SUR LES MYSTÈRES POUR LA FÊTE DE LA SAINTE TRINITÉ
(3 juin 1860)
Parmi les dogmes contenus dans le symbole catholique, il n'en est peut-être pas, M. F., qui ait été aussi violemment attaqué, aussi tristement défiguré par les rationalistes de notre époque que celui que l'Église propose aujourd'hui à nos adorations, celui de l'adorable et très sainte Trinité. N'en soyons pas surpris, M. F. : étant la base, le premier fondement de l'ordre surnaturel, l'axe sacré, le pivot divin autour duquel tout gravite dans notre sainte Religion, ce mystère avait un titre spécial à être le point de mire des attaques des ennemis de Jésus-Christ et de sa doctrine. Aussi, quand ils ont dit, ces hommes qui se piquent d'être philosophes, quand ils ont dit, avec une supériorité dédaigneuse, d'un ton dogmatique et tranchant, que le mystère d'un Dieu en trois personnes est absurde, que le dogme de la Trinité dans l'unité est impossible, ils croient avoir opposé pour jamais au Christianisme la plus légitime fin de non recevoir. Ils devraient pourtant savoir que leur manœuvre est loin d'être nouvelle ; comme eux, les incrédules de tous les âges se sont autorisés de la nature de nos
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mystères pour justifier leur opposition à l'Évangile ; comme eux, les impies de tous les siècles chrétiens se sont servis des obscurités et des ombres de la foi pour en faire des arguments sérieux contre elle. Il ne faut pas nous le dissimuler toutefois : ce système d'attaque, aujourd'hui plus que jamais, réussit auprès des âmes faibles ; et il ne nous est que trop fréquent, hélas ! n'est-il pas vrai, M. F. ? d'avoir à coudoyer, sur le chemin de la vie, des hommes, des frères qui, reniant la foi qu'ils ont sucée avec le lait de leurs mères, osent proclamer qu'elle peut être bonne pour les gens sans éducation et sans lumières, pour les esprits faibles, enthousiastes, superstitieux, chez qui le sentiment parle plus haut que la raison, mais que toute intelligence élevée doit s'émanciper de ce joug, qui lui a été imposé comme une tutelle provisoire, et ne rien admettre que ce qu'elle conçoit parfaitement. J'ai donc cru répondre à un besoin de ce temps en venant aujourd'hui vous montrer que c'est mal raisonner que de rejeter une doctrine par cela seul qu'elle offre des mystères à croire. Les mystères sont nécessaires, ils sont utiles : tel sera notre thème.
La religion, comme le mot l'indique, est le lien qui attache l'homme à Dieu ; c'est l'ensemble des relations et des hommages qui doivent unir le Créateur et sa créature, c'est-à-dire, M. F., les deux extrêmes: l'intelligence suprême et la raison débile, l'être infini et l'être borné, l'être éternel et l'être créé. Or, M. F., la simple considération de la nature de ces deux êtres démontre clairement la nécessité du mystère ou de l'incompréhensible.
C'est une vérité d'expérience que la raison humaine
est infirme,, restreinte et limitée, que, suivant l'éloquente expression de Pascal, elle ne voit le tout de rien ; elle ne peut faire un pas, même dans le domaine de ce monde visible, sans se heurter contre un écueil ou se perdre dans un abîme; en d'autres termes, le mystère l'enveloppe de toutes parts. Elle a beau s'élancer d'un vol hardi à travers les espaces, en vain essaye-t-elle d'en mesurer l'immensité, d'en pénétrer la nature. En vain cherche-t-elle à toucher la chaîne qui unit les sphères célestes, et à comprendre la force qui les entraîne dans un cours si rapide et si régulier. En vain s'applique-t-elle à décomposer la lumière pour en découvrir les éléments et l'essence et s'en expliquer les prodiges. Elle fait des pas de géant dans la voie des découvertes, je le sais; mais réussit-elle à chasser le mystère? Elle a plus de phénomènes produits, plus de faits acquis, voilà tout ; mais elle n'a guère d'explications complètes, de conclusions infaillibles. Le mystère et, si vous me passez le mot, le comment des merveilles qu'elle entrevoit, est toujours là devant elle, et cependant elle l'admet sans réplique.
Descendons-nous, M. F., de ces sublimes hauteurs pour contempler la terre que nous foulons aux pieds, nous touchons encore de toutes parts à d'épaisses ténèbres. Et le sol dans son inépuisable fécondité, et l'océan dans ses profondeurs, et l'air dans sa nature intime, et le mouvement dans ses lois, et la plante dans sa végétation, et l'animal dans ses instincts et sa reproduction, que dis-je? le grain de sable dans ses éléments constitutifs et premiers : voilà pour nous autant de problèmes que nous ne savons résoudre parfaitement, autant de mystères que nous ne
pouvons sonder, et pourtant nous les recevons sans conteste.
Mais qu'ai-je besoin, M. F., de vous montrer l'intelligence humaine dans ses excursions extérieures ? L'homme n'est-il pas à l'homme la plus impénétrable énigme? Qu'est-ce que l'âme? Qu'est-ce que le corps? Qu'est-ce que la matière ? Qu'est-ce que l'esprit ? Quel lien les unit et en fait un tout, en fait un homme ? Qu'est-ce que la pensée ? Qu'est-ce que la parole? Qu'est-ce que la vie ? Le savez-vous? Pour moi, je me pose souvent ces questions et, quoi que je me réponde, je me réponds: des mystères!....
Un des génies les plus pénétrants, un des métaphysiciens les plus hardis qui aient jamais paru sur la terre, saint Augustin, était si embarrassé pour se faire des idées bien nettes du temps qu'il nous dit au livre de ses Confessions : « Quand on ne me demande pas ce que c'est que le temps, je le sais ; et, quand on me demande ce que c'est que le temps, je ne le sais plus». M. F., je prends une simple goutte d'eau, je vous demande ce qu'elle est; vous me répondez peutêtre une première fois, mais à la seconde, à la troisième question, que me direz-vous ? Et qu'importe que le mystère commence plus ou moins loin de nous ? Il n'en existe pas moins, il n'en est pas moins le fondement sur lequel porte toute science. Notre intelligence chemine sans cesse, pour ainsi parler, dans l'état où se figurait être l'imagination malade d'un des plus grands hommes qui aient honoré le métier de penseur. Sur une chaussée étroite et glissante, avec un abîme ouvert à ses côtés, elle ne peut entrevoir la vérité qu'à travers un ensemble de problèmes insollubles, de questions insondables, et, sans craindre
qu'on m'accuse de calomnier ce siècle, à bon droit nommé le siècle des sciences, j'ose dire que ce que nous savons n'est rien, que ce que nous ignorons est infini, et que, si les savants possèdent quelques vérités évidentes, il me serait facile, malgré mon ignorance, de leur énumérer mille mystères. Encore une fois, nous avons plus de phénomènes produits, plus de faits acquis, voilà tout; mais nous n'avons pas plus d'explications complètes, plus de conclusions infaillibles qu'autrefois.
Or, M. F., quand la raison, quand la science ont leurs mystères, ne serait-il pas étrange que la religion n'eût pas les siens? Et l'incrédule, contraint de confesser les limites de sa raison dans les connaissances de l'ordre naturel, oserait-il exiger que tout lui fût transparent etpalpable dans les choses divines? Les Égyptiens avaient placé au seuil de leurs temples l'image du sphinx ; ils voulaient sans doute indiquer par là l'obscurité impénétrable de la nature divine. Quelle est l'âme, si vaste qu'elle soit, qui ne s'arrête, triste et pensive, devant ce mot si court : Dieu ? Quelle intelligence, placée en face de ce dernier abîme, pourra dire : Je l'ai sondé? Êtres chétifs, perdus comme des atomes dans l'immensité des mondes, oserions-nous prétendre embrasser l'infini ? Si notre raison parvient à le connaître, peut-elle s'élever jusqu'à le comprendre ? Vous représentezvous une substance sans commencement dans sa durée, sans borne dans son être, et remplissant tout de sa présence et de son action ? Dieu, c'est comme un océan immense, sans fond et sans rivages, où l'esprit s'égare et se perd. Or comment l'homme penserait-il à Dieu sans croire au mystère ? Comment Dieu
se manifesterait-il à l'homme sans lui imposer le mystère? Oui, M. F., disons-le avec tous les esprits sincères, nommer Dieu, c'est nommer le mystère le plus auguste, le plus profond, le plus inexplicable. La religion, avons-nous dit, est le lien qui rattache l'homme àDieu, l'ensemble des relations et des hommages qui doivent unir le Créateur et la créature, l'être infini et l'être fini, l'être éternel et l'être créé : c'est donc la loi de la plus rigoureuse logique de conclure qu'une religion, qui est l'ouvrage de Dieu, doit porter son empreinte et, pour ainsi dire, sa signature. Or, M. F., cette signature de Dieu, la voulez-vous connaître ? C'est le mystère. Dieu ne peut se révéler de lui-même à l'homme sans imposer la foi au mystère, à l'incompréhensible : «Deus revelans mysteria». C'est ce qui a fait dire à un habile apologiste du siècle dernier : « Si je comprenais les mystères, j'aurais plus de peine à les croire, je me défierais d'un système de religion trop humaine, et que l'homme aurait pu imaginer ; Dieu parle, il parle de Dieu, ce qu'il m'apprend doit être au-dessus de ma raison... Une lumière finie ne suffit pas pour connaître l'infini» .
Telle est, M. F., la nécessité des mystères. Disons maintenant quelques mots de leur utilité.
Il est parlé dans nos Saints Livres d'une colonne moitié feu, moitié de nuée qui accompagnait les Hébreux dans leur marche à travers le désert ; elle avait un côté brillant pour les éclairer pendant la nuit, et un côté obscur pour les préserver pendant le jour des ardeurs du soleil. Qui d'entre nous se refuserait à voir dans cette colonne une image de nos mystères chrétiens ? Par leur côté lumineux, ils dissipent certains doutes de notre intelligence et nous
éclairent dans la recherche de ce que nous pouvons savoir ici-bas ; par leur côté obscur, ils laissent dans l'ombre des vérités trop étendues pour que nous puissions les pénétrer, et condamnent notre esprit à s'incliner dans la soumission, à s'abaisser dans la foi.
Et d'abord, M. F., les mystères sont pour nous une source de lumières. Que savions-nous avant la connaissance des mystères ? Que savait l'homme avant la venue sur terre du Dieu qui les a révélés ? Que savent encore aujourd'hui ceux qui refusent d'admettre notre Symbole ? Leur Dieu n'est qu'un être solitaire, sans mouvement et sans vie, éternellement plongé dans une immobile et stérile contemplation de sa personne ; et voici que le mystère de la Sainte- Trinité nous introduit dans les secrets les plus intimes de la vie divine : il nous fait entrevoir, au sein de la nature de ce Dieu infini en perfection, une éternelle et ravissante société où trois personnes distinctes se complaisent dans un amoureux et inexprimable embrassement. Il nous montre l'intelligence infinie, Dieu le Père, connaissant de toute éternité ses perfections infinies, comprenant sa propre bonté, l'exprimant éternellement en prononçant éternellement le mot par excellence, la parole ineffable et substantielle, c'est-à-dire, engendrant de toute éternité le Verbe divin, qui est son véritable Fils. Il nous montre ce même Dieu le Père se complaisant, s'aimant éternellement dans son Verbe, et du Père et du Verbe se reproduisant en Dieu l'Esprit-Saint, l'amour infini, qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père et du Père au Fils.
Sommes-nous inquiets de savoir si Dieu, être infini
et immuable, peut prendre soin d'êtres mobiles comme nous, s'il peut penser à nous et nous aimer? Voici que la Religion nous prend par la main et nous met en face d'un Dieu fait homme.
Doutons-nous du rapport possible de deux natures, l'une infinie, l'autre bornée, l'une créatrice, l'autre créée ? Le mystère de l'Incarnation du Verbe nous découvre, dans une touchante et sensible réalité, ces deux natures fondues par une union substantielle, et, en voyant les larmes, les fatigues, les souffrances d'un Dieu qui se fait notre frère, nous sentons le devoir impérieux et facile de l'aimer à notre tour.
Est-ce la présence du mal dans le monde qui nous étonne et nous épouvante ? Notre raison aveugle se demande peut-être si l'auteur de ce monde l'a causé par malice ou permis par impuissance ? Un récit biblique, peint de vives couleurs, nous fait assister à l'entrée du mauvais principe venant répandre ses premières ombres sur l'aurore encore paisible de la création naissante. Dieu avait fait une œuvre sans tache ; c'est la créature qui, abusant de sa liberté, en a troublé l'harmonie, c'est elle qui a rompu l'équilibre de l'œuvre divine. Tout le désordre qui règne dans le monde, tout le mal qui s'y fait, soit en nous soit hors de nous, n'est que la conséquence et le châtiment d'une prévarication première.
La voilà encore, cette raison tremblante, qui se demande, en se voilant la face, si Dieu peut faire miséricorde. Ecoutez la réponse : quel trésor, quel abîme de miséricorde et de grâce ! Un Dieu mort pour les péchés des hommes, un Dieu se sacrifiant luimême pour satisfaire sa propre justice, un Dieu donnant son propre sang, ouvrant ses propres veines pour verser sur l'homme le pardon...
Voilà, M. F., dans une esquisse bien imparfaite quelques-unes des lumières que projettent en notre âme les mystères de la foi chrétienne.
Mais, hâtons-nous de le dire, s'il y a des lumières dans le mystère, il y a aussi des ombres ; si le voile peut s'entr'ouvrir, il ne peut se soulever tout entier. Il vous est arrivé plus d'une fois, M. F., de pénétrer le soir dans une de nos grandes basiliques, lorsque le tabernacle où Dieu réside resplendit de lumière et étincelle de mille feux. Vous entrez et aussitôt l'éclat éblouissant du sanctuaire vous saisit et frappe seul vos regards, et, quant au reste de l'édifice, la hauteur des colonnes, la profondeur de la voûte, le prolongement des nefs, tout cela reste dans l'obscurité. Il en est ainsi du temple du monde surnaturel, il en est ainsi des mystères religieux. Nous ne pouvons embrasser la vérité dans son étendue et ses prodigieuses proportions. La divine Sagesse, dit saint Jean Chrysostôme, n'a voulu ni tout cacher à notre curiosité, ni tout lui découvrir avec évidence: « Nec omnia nota fecit,nec omnia incognita ». Faut-il s'en étonner? nous ne sommes point ici-bas « dans le lieu d'entendre », dit* quelque part admirablement Bossuet, qu'on ne peut se lasser de citer. Nous sommes dans un état d'épreuve, dans une voie de réparation, dans un état mérité. L'homme a été perdu par orgueil, ce n'est qu'en s'abaissant, qu'en s'humiliant qu'il pourra se réhabiliter. Dieu consent à renouer avec lui l'alliance que le péché a rompue, mais c'est à condition que le coupable lui offrira en réparation le sacrifice de son esprit aussi bien que celui de son cœur. Il faut donc, M. F., que l'homme renonce à son jugement personnel, qu'il démente et désavoue ses sens et ses propres
lumières et qu'il captive son intelligence sous le joug de l'autorité divine. Or c'est par la foi aux mystères: pour croire à ce qu'on ne comprend pas, pour faire acte d'humilité intellectuelle, il faut un grand, un vrai courage, et saint Léon a pu dire à bon droit que « c'est le propre des âmes nobles et vigoureuses de croire sans hésiter ce que le regard corporel n'atteint pas » . Aussi la foi est-elle une vertu, un effort, mais, suivant la parole de saint Paul, c'est « une vertu raisonnable, rationabile obsequium ». Quoi de plus juste que de croire à Dieu ? quoi de plus raisonnable que de croire la vérité ? Mais je vous entends me dire qu'il faut être sûr que Dieu a parlé. Je vous répondrai avec Bossuet que, « si Dieu a le droit de se faire croire, il a aussi le moyen de se faire entendre ». Mais dès lors que c'est lui qui parle, qus c'est lui qui commande, que l'accent de sa parole, que le timbre de sa voix ne peuvent être méconnus, il ne reste qu'à croire, il ne reste qu'à s'écrier : Cela est vrai, parce que Dieu l'a dit. Oui, M. F., quand une parole est signée du nom incommunicable par excellence, quand, au bas d'une affirmation, se trouvent apposés ces deux mots : « moi le Seigneur, ego Dominus », et que cette signature de Dieu est authentiquée et, pour ainsi dire, légalisée par l'inimitable sceau de sa toute-puissance, par le miracle, encore un coup, M. F., qu'y a-t-il autre chose à faire qu'à se rendre, à soumettre son esprit, à s'incliner dans la foi ? Donc, M. F., rien de plus raisonnable, rien de plus utile, rien de plus nécessaire que de croire nos mystères chrétiens, qui nous ont été révélés par notre Seigneur Jésus, par Celui qui a pu se dire avec vérité «le Fils du Dieu vivant», et qui a sanctionné, confirmé cette
parole par cette série de prodiges, historiquement constatés, qui en ont manifesté la vérité avec une splendeur si saisissante.
Pourquoi faut-il, M. F., qu'il y ait encore aujourd'hui tant d'âmes qui ferment les yeux à la lumière, sous prétexte qu'elle a ses ombres, et qui, en face de l'Évangile, posent la question que faisait autrefois le proconsul romain à l'accusé divin cité à son tribunal : « Qu'est-ce que la vérité ? Quid estveritas ? »
Oh! M. F., s'il se trouvait dans cet auditoire quelques-unes de ces âmes égarées, qu'elles consentent à écouter la voix d'un frère qui les aime et qui leur est dévoué sans les connaître. Qu'elles me laissent leur dire, en finissant, une parole qu'adressait, il y a quelques années, un des plus fervents et des plus illustres chrétiens de notre siècle à un de ses amis, infidèle à ses croyances et à ses devoirs, parole à laquelle il n'a pu résister : « Ami, nous n'avons pas deux vies : l'une pour chercher la vérité, l'autre pour la pratiquer, l'une pour vivre suivant nos instincts, l'autre pour sauver notre âme. Le Christ ne se fait pas chercher ; il se montre tout vivant dans cette société chrétienne qui vous environne; il est devant vous, il vous presse. Livrez-vous à sa foi, à ses doctrines, à ses mystères, comme s'y sont livrés vos amis, et vous y trouverez la paix et le bonheur ». Il vous manque si peu pour être d'excellents chrétiens, il vous manque un acte de volonté : croire, c'est vouloir ; veuillez donc un jour, veuillez vous agenouiller aux pieds du prêtre, qui fera descendre la sanction du Ciel sur votre volonté chancelante. Ayez ce courage, bien chers frères ; votre foi ravivée avec
ses douceurs infinies, apportant à votre esprit la lumière et le repos, à votre cœur la force, vous donnera surtout le droit d'attendre l'éternelle félicité. Ainsi soit-il.
PRÔNE SUR l'humilité
POUR LE Xe DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE
(août 1860)
De toutes les vertus du Christianisme il n'en est pas une qui soit aussi défigurée dans sa vraie notion, aussi méconnue dans son mérite que celle dont le Sauveur nous montre le prix sous le voile de la parabole que vous venez d'entendre. Demandez, en effet, au monde ce que c'est que l'humilité, interrogez même un certain nombre de chrétiens, et, sans craindre de s'inscrire en faux contre la parole de Celui qui a dit qu'on ne saurait parvenir à la vraie grandeur qu'en s'abaissant : « qui se humiliât exaltabitur », vous les entendrez répondre que l'humilité est une faiblesse indigne d'une grande âme, une sainte dégradation de soi-même, qui empêche d'exécuter rien de noble et d'élevé, et qu'elle n'est propre qu'à ces âmes étroites à qui la nature a refusé l'énergie du caractère et la conscience de leur dignité -naturelle. Quelques-uns s'en font une idée plus étrange encore : ils vont jusqu'à y rattacher une révoltante bassesse de sentiments, et se figurent qu'elle ne tend à rien moins qu'à renverser l'ordre de la société, en nous rendant
dépendants de ceux à qui nous devons commander. Essayer donc, M. F., je ne dis pas de réconcilier cette belle vertu avec ses aveugles détracteurs (nous craindrions de ne pas réussir), mais au moins de la venger de leurs mépris et de leurs préjugés injustes, en la montrant sous son vrai jour, tel est notre dessein. Il nous suffirapour cela de vous exposer son excellence, en la considérant tout à la fois dans sa nature et dans ses fruits. Puissions-nous réussir à vous la faire aimer et estimer davantage, à vous, M. F., qui l'estimez et l'aimez déjà !
L'humilité chrétienne n'est point, comme on voudrait le croire, M. F., cette abjection, cette bassesse d'une âme rampante qui s'avilit devant l'homme, sans aucun regard vers Dieu : elle n'exige point de nous que nous méconnaissions le bien que nous avons reçu d'en-haut et les dons que nous a départis la libéralité divine ; elle s'accorde si bien, comme nous le verrons, avec notre dignité que, loin de l'affaiblir et de l'éteindre, elle l'élève, elle l'épure, elle l'agrandit. L'humilité ne ressemble guère non plus à cette modestie aujourd'hui si vantée dans le monde, vertu d'imitation ou plutôt, si j'ose ainsi parler, vertu de contrefaçon, mais toute superficielle, qui consiste dans des apparences extérieures et des airs affectés, qu'une société, trop faible pour comprendre les vertus mâles et fortes, a voulu substituer à la sainte austérité de l'humilité véritable. Enfin, M. F., elle ne consiste pas non plus dans cette stérile connaissance de nous-mêmes qui nous fait entrevoir notre néant et nos misères, chose d'ailleurs facile et peu méritoire — la philosophie peut aller jusque là — , mais ne s'étend pas jusqu'à cette persuasion du cœur et, pour parler
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comme saint Bernard, à « cette chaleur de l'âme qui détermine la volonté et qui influe sur les œuvres». Il peut bien y avoir dans tout cela des traits de similitude plus ou moins accentués avec l'humilité, mais tout cela n'est pas l'humilité. « Par l'humilité évangélique, nous dit ce saint Docteur, l'homme connaît à fond son âme, se méprise et se défie de lui-même ». « Par l'humilité, dit l'Ange de l'École avec la précision et la justesse qui le caractérisent, l'homme se connaît, se méprise et attend tout de Dieu ». «L'humilité, dit un moraliste éloquent de notre époque, c'est une énergie sublime par laquelle l'homme, appréciant ce qu'il vaut par lui-même, voit son néant, son impuissance et sa misère, s'élève jusqu'à son- Créateur et cherche en lui sa grandeur et sa force ». Et, avant eux tous, saint Augustin a enseigné que, pour devenir humble, « l'homme n'a qu'à regarder son Créateur et se regarder lui-même, « ex intuitu conditoris nostri et conditionis nostrœ ». La défiance de soi-même et la confiance en Dieu, tels sont donc, M. F., les deux éléments qui constituent la nature de l'humilité, telles sont les deux bases sur lesquelles elle repose'. Séparer ces deux sentiments, c'est scinder l'humilité dans son essence, c'est détruire sa force native. Se défier de soi sans prendre Dieu pour appui, c'est consentir à s'abattre sur le penchant de sa faiblesse ; se confier à Dieu sans se défier de soi, c'est courir risque de devenir victime d'une fausse présomption. Oh ! M. F., à l'âme humaine, ballottée en tout sens, comme le plus frêle esquif sur les flots des passions souvent plus agités que les flots de l'océan au jour des plus violents orages, il faut ces deux ancres : l'une qui touche au ciel, la confiance
en Dieu, et l'autre au néant, la défiance d'elle-même, et alors, si fragile qu'elle soit, cette âme, elle n'a rien à craindre : solidement attachée à ces deux points d'appui, elle trouve la consistance dans l'agitation et la sécurité dans la tourmente.
Qui ne comprendrait maintenant, M. F., le beau mot de sainte Thérèse: «l'humilité, c'est la vérité»? Oui, la vérité, qui passe de l'intelligence, qu'elle éclaire, dans le cœur, qu'elle échauffe, qu'elle dilate, dont elle dirige et sanctifie les affections. A la clarté de ce flambeau, l'homme, suivant le mot de Bossuet, « découvre le tout de Dieu et le néant de lui-même », et sur cette connaissance règle son estime et son mépris, sa haine et son amour. L'humilité, c'est la vérité, oui, mais c'est aussi la justice: à qui connaît bien la grandeur infinie de Dieu et la misère de sa condition, la justice fait un devoir impérieux de rendre honneur à qui l'honneur est dû et de mépriser ce qui n'est digne que de mépris. L'humilité, c'est la vérité, c'est la justice, c'est, pour ainsi dire, la Religion tout entière. Ne vous étonnez pas de cette parole, M. F., elle est du plus exact et du plus profond des docteurs: « Si vous me demandez, écrivait saint Augustin à son ami Dioscore, quelle est la voie que nous devons suivre à travers l'exil pour arriver à la patrie, je vous répondrai que c'est la voie qui nous a été frayée par Celui qui, comme Dieu, connaît l'infirmité de notre nature : cette voie est en premier lieu l'humilité et, autant de fois que vous m'interrogerez, je vous ferai la même réponse ».
La raison en est simple d'ailleurs, M. F. : les différents devoirs, les différentes vertus d'un chrétienne semblent être que différentes formes d'humilité. La
prière est l'abaissement de l'homme qui reconnaît sa misère profonde et l'infinie grandeur de Celui qu'il adore et qu'il prie. La foi est l'humilité de la raison, qui renonce à ses propres pensées et s'incline devant les pensées de Dieu et l'autorité de son Église. La charité est l'humilité d'un cœur qui se refuse tout, afin de se donner, de se dévouer aux autres. L'obéissance est l'humilité de la volonté, qui s'assujettit à une volonté étrangère. La chasteté est l'humilité de la chair, qui se soumet à l'esprit. La mortification, c'est l'humilité des sens. En un mot l'humilité est, comme on l'a si bien dit, «la substance et l'arôme de toutes les vertus». Aussi, M. F., quand on étudie le caractère des saints, on voit qu'à travers des nuances différentes, il y aune vertu commune qui les rattache tous à la sainteté, c'est la vertu d'humilité. Elle se retrouve dans les cœurs tendres comme dans les âmes énergiques, dans la religieuse ignorée, comme dans le missionnaire qui abandonne tout pour convertir les peuples, comme dans le martyr qui sacrifie sa vie.
Oui, l'humilité, c'est le christianisme tout entier : tous les enseignements, toutes les leçons de cette Religion divine se concentrent et se résument dans l'exemple du Dieu fait homme, du Verbe éternel anéanti jusqu'à prendre « la forme de l'esclave», du Sauveur Jésus venant relever par l'abaissement le genre humain déchu par l'orgueil. Ce qui distingue spécialement le monde ancien du monde nouveau, c'est que l'un était posé sur l'orgueil, et que l'autre a pour fin l'humilité. Le monde d'au delà du Calvaire, c'était « l'amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu, amor suiusque ad contemptum Dei » ; le monde
chrétien, c'est «l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi, amor Dei us que ad contemptum sut». Comment nous étonner, après cela, d'entendre tous les Pères de l'Église, tous les maîtres de la vie spirituelle, ces hommes versés dans la science de Dieu et la connaissance d'eux-mêmes, réunir leurs voix à travers les âges chrétiens pour faire, dans un concert unanime, le plus glorieux éloge de l'humilité? Ils l'appellent tantôt «la fille aînée du grand Roi», tantôt «la reine, la maîtresse et la mère de toutes les vertus », souvent « la gardienne et la conservatrice de la sainteté », presque toujours «le fondement et la base de toute perfection».
Voilà, M. F., l'excellence de l'humilité chrétienne considérée dans sa nature. « Au premier regard, dit saint Jean Chrysostôme avec la richesse de langage qui lui est propre, elle paraît la plus faible et la plus abjecte des vertus chrétiennes : mais, semblables à ces viles balayures dont les sels nourriciers donnent à la plante sa sève et sa fécondité et la couronnent enfin de fleurs et de fruits, c'est de cette humilité même, en apparence si méprisable, qu'elles tirent tout leur éclat, toute leur force, toute leur beauté». C'est cette modeste fleur du printemps qui, malgré la richesse de ses parfums et la pureté de ses couleurs, n'ose se produire au grand jour et se laisse fouler aux pieds sous l'herbe qui la couvre.
Voyons maintenant ses fruits.
Les fruits que produit l'humilité dans celui qui la pratique, M. F., peuvent se réduire à quatre principaux : la lumière dans l'esprit, la force dans le cœur, la paix dans l'âme sur cette terre, la gloire dans l'éternité ; et c'est ainsi que se vérifie la parole du Sauveur,
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en apparence si paradoxale, mais au fond si réelle et si certaine : la grandeur dans l'humilité, l'élévation dans l'abaissement : « Qui se humiliât exaltabitur» , Et d'abord, M. F., l'humilité engendre la lumière, c'est-à-dire la grandeur dans l'intelligence. Une des tendances les plus inhérentes à notre nature déchue, ou plutôt notre tendance capitale, c'est l'orgueil. Or l'orgueil, comme l'a dit une femme célèbre, qu'est-ce autre chose que de « l'enflure » ? C'est une tumeur de l'esprit, qui lui ôte sa pénétration, sa vigueur, son énergie, son élan. Une âme superbe est pleine d'ellemême, toutes ses issues sont obstruées, la lumière n'y pénètre que difficilement. Pour avancer dans le vrai, pour grandir son esprit, il faut détruire cette tumeur et comprimer cette enflure. C'est ce que fait l'humilité, comme nous l'apprend saint Grégoire le Grand : elle nous détache de nous-mêmes et fait en nousunvide mystérieux où jaillissent à flots lalumière et la vraie science : « Lumen intelligentiœ humilitas aperit ». « C'est aux âmes humbles, dit le pieux auteur de Y Imitation, que Dieu se plaît à révéler ses secrets »: il les invite à venir à lui, il les y attire doucement, et leur découvre souvent ces ravissants mystères qu'il dérobe à l'intelligence des superbes, de ceux qui s'appuient sur leur prétendue sagesse : «Humili sua sécréta révélât». O vous, M. F., qui, sous l'influence des préjugés du monde, avez cru peut-être jusqu'à présent que l'humilité n'était bonne qu'à rétrécir l'esprit, que la pratique de cette vertu condamne l'homme à abdiquer ses talents, sa science, à mutiler, pour ainsi dire, tout son être intellectuel, laissez-nous vous le dire, c'est là une grave erreur, vous vous êtes laissés prendre à des mots. « Vous mé-
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prisez l'humilité, parce que vous ne connaissez pas sa majesté, contemnis humilitatem quia non intelligis maj estaient » . Vous vous inclinez tous les jours avec respect devant les noms des Augustin, des Anselme, des Thomas d'Aquin, comme devant les intelligences les plus vastes, les génies les plus profonds et les plus lumineux qui aient honoré l'humanité. Or voulez-vous savoir quel a été le point de départ, le premier principe de leur élévation, de leur science? Le plus illustre d'entre eux va vous le dire en quelques mots admirables : « Pour être grand, il faut commencer par tout ce qu'il y a de plus petit, Magnus esse vis? niinimo incipe » ;pour élever à une grande hauteur l'édifice de ses connaissances, il faut poser d'abord le fondement de l'humilité : la construction doit descendre avant de monter, et le faîte de l'édifice ne peut s'élever qu'après son abaissement. C'est ainsi, M. F., c'est en s'abaissant, c'est en se défiant profondément de ce qu'il y avait de personnel dans leur esprit que ces hommes ont pris plus facilement leur essor vers les sphères de la vraie science et de la vraie lumière. C'est en se faisant petits en eux-mêmes qu'ils sont devenus grands en Dieu, et d'une grandeur qui ravit l'admiration et défie la louange : « Qui se humiliât exaltabitur » .
C'est aussi dans l'humilité que notre volonté, si débile et si chancelante par elle-même, trouve la force de résister à ses ennemis. Je n'essayerai pas de vous peindre la guerre terrible et acharnée, la guerre de tous les jours, de tous les instants du jour, qu'il nous faut soutenir contre le démon, la chair et le monde: comme moi, M. F., vous avez reçu à votre naissance un cœur d'homme, et l'abîme qui est dans
le mien est aussi dans le vôtre, et je ne vous surprendrai pas en vous disant avec un illustre ascète, un grand saint, qui aimait à transporter dans les luttes de la vie spirituelle les images empruntées aux combats de sa vie militaire qu'il nous faut soutenir un « siège perpétuel », et que nous sommes sans cesse sous le feu de l'ennemi. En proie à tant de luttes, au sein de tels assauts, que voulez-vous que fasse l'homme, ce frêle roseau que le moindre souffle agite, que le moindre choc fait tomber ? Ah! M. F., je vous l'ai dit, je vous le redis encore, à tant de périls, il n'y a que l'humilité qui puisse échapper : « Sola humilitas transire potest». Que l'homme s'abaisse, qu'il s'humilie, et une force invincible lui sera communiquée, la victoire est à lui. Un philosophe chrétien de notre temps a comparé l'humilité à ces fortifications, créées par le génie de Vauban, qui, au ras de la terre et à angles rentrants, voient tous les coups de l'ennemi passer sur elles inoffensifs, tandis qu'elles les foudroient des leurs. Certaines qu'elles sont de ne rien pouvoir par elles-mêmes, les âmes humbles s'abaissent dans leur néant, et se dérobent ainsi aux prises de leurs ennemis. Mais, en même temps, persuadées qu'elles peuvent tout avec Dieu, elles poussent avec confiance vers lui leur cri de détresse, et reçoivent communication de son secours : « Humilem Deus protegit et libérât». C'est ce qui a fait dire au prophète Isaïe ce mot vraiment charmant qu'avec l'humilité on change de force, c'est-à-dire, M. F., qu'on échange les forces de la terre contre les forces du Ciel, et le bras de l'homme contre le bras du Tout-Puissant :« Qui sperant in Domino mutabunt fortitudinem ». A l'exemple du grand Apôtre,
elles commencent par dire: « Je ne suis rien, tametsi nihilsiim »; mais elles ajoutent avec lui :« Plus je suis faible, plus je suis fort; je ne puis rien par moi-même, mais je puis tout en Celui qui me fortifie». Allez donc, cœurs généreux, dans cette humilité qui fait votre force ; allez : Dieu est avec vous. Il n'est point d'ennemis que vous ne puissiez abattre, point de victoires que vous ne puissiez remporter sur vous, sur le monde, sur l'enfer; point de vertus si sublimes dont vous ne puissiez être les héros et, au besoin, les martyrs: « Ubi infirmitas, ibi potestas...: qui se humiliât exaltabitur » .
Vous devinez maintenant, M. F., toutes les douceurs de la paix que doit faire couler l'humilité dans l'âme du chrétien qui la pratique. « La paix, comme dit saint Augustin, estla tranquillité de l'ordre. » C'est bien dire qu'il ne faut pas la chercher dans une âme superbe : l'orgueil, qui est un désordre, amène logiquement avec lui le trouble et la tempête, l'ébranlement. Dans une âme sincèrement humble, au contraire, tout est à sa place : elle aime l'ordre, l'harmonie, la loi ; elle doit donc jouir de la paix et d'une paix abondante : « Pax milita diligentibus legem tuam, Domine ». Oui, M. F., oui, à mesure que l'humilité creuse dans une âme la conviction de son néant, la paix de Dieu, « cette paix qui surpasse tout sentiment », s'y précipite, selon l'expression du Prophète, « comme un fleuve dans son lit ».
Elle est en paix, cette âme, avec Dieu: elle est toute remplie de sa grâce, comblée de ses dons les plus précieux, et, vînt-elle par fragilité à l'offenser, elle n'a qu'à parler pour obtenir son pardon, comme nous le montre le publicain de notre Évangile : « Ha-
mili homini Deus se inclinât ». La touchante image l Si nous nous humilions, Dieu s'incline, il se met au niveau de notre misère, il s'abaisse pour nous relever, ce qui fait dire à saint Augustin cette étonnante parole que « l'humilité dans le mal plaît plus à Dieu que l'orgueil dans le bien, plus placet Deo humilitas in malis factis quant superbia in bonis » .
Elle est en paix avec le prochain. Tandis que l'orgueil irrite et divise, et appelle les contradictions, elle ne recueille que les suffrages, elle adoucit et unit les cœurs. Comment ne pas aimer un homme qui s'oublie pour ne penser qu'aux autres ? qui ne discute que pour avoir le dernier rang ?
Elle est en paix avec elle-même. Ne se croyant rien, ne prétendant à aucune distinction, à aucune préférence, elle ne fait dépendre son calme intérieur ni de la faveur ni de l'indifférence des hommes, elle ne recherche en tout que le bon plaisir de ce Dieu qui lui a promis le repos. « Apprenez de moi, dit le Sauveur, à être humbles de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes ».
En paix avec Dieu, en paix avec le prochain, en paix avec elle-même, l'âme humble est, suivant l'expression de nos saints Livres, dans un « festin continuel »; une mystérieuse satisfaction l'inonde intérieurement de ses douceurs ; ses traits s'illuminent de la plus douce sérénité; je n'ose pas dire, M. F., que cette paix, que cette joie calme soit la félicité parfaite, — je sais qu'on ne la trouve pas sur les rivages de ce bas monde — ; mais, au moins, en est-elle comme la suave anticipation. Oui, M. F., il y a dans les biens qu'apporte à l'homme l'humilité, même sur la terre, dans la lumière qui grandit son esprit, dans
la force qui soutient son cœur, dans la paix qui coule dans son âme, il y a dans cette grandeur commencée un religieux pressentiment de la gloire, de la grandeur consommée qui l'attend au Ciel qui lui a été promis. « Qui se humiliât exaltabitur ».
Qu'elle est belle, qu'elle est excellente, M. F., cette vertu d'humilité ! Pourquoi faut-il qu'elle soit si rare, je ne dirai pas dans le monde, mais même parmi nous, chrétiens, même parmi les âmes qui travaillent sincèrement à l'œuvre de leur sanctification ! L'orgueil n'a pas été chassé de nos âmes, il se mêle facilement à toutes nos œuvres, il se glisse même de préférence parmi les meilleures, semblable à ces insectes qui ne rongent parmi les fruits que les plus mûrs et les plus succulents. Ne l'avons-nous pas mille fois éprouvé ? A la suite d'une prière fervente, d'un sacrifice généreux, d'une pénitence pratiquée avec courage, l'esprit tentateur ne s'est-il pas présenté à nous pour nous représenter que nous étions des saints, et, si nous n'avons pas été jusqu'à le croire complètement, ne nous sommes-nous pas complu dans cette pensée ? Ah ! M. F., que l'humilité nous fasse échapper à ce danger ! Demandons-la à Dieu cette vertu: « Noverim te, noverim me (fin improvisée).
SERMON