POUR LE MOIS DE MARIE
De toutes les pratiques de dévotion qui se rattachent au culte de Marie la plus populaire, la plus universellement répandue dans l'Église est sans contredit la récitation du Chapelet. Sans cesse attaquée par les hérétiques, travestie, parodiée par les incrédules, elle a résisté à la haine des uns comme au sarcasme des autres, et, de nos jours aussi bien qu'aux âges précédents, il est vrai de dire qu'elle fait la joie et la consolation tout à la fois et de l'homme du peuple et des esprits d'élite, des âmes simples et des intelligences les plus distinguées.
Etudier avec vous l'origine, l'excellence et les avan-
tages de cette pieuse pratique, examiner subsidiairement la valeur de la principale objection dirigée contre elle, tel sera le cadre de notre entretien de ce soir.
Pour découvrir, M. F., la première trace de la dévotion du Chapelet, il faut se reporter au berceau même du christianisme, il faut remonter à ces temps orageux où la défense de la foi emportait avec elle le danger de la vie, alors qu'apposer son nom sur les registres de l'Église c'était prendre d'avance une inscription pour Péchafaud, alors que tout chrétien était un candidat au martyre. A cette époque, vous le savez, on vit surgir une lignée d'hommes vraiment nouveaux, que les historiens ecclésiastiques nous représentent allant à la mort avec enthousiasme et se présentant dans les cirques et les amphithéâtres ornés comme pour un jour de fête. Les jeunes vierges, ces âmes candides et pures, qui considéraient la mort comme l'inauguration de leurs noces éternelles avec leur divin Époux, aimaient à se revêtir d'une robe blanche, sur laquelle elles portaient un manteau bleu, et, au rapport d'une pieuse tradition, avaient l'usage de ramener leurs longs cheveux sur leur front par une couronne de grains de corail. C'était avec cette parure, triple symbole de pureté, de puissance et de triomphe qu'elles entraient dans ces arènes qui étaient pour elles les portiques de l'éternelle béatitude. Ces couronnes de grains de corail qui ceignaient le front des jeunes martyres, étaient religieusement recueillies par les mains de leurs frères qui survivaient, et ces âmes pieuses, ajoutent les auteurs liturgistes, se faisaient un devoir de compter sur ces couronnes autant de prières
qu'il y avait de grains. Or, je vous le demande, M. F., n'est-il pas permis de voir là je ne dirai pas l'origine réelle, l'institution primitive, mais au moins le germe, le principe de la dévotion du Chapelet ?
Je n'ai pas le dessein, M. F., de suivre avec vous les traces diverses de cette dévotion à travers chacun des siècles chrétiens. Je ne vous représenterai pas les anciens peuples de l'Orient tressant à Marie, en signe de vénération, de brillantes couronnes de roses ; je ne vous montrerai pas saint Grégoire de Nazianze, dans le transport de son amour si tendre pour la Reine du Ciel, substituant à la couronne matérielle de roses une couronne spirituelle de prières, tissue des plus belles louanges et des plus glorieuses prérogatives de Marie ; je ne vous parlerai pas de Pierre l'Ermite, partant pour la délivrance du tombeau du Sauveur et récitant, sur une couronne, le long du chemin, avec une foule de pieux croisés, des prières en l'honneur de la Mère de Dieu; je ne vous peindrai pas, avec tous les écrivains sacrés, la piété des chrétiens de chaque siècle aimant à tourner fréquemment leur cœur vers la bienheureuse Vierge en la saluant avec l'ange. J'ai hâte d'arriver à saint Dominique, à qui revient l'honneur de l'institution ■du Chapelet, tel qu'on le récite aujourd'hui.
C'était, M. F., au commencement du treizième siècle, dans une province méridionale de la France. Une vieille hérésie venait de renaître, pour ainsi dire, de ses cendres: les Albigeois, comme les Manichéens, niaient la réelle incarnation du Fils de Dieu et la maternité divine de Marie. Pour ces impies sectaires, il n'y avait rien de sacré; ils semaient partout la terreur et la ruine. Plusieurs fois terrassés par la vail-
lante épée de Montfort, on les voyait se relever toujours plus ardents au prosélytisme du mensonge, plus avides de dévastation. Dans ce suprême péril, Dieu suscita un homme de sa droite, rempli de son esprit et tout brûlant de zèle, un de ces hommes qu'il tient en réserve dans les trésors de sa Providence pour en faire, aux jours des grandes crises, les instruments, les ministres, les mandataires de sa puissance et de son amour. Cet homme appartenait à la famille princière des Guzman d'Espagne, il se nommait Dominique. Choisi par Dieu pour être le champion de sa cause, Dominique a compris que ce n'est pas avec le tranchant du glaive que l'on triomphe des cœurs endurcis; la prière, la prière à Marie, la salutation angélique, la récitation de Y Ave Maria, telle est l'arme mystérieuse dont se munira le saint apôtre pour entreprendre sa pacifique croisade. Oh! l'admirable idée, M. F. ! la Salutation angélique, elle est le moyen dont Dieu s'est servi pour sauver le monde par l'Incarnation de son Verbe ; comment ne seraitelle pas, entre les mains d'un de ses serviteurs, comme un instrument infaillible de victoire et de salut?
Or, M. F.,* la brièveté des paroles de l'ange exigeait qu'elles fussent répétées un certain nombre de fois, comme ces acclamations uniformes que la reconnaissance et l'affection des peuples jettent sur le passage des souverains. Mais, la répétition des mêmes paroles pouvant devenir monotone et engendrer la distraction de l'esprit, saint Dominique y pourvut en distribuant les salutations orales en plusieurs séries, à chacune desquelles il attacha la pensée d'un des mystères de notre Rédemption. Le nombre de ces prières fut fixé : une dizaine de salutations
angéliques précédée du Pater et répétée quinze fois, pendant la méditation des mystères de joie, de douleur et de gloire de cette bonne Mère, et marquée par autant de grains, qui servent à aider la mémoire, Cette dévotion fut appelée le Rosaire, « soit, dit un pieux écrivain, parce que Marie est la rose mystique qui remplit l'Eglise des parfums de la plus pure suavité, soit parce que cette collection de mystères était comme un parterre de rosiers qui exhalait les plus doux parfums ».
C'est de cette dévotion qu'est sortie celle du Chapelet. Le Chapelet actuel, le Chapelet tel que nous le récitons aujourd'hui, n'est qu'un diminutif du Rosaire: il en forme, comme vous le savez, la troisième partie. Il tire son nom d'un mot de la basse latinité, Capellus,capellina, envieux français Chapel, chapel de roses ou couronne de roses, d'où est dérivé le diminutif Chapelet, petit chapel, petite couronne ; le chapelet est comme la couronne, le diadème de Marie. Telle est, M. F., l'origine de cette dévotion.
Quand le chapelet n'aurait d'autre mérite que celui de porter en soi le cachet vénérable de l'antiquité, d'avoir été institué par un saint, d'avoir été solennellement recommandé par une multitude de Souverains- Pontifes, qui l'ont doté des plus riches indulgences, c'en serait assez pour en démontrer l'excellence. Mais nous en jugerons bien mieux encore, si nous le considérons en lui-même, c'est-à-dire comme le résumé des plus belles prières de l'Église et des plus touchants mystères de notre Religion.
Le chapelet s'ouvre par le Credo, cette profession de foi de tous les chrétiens que le Saint-Esprit a mise
sur les lèvres des apôtres assemblés en concile ; ce sublime abrégé de la doctrine chrétienne, qui, au rapport de saint Ambroise, est comme « le mystérieux drapeau qui réunit sous ses plis toute l'armée des disciples du Sauveurjésus», et comme le point central autour duquel viennent converger nos cœurs dans le sentiment d'une même croyance ; cette page admirable, qui renferme toute la science sacrée dans une synthèse vraiment divine. En récitant le Symbole, le fidèle sent son esprit porté jusque sur les hauteurs de l'éternité, aperçoit par la foi le mystère ineffable par excellence, le mystère de la Trinité dans l'Unité, et de l'Unité dans la Trinité, qui le fait assister, dans le temps, à la magnifique scène de la création. Il voit se dérouler à ses yeux les richesses du salut apportées au monde dans la plénitude des âges par l'Incarnation du Verbe ; il est le témoin du drame douloureux et sanglant du Calvaire. Il a la vue anticipée des trésors de félicité que lui réserve son Dieu dans l'éternelle vie.
Après le Symbole des apôtres vient le Pater, la plus excellente de toutes les prières, puisqu'elle a l'incomparable mérite de nous avoir été enseignée par Jésus-Christ lui-même. Oh! M. F., quelle bouche humaine pourrait jamais dire ce qu'il y a de beau, de touchant, de divin dans cette prière, que les apôtres eux-mêmes recueillirent des lèvres de Jésus : « Notre Père qui êtes aux cieux » ? Voyez, M. F.: Dieu est le centre de l'univers entier, le maître de la nature ; ayant dans son intelligence infinie tous les trésors de la science, il est le Dieu comme le Roi des rois, le maître des maîtres ; et l'homme, cet être faible et chétif, à ses pieds comme un point au milieu
de l'espace, sa poitrine s'entr'ouvre et laisse échapper un grand cri de tendresse et de supplication ; il se sent la permission, le droit, l'ordre de dire : « Notre Père qui êtes aux cieux ! » et son ignorance est éclairée, sa faiblesse affermie, sa peine consolée.
Puis vient Y Ave Maria. Je n'essayerai pas de vous faire admirer ce qu'il y a de sublime dans ce salut de Gabriel qui vint annoncer la Rédemption du monde, dans le langage d'Elisabeth où sont exposés les gloires, les privilèges, la puissance de Marie, ce qu'il y a de tendre dans les paroles de l'Église, qui ne sont qu'un cri éloquent de confiance filiale envers la plus douce des mères. Votre cœur le comprend instinctivement. Je ne vous dirai qu'un mot, c'est que le chrétien, en répétant sur les grains de son chapelet la Salutation angélique, l'Oraison dominicale, n'est qu'un écho qui renvoie au Ciel ce que le Ciel a laissé tomber jusqu'à lui.
L'archange envoyé de Dieu, Elisabeth inspirée de Dieu, l'Eglise assistée de Dieu ne sont, comme on l'a dit, que trois instruments différents qui, sous l'influence d'un même souffle, rendent un parfait accord, une mélodieuse harmonie de louange et de prière: louange que le Ciel entonne, à laquelle Elisabeth répond, et que tous les fidèles en chœur reprennent et redisent à travers les âges.
Enfin, M. F., à chaque dizaine le Chapelet ramène le Gloria Patri, cette profession de foi aux trois personnes divines, cette acclamation, cet applaudissement de l'âme, qui nous rapproche du Père, siège de toute la puissance, du Fils, qui nous a sauvés, et de l'Esprit divin, qui nous sanctifie ; le Gloria Patri qui nous représente Dieu comme « le roi immortel
des siècles », dont il a ouvert, dont il clora le cours, sans jamais changer.
Oh ! M. F., je vous le demande, où trouver des prières plus belles, plus capables de nous élever vers Dieu, plus dignes d'une intelligence faite pour aimer et adorer son Créateur ? Que n'ai-je le temps de vous indiquer les mystères proposés à vos méditations pendant la récitation de chaque dizaine du chapelet ! Vous verriez qu'il peut être considéré comme une petite somme théologique, comme un catéchisme à l'usage du peuple, réunissant, le double caractère d'enseignement et de prière, pour entretenir la foi dans les esprits en même temps que l'amour pratique dans les cœurs.
Il n'est donc pas surprenant, M. F., que la piété ait adopté ce symbole de vénération envers Marie et qu'il lui soit devenu cher. Elle se plaît à le donner comme un ornement à tous ceux qui renoncent aux pompes du siècles pour se dévouer, se consacrer à Dieu. Le chapelet! je l'ai vu suspendu au côté de la Sœur de Charité : vierge martyre des derniers temps, c'est avec cette couronne qu'on la rencontre dans le réduit du pauvre, près de la couche du malade, au lit de camp du blessé, suivant avec un dévouement inouï ses frères délaissés sur le calvaire de la souffrance. Le chapelet! qui ne l'a vu briller au bourdon du pèlerin, fixé à la ceinture de l'humble religieux de la Merci qui court sur la plage barbare pour délivrer son frère de la captivité? Le chapelet! qui ne l'a vu entre les mains de ces héroïques apôtres qui s'en vont, par delà les océans, porter la bonne nouvelle à des peuplades inconnues et sauvages ? Le chapelet! c'est, comme on l'a si bien dit, le livre du pau-
vre aveugle, privé, il est vrai, de la lumière du jour, mais qui sent son âme illuminée d'un reflet de la splendeur divine. Le chapelet ! c'est le livre de l'ouvrier, auquel l'indigence ou le travail n'ont pas permis d'apprendre les lettres qui sont les signes de la pensée humaine ; c'est le livre du malade, invoquant Marie sur son lit de douleur; c'est le livre des vieillards, dont les yeux se ferment chaque jour de plus en plus aux réalités de ce bas monde pour s'ouvrir bientôt aux immortelles splendeurs. Le chapelet! c'est en le portant sur soi, c'est en le mettant autour de son cou que le jeune homme, ballotté par l'orage des passions, sent sa chair moins rebelle et son cœur plus calme ; c'est en récitant son chapelet que la jeune fille vient demander à l'auguste Marie les vertus qui ornent si bien son âge ; c'est le chapelet à la main que la mère de famille vient déposer dans le cœur de sa Mère du ciel tout ce que le sien renferme de sollicitudes et d'appréhensions pour ses enfants. Le chapelet ! il peut consoler le pauvre et tarir ses murmures, en le faisant songer à cette auguste fille des rois qui a été la femme d'un pauvre charpentier et d'un obscur artisan. Le chapelet! il éclaire le savant au sein de ses méditations profondes et de ses investigations laborieuses. Quoi de plus beau que de voir Bossuet interrompre l'étude d'une question ardue et épineuse par la récitation du chapelet, pour puiser dans ce pieux exercice la lumière qu'il avait l'usage d'y trouver! Le chapelet repose les grands du monde, les rois eux-mêmes, de la sollicitude des affaires et du fardeau des grandeurs.
Un jourles ambassadeurs du roi d'Angleterre trouvèrent Louis IX récitant son chapelet; il leur deman-
da la permission de l'achever: « C'est une pratique, dit-il, que je tiens de la reine ma mère, je serais fâché d'y manquer un seul jour de ma vie».
Le chapelet ! il procure au pécheur lui-même un appui, un secours contre les remords cuisants de sa conscience, en lui obtenant la grâce qui le fera sortir de ses désordres.
Le chapelet! nous tous, M. F., nous tous ici réunis, quand nous l'avons égrené avec confiance devant une image de Marie, n'est-il pas vrai que nous nous sentons le cœur moins lourd, l'esprit plus calme et que nous nous retirons le front moins soucieux, plus forts contre nous-mêmes, plus résignés à toutes les épreuves de la vie ?
Après cela, M. F., que les impies, que les librespenseurs viennent sourire de pitié en voyant notre chapelet: que peuvent nous faire leurs sarcasmes et leurs mépris, quand nous avons pour nous l'exemple de tous nos frères, les saints du Ciel, quand nous avons pour nous l'invitation, l'appel de l'Eglise, notre mère ?
Ce que le monde a reproché et reproche encore à cette dévotion, c'est sa forme: il blâme cette continuelle répétition de la même prière, il censure cette monotone uniformité. Oh! M. F., il est facile de répondre à ce reproche: la prière que nousrépétons en récitant le chapelet est le langage de l'amour, et l'amour n'est jamais monotone dans l'uniformité de ses expressions. L'amour est la voix du cœur, et le cœur ne parle pas comme l'esprit; la parole humaine est trop pauvre, trop froide, trop fugitive pour traduire les expressions diverses, les nuances délicates de ses sentiments: l'amour ne connaît qu'un mot, et
SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS 8l
ce mot, comme l'a si bien dit le plus illustre des enfants de saint Dominique dans notre siècle, « en le disant toujours, il ne se répète jamais ».
Telles sont, M. F., l'origine, l'excellence, les avantatages du chapelet. Cette dévotion vous est familière : puissé-je avoir contribué à vous la faire aimer davantage ! Prenons tous en ce moment au pied de l'autel de Marie la résolution d'être fidèles à réciter chaque jour notre chapelet et de le faire avec piété, avec foi, avec amour; nous pouvons avoir la douce assurance que si, pendant tout le cours de notre vie, nous nous plaisons à tenir sa couronne entre nos mains, cette bonne Mère la placera sur notre front au jour des éternelles récompenses. Ainsi soit-il.
PRONE