon Seigneur et c'est bien mon Dieu ; Dominus meus et Dens meus » .

Telle est la foi vive dont nous devons être animés,

M. F., aux approches de la sainte Table : « Accedite cum fide »... C'était la foi de saint Jean Chrysostôme, qui, dans la célébration du saint Sacrifice, voyait les ano-es en foule environner d'une couronne d'adorateurs l'autel où s'immolait la divine Victime. C'était la foi de saint Louis, qui refusait de voir une hostie miraculeuse, aimant mieux s'en reposer sur la parole de 1 Évangile que d'en croire le témoignage de ses yeux. C'était la foi de saint François-Xavier, qui regardait comme la plus grande peine de la vie « celle d'être privé du pain céleste qui fortifie le cœur de l'homme ». C'était la foi de saint Philippe de Néri, qui, chaque fois qu'il montait à l'autel, éprouvait les commotions les plus violentes, parce qu'il se voyait

face à face avec la Victime sacrée Mais où est-elle

parmi nous, M. F., cette foi vive et pénétrante qui perce tous les voiles ? Combien d'âmes ne voyonsnous pas se présenter à la Table sainte, paraissant ne pas connaître le Dieu qu'elles viennent recevoir ? Combien de chrétiens qui communient avec la foi à la présence réelle, oui, mais avec une foi inerte et sans vie, et qu'à leur air dissipé et distrait, à la négligence de leur maintien, on pourrait vraiment soupçonner de ne pas « discerner le corps du Seigneur » ? Gardons-nous, M. F., de mériter ce reproche, et, à cette première disposition de foi, joignons une disposition de crainte et d'humilité : « Accedite cum tremore »... Le Dieu que l'on reçoit dans la sainte Communion, c'est le Dieu trois fois saint, qui « découvre des taches jusque dans la pureté des anges » ; c'est l'Époux divin des âmes, qui ne se plaît que « parmi les lis » ; c'est le Juge suprême, qui ébranle les colonnes du monde sous les pas de son éternité et

ÔOÔ MONSEIGNEUR BILLARD

fera sans appel, au dernier des jours, le discernement des bons et des méchants... Oh! M. F., si Jean- Baptiste, qui avait été sanctifié dans le sein de sa mère et qui, dans sa retraite, avait vécu plutôt comme un ange que comme un homme ; si Jean-Baptiste, dont le Sauveur avait dit qu'il était « un prophète et plus qu'un prophète » ; si Jean-Baptiste, le plus pur des hommes, le pénitent du désert, le précurseur de Jésus-Christ, a reconnu qu'il était « indigne de dénouer les cordons de la chaussure » du divin Maître ; si le premier des apôtres, si saint Pierre, stupéfait et comme hors de lui, à la vue d'une pêche miraculeuse produite par une simple parole de Jésus-Christ, se jeta à ses pieds et lui dit: « Éloi-. gnez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un . pécheur », oh ! quelle doit être notre frayeur, quand nous approchons de notre Dieu, nous, si pleins de faiblesses et d'infirmités ! C'est à nous de prosterner notre âme avec un saint tremblement de toutes ses puissances ; c'est à nous, cendre et poussière, de nous abaisser ; c'est à nous de creuser, de creuser encore jusqu'à notre néant ; c'est à nous de nous écrier avec l'humble centenier de l'Évangile : « Non, Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans mon âme ; une parole seulement, une parole de votre bouche serait une grâce insigne » ; ou encore : « D'où me vient cet honneur que mon Seigneur et mon Dieu vienne à moi? », « Ah! retirez-vous, car je ne suis qu'un pécheur, Exi a me, quia homo peccator sum » . Mais pourtant, M. F., loin du Seigneur, quelles que soient vos misères, que pourriez-vous devenir ? Oh ! que ce saint tremblement ne vous fasse pas perdre confiance : le Dieu de l'autel c'est le Samaritain cha-

ritable qui « est venu pour les malades et non pour ceux qui n'ont pas besoin de médecin » ; et la divine Communion n'est pas moins un remède pour les infirmes qu'une nourriture délicieuse pour lesparfaits, un lait pour les enfants qu'un pain solide pour les forts.

La peinture a immortalisé dans un de ses chefsd'œuvre la communion dernière de saint Jérôme. On le voit, sur son lit de mort, prêt à recevoir son Dieu ; il considère d'un côté son néant et de l'autre la majesté souveraine qui s'abaisse jusqu'à lui; son front reflète les sentiments d'humilité profonde et de sainte frayeur qui pénètrent son âme ; et, de ses lèvres, déjà à demi décolorées par les approches de la mort, on croit entendre sortir ces humbles paroles: D'où me vient cette faveur que mon Maître descende jusqu'à moi ? Non, mon Dieu, non je ne suis pas digne ; ah î éloignez-vous d'un pauvre pécheur !... Modèle admirable des sentiments de crainte et d'humilité qui devraient nous accompagner à la Table sainte, mais modèle accusateur pour un grand nombre d'âmes...

Il est enfin, M. F., une troisième disposition intérieure que nous devons apporter à la sainte Communion : c'est l'amour, c'est le désir : « Accedite cum dilectione ». Est-il vraiment nécessaire de vous y exhorter, M. F. ? Pourrions-nous refuser ce sentiment à un Dieu qui nous aime et qui se sent pressé luimême du désir de se donner à nous ? L'amour peut-il donc être payé autrement que par l'amour ? Comment n'aimerions-nous pas un Dieu qui « nous a aimés le premier », et qui nous « aime jusqu'à la fin », jusqu'à la dernière limite, jusqu'à l'excès, en se donnant lui-même ?Oh! M. F., si saint Bernard a pu dire avec

raison que « Notre-Seigneur a voulu naître sur la paille de l'étable, parce qu'il a voulu gagner notre cœur, parce qu'il a voulu être aimé de nous ; sic nasci voluit, quia amarit voluit », ne pouvons-nous pas emprunter ses paroles et vous redire que, si ce bon Maître est là sur l'autel, s'il demeure dans le tabernacle, s'il se donne dans la sainte Communion, c'est pour être aimé? C'est dans ce sacrement qu'il est pasteur, qu'il est père ; « ce n'est pas dire assez, dit saint Jean Chrysostôme : là, il est plus tendre que les mères, qui souvent ne nourrissent pas de leur lait les enfants qu'elles ont mis au jour ; lui, il ne peut souffrir que ses enfants reçoivent d'autre nourriture que lui-même ». Encore une fois comment pourrions-nous rester froids en présence de tant d'amour? Comment pourrions-nous ne pas brûler parmi tant de flammes ? Toujours donc nous devons apporter à la sainte Communion « la ferveur de la charité », comme le disait autrefois le diacre aux fidèles : « Accedite cum dilectione »...

Remarquez-le pourtant, M. F., communier avec amour et ferveur, ce n'est pas précisément éprouver certains effets d'une dévotion sensible, certains attendrissements, certaines émotions qui provoquent les soupirs et les larmes. Il plaît quelquefois au Seigneur de nous donner cette grâce consolante ; quand il accorde ce secours à notre infirmité, il faut le recevoir avec humilité, sans s'y attacher et s'estimer meilleur; il faut en supporter la privation sans trouble, quand il le refuse pour exercer notre foi. Communier avec amour, c'est communier avec un esprit de sacrifice et de véritable immolation de soi-même ; c'est se faire victime avec l'auguste Victime (la vraie marque

SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS ÔCX)

de l'amour, c'est le don de soi); c'est communier en se livrant à Jésus-Christ, comme il se livre à nous; c'est apporter à la Table sainte un désir ardent de la Communion, c'est avoir faim et soif de Jésus- Christ et de la sainteté, dont il est la .-ource toujours intarissable. « De même que le pain matériel répare mieux les forces et soutient mieux la vie, si on le mange avec goût, ainsi, dit saint Augustin, le pain du Ciel veut être reçu dans un cœur affamé », dans une âme saintement altérée, pour se convertir en notre propre substance, pour former en nous, ainsi qu'on l'a dit dans un langage non moins énergique qu'original, un sang évangélique, un tempérament chrétien, pour changer notre chair de corruption et de péché à l'innocence et à la sainteté de l'homme nouveau.

Suivons donc, M. F., le conseil que nous donne saint François de Sales dans son admirable livre de V Introduction à la Vie dévote : « La veille du jour où vous devez communier, dit le pieux Évêque de Genève, commencez à vous préparer à cette sainte action par des aspirations fréquentes et des sentiments d'amour; si vous vous éveillez pendant la

nuit, remplissez aussitôt votre cœur de quelques bons sentiments, et votre bouche de quelques paroles odoriférantes qui parfument votre âme et la préparent à recevoir son Epoux ». Que la sainte Eucharistie, M. F., soit pour nous comme pour les premiers chrétiens la chose désirée: « Desiderata ». Elle renferme Celui que le patriarche Jacob nomme le « Désiré des collines éternelles, desiderium collium œternoruni », Celui qui est appelé par l'épouse sacrée dans le Cantique des Cantiques: «le tout désirable, totus desi-

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derabilis » Mais, hélas ! M. F., combien de chrétiens peut-être qui ne viennent à la Table sainte qu'avec un cœur tiède, qui s'y traînent plutôt qu'ils n'y courent, et qu'y amènent l'usage, l'habitude, la bienséance, et non le recueillement, la ferveur et l'amour !

Pour nous, M. F., n'approchons jamais de la sainte Communion qu'avec une foi vive et pénétrante, une sainte frayeur et une profonde humilité, un amour ardent et un grand désir: « Accedite ciim fide, tre~ more et dilectione »; et tel sera notre bonheur qu'après nous être nourris, ici-bas, dans la terre de l'exil, avec ces saintes dispositions, de la Victime du passage, nous serons admis un jour à cueillir les fruits de l'arbre de vie, que le Seigneur a planté pour nous dans la patrie, dans les cieux. Ainsi soit-il !

PRÔNE

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