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EN LA FÊTE DE L 'ASSOMPTION

(15 août 1860)

Beatam me dicent omîtes generationes. Toutes les générations à venir me proclameront bienheureuse.

(S. Luc, I, 42)

Étrange parole, étonnante prophétie, M. F. ! En ce monde où les noms les plus célèbres sont destinés à s'éteindre quelques années au delà de la tombe, en ce monde où le temps efface les plus grandes illustrations, où l'inexorable oubli s'attaque aux gloires les plus incontestées, au moment où la femme encore avilie et dégradée est universellement foulée aux pieds, au moment où le nom juif est un objet de mépris et de haine pour tous ceux qui le connaissent, une humble fille de la Judée et, comme dit saint Jérôme, une pauvre «journalière» inconnue à toute la terre, annonce, avec une assurance qui n'a d'égale que son humilité, que toutes les nations à venir, c'est-à-dire tous les peuples du monde, non seulement un jour, mais tous les joursjusqu'à la consommation des temps, la proclameront bienheureuse : «Beatam me dicent omnes gêner ationes »\ Etonnante prophétie, oui, mais prodige plus étonnant encore: depuis le jour où cet

oracle est tombé des lèvres de Marie, cette vierge obscure de Nazareth a vu son nom se répandre, se propager partout avec honneur; tous les âges ont battu des mains à sa louange, toutes les générations l'ont environnée d'hommages, partout des temples se sont élevés à sa gloire, partout on lui a dédié des autels, on lui a consacré des fêtes; et, de nos jours comme aux siècles passés, il est vrai de dire que l'humanité tout entière aime à venir s'agenouiller à ses pieds. C'est son nom que l'enfant bégaye dans son berceau, c'est vers son image vénérée que le mourant se tourne sur sa couche d'agonie, c'est à l'ombre de son étendard que le guerrier brave la mort sur le champ de bataille; les princes s'inclinent devant elle, les nations se mettent sous sa garde, et aujourd'hui même, sur tous les points du globe, sous les voûtes élevées des plus magnifiques basiliques, comme sous le toit rustique des plus simples églises de village, le peuple chrétien, l'univers catholique célèbre sa gloire avec toutes les pompes et tout l'éclat du culte sacré. « Beatam me dicent omnes gêner ationes ».

Or, M. F., voulez-vous savoir ce qui a valu àMarie cette magnificence de glorification universelle à travers les âges ? Elle nous l'apprend elle-même dans la suite de son beau cantique: c'est que la bonté du Seigneur s'est développée sur elle sans mesure, le Très Haut l'a comblée des faveurs et des privilèges les plus admirables ; Celui dont le nom est saint et le pouvoir sans bornes a fait en elle de grandes choses: « Fecit niihi magna qui potens est » . Ce sont ces grandes choses, ces merveilleuses prérogatives, fondement du culte d'honneur et d'intercession que nous devons rendre à Marie que nous venons vous redire aujour-

d'bui. La grandeur publique de Marie, tel est le tableau que nous avons dessein de faire passer sous vos yeux. Mais que vais-je entreprendre? Comment parler de cette plénitude d'élévation et de grandeur que les esprits célestes peuvent à peine mesurer?

Oh ! si un des plus éloquents panégyristes de Marie s'écriait qu'il ne savait comment louer cette créature privilégiée: « Quibus te laiidibiis efferam nescio», n'est-il pas naturel que je sente mon insuffisance et que je sois accablé sous le poids de ma faiblesse? Au moins ai-je la douce confiance que mes imparfaites paroles trouveront dans votre cœur si dévoué à Marie le complément dont elles ont besoin.

Messeigneurs (i), en venant dans cette chaire développer ce thème que m'offre la solennité de ce jour, je sens que, pour répondre dignement à l'attente de Vos Grandeurs, j'aurais besoin que vos bénédictions saintes m'eussent communiqué quelque chose des dons magnifiques que Dieu vous a faits. Que n'ai-je le droit d'en réclamer ma part, comme autrefois le disciple du Prophète: «Obsecro ut fiât in me duplex spiritus » ? Car, si je vois, d'une part, cet esprit de foi et de science qui pénètre si sûrement les mystères de la vérité et les fait aimer parles charmes de la plus suave éloquence, j'aperçois, de l'autre, cet esprit de zèle et de dévouement dont le seul exemple suffit à gagner les cœurs. Vous savez, ô mon Dieu, que je n'ai pour moi que mon indignité et ma faiblesse: j'implore donc votre secours par l'intercession de

Marie.

Ave Maria.

(i) N. N. S. S. de Bonnechose, archevêque de Rouen et Pompallier, évêque d'Auckland (Nouvelle-Zélande).

L'Immaculée-Conception, qui la place au-dessus des hommes, sa maternité divine, qui l'élève au-dessus des anges, son Assomption triomphante, qui l'associe à la gloire et à la puissance même de Dieu, tels sont, M. F., d'après saint Thomas d'Aquin, les trois prérogatives qui constituent la grandeur publique de Marie.

Suivant les enseignements sacrés de la foi, le redoutable arrêt prononcé contre Adam et Eve enveloppe toute leur postérité dans une proscription commune : « Exiino in condemnationem ». Flétris par la solidarité de la faute primitive, prévaricateurs dans leur chef et leur représentant naturel, tous les hommes naissent marqués du sceau de la réprobation ou, comme le dit saint Paul avec une effrayante énergie, notre nature est dégradée et nous sommes tous enfants de colère: «Natura filii irce»; par une contagion inévitable, que saint Augustin appelle la contagion de la mort: « Contagium mortis antiquœ » , la mère qui nous donne la vie nous transmet, avec le sang qui circule dans nos veines, la souillure originelle. Et c'est au nom de toute l'humanité déchue que le saint homme Job s'écriait autrefois dans l'amertume de son âme: « Périsse la nuit où j'ai été conçu! périsse le jour où l'on a dit : un enfant vient de naître ! que ce jour reste couvert d'épaisses ténèbres, que cette nuit n'arrive jamais à son aurore, pour n'avoir pas rejeté loin de moi le mal de la vie !» Or, M. F., il

est une créature en faveur de laquelle cette loi terrible de corruption devra suspendre son règne de mort, c'est celle qui fut annoncée au berceau même du monde, quand Dieu, «riche en bonté», selon l'expression de l'Apôtre, daigna relever l'espérance de l'homme tombé par la promesse d'un Rédempteur. C'est cette femme que nous voyons à la tête des révélations célestes et qui, debout sur le fondement de toute la Religion, apparaît déjà comme le point de mire des perpétuelles mais stériles embûches de Satan, comme la mère vierge du Libérateur et comme une reine puissante qui, au temps marqué pour sa victoire, doit « écraser la tête du serpent » maudit ; c'est celle que, durant le cours des âges de l'antique alliance, les patriarches ont désirée, les prophètes ont chantée comme la mère du salut et de la délivrance, c'est vous, ô Marie, vous la vierge des oracles divins, « vous la femme bénie entre toutes », vous dont le nom seul réjouit nos âmes en même temps qu'il fait incliner nos têtes. Oui, M. F., Marie a été immaculée dans sa conception, la foi nous l'affirme. Bien que fille d'Adam, cette auguste vierge n'a eu aucune, solidarité avec sa prévarication ; bien que notre sœur, elle n'a point partagé notre déplorable héritage ; jamais elle n'a porté dans son âme, avec la lèpre héréditaire, le venin de nos ignominieuses concupiscences ; par une création privilégiée, qui l'a dérobée au contre-coup de la déchéance universelle, elle a été constituée dès le premier instant de sa vie dans l'intégrité de l'état d'innocence. Le même Dieu qui, dans le Testament ancien, suspendit d'un mot le cours des eaux, pour laisser passer à pied sec son peuple choisi, fit remonter un moment vers leur source

les ondes corrompues du péché, pour laisser passer pure et sans tache sa fille de prédilection, la Vierge Marie. Du haut de son trône, il épancha, que dis-je? il fit déborder sur son âme un torrent de grâce, « gratia plena», et, avec l'impétuosité qu'ils prirent en descendant du Ciel vers l'humble fille de Juda, ces flots sacrés refoulèrent miraculeusement le torrent de mort qui s'en allait menaçant sa génération comme toutes les générations humaines. C'est ce beau mystère de pureté et de grâce qu'entrevit autrefois à Pathmos l'apôtre des révélations, et qu'il nous peint admirablement dans cet étonnant passage de son Apocalypse, où tous les interprètes reconnaissent le portrait de Marie. Écoutons donc un instant, M. F., cet aigle des Évangélistes, celui qui a lu par dessus tous au grand livre des mystères: «Je vis un grand prodige, nous dit saint Jean, « signiim magnum», une femme à laquelle furent données deux ailes merveilleuses, comme à une colombe, pour voler, sans se flétrir, sur la surface de la terre, couverte d'un déluge d'iniquités: « datœ sunt mulieri alœduœ utvolaret» . Le serpent infernal essaya de la poursuivre, il vomit contre elle de sa bouche impure un poison meurtrier comme un fleuve de péché, mais cefut en vain. La terre absorba les eaux corrompues de ce fleuve et alors, sentant qu'ilne pourrait rien contre cette nature privilégiée, furieux d'être vaincu par une femme, le dragon alla cacher sa honte au fond des abîmes, se résignant à ne plus faire la guerre qu'avec les autres de sa race ». Ah ! je comprends maintenant les belles paroles qu'adresse l'Esprit-Saint à l'âme de Marie, au moment où elle reçoit l'existence et est unie à son corps dans le sein béni d'Anne, sa mère:

«Vous êtes toute pure, toute sainte, ma bien-aimée, et il n'y a point de tache en vous. Tota pulchra es et macula non est in te». Je comprends les gracieux et ravissants symboles sous lesquels les Pères et les Docteurs aiment à représenter cette fille bien-aimée du Très Haut. « Marie, s'écrie saint Ephrem, c'est un paradis de délices, séjour de grâce et d'immortalité, planté de la main de Dieu même : à son entrée, le Seigneur a placé des chérubins armés d'un glaive de feu pour en écarter l'ennemi avec ses perfides projets». «Marie, disent les Pères du Concile d'Éphèse, c'est un buisson miraculeux qui brûle sans se consumer ; plongée qu'elle est dans une atmosphère de péché, la Vierge n'en reçoit pas la plus petite atteinte». Marie, c'est, suivant saint Jérôme, «cette fontaine scellée que nulle tempête ne vient agiter dans le calme de ses eaux, ni troubler dans la limpide transparence de son cristal ». « Marie, dit saint Jean Damascène, c'est cette arche de la nouvelle alliance qui surnage dans le déluge de crimes au sein duquel le monde est submergé. Toison privilégiée, seule elle est arrosée des célestes bénédictions, lorsque toute la terre est frappée de sécheresse ; vierge mystérieuse, au milieu de tiges flétries, seule elle produit des fleurs d'innocence et de pureté». Je pourrais, M. F., vous présenter beaucoup d'autres témoignages et plus précis et plus formels, mais je m'arrête. Ce n'est pas une démonstration théologique en règle que je viens vous offrir, je croirais faire injure à votre foi : vous le savez comme moi, que Marie ait été conçue sans souillure, c'est l'enseignement implicite de nos saints Livres, c'est le cri de la plus constante et universelle tradition, la voix de l'Orient et de l'Occident, le

témoignage des Pères et des Docteurs, des liturgies et des Conciles, c'est la foi des prêtres et des fidèles de tous les âges, c'est la nôtre à tous. Oui, M. F., tous les siècles passés aussi bien que les générations présentes ont proclamé Marie conçue sans péché, et quand, il y a quelques années, dans un jour à jamais mémorable, l'Eglise, colonne et fondement de la vérité, consacra ce privilège de Marie comme un dogme catholique, quand, du haut de cette chaire qui domine la ville et le monde , Urbi et Orbi, l'auguste Vicaire de Jésus-Christ, entouré du sacré Collège et de ses frères dans l'épiscopat, proclama, comme une doctrine révélée de Dieu, que la bienheureuse Vierge a été préservée de toute atteinte du péché d'origine, comme le disait admirablement à d autres fidèles le saint et éloquent Pontife que nous a donné la Providence, il ne fit que laisser tomber de sa bouche la voix de l'Eglise entière. Oui., c'était la voix non seulement du Ciel, mais de tous les temps et de tous les lieux qui parlait par la bouche du successeur de Pierre, et on a pu appliquer avec raison à ce grand événement ce qui est dit dans l'Apocalypse : «J'entendis de tous les points de la création une multitude de voix partant du ciel, de la terre, de la mer, comme la voix des grandes eaux ; toutes elles criaient dans un concert unanime: Elle est pure, elle est sainte, elle est immaculée dès sa conception, la Vierge Marie, mère du Sauveur.

Mais si Dieu, M. F., a préservé Marie de toute contagion mauvaise, s'il l'a défendue, comme dit le Palmiste, « dès son aurore » par sa protection puissante, s'il l'a placée bien au-dessus de tous les coupables enfants d'Adam par le privilège de sa conception

immaculée, c'est, comme dit Bossuet commentant une belle parole de Tertullien, c'est qu'il avait sa pensée en Jésus-Christ, dont elle devait être la mère, c'est qu'il voyait dans la chair et le sang de cette Vierge la source auguste où l'Esprit-Saint devait venir un jour puiser la chair et le sang de notre Sauveur : « Christus cogitabatur homofuturus». Le privilège de l'Immaculée-Conception, qui élève Marie au-dessus des hommes, a pour fondement celui delà maternité divine, qui l'élève au-dessus des anges.

Elle est arrivée, M. F., cette plénitude des temps si souvent annoncée dans les saintes Lettres. Que toutes les figures s'effacent, que tous les prophètes se taisent, que tous les justes cessent de soupirer ! Voici que va se réaliser la miséricordieuse promesse faite à l'homme déchu, dès le jour même où se fermèrent les portes de l'Eden, voici qu'enfin va paraître le Désiré des collines éternelles, l'Ange de la nouvelle-alliance, le Rédempteur du genre humain, si vivement attendu pendant quatre mille ans. Les cieux s'abaissent, la vertu du Très Haut couvre de son ombre une humble fille de Nazareth, et, suivant l'expression de saint Bernard, Dieu lui-même vient « emprunter une substance créée à ses chastes entrailles pour la joindre à la substance incréée et en faire son Christ. » Marie conçoit divinement, c'est l'Esprit- Saint qui forme dans ses flancs très purs le corps qui doit être immolé pour le rachat du monde. « Ecce mys-

terium dico »: voici que s'opère le prodige, la création inouïe, disonsmieux «la nouveauté» prophétisée par Jérémie. Dieu le Père laisse échapper sur Marie un rayon de son inénarrable fécondité et la fait participer à sa génération, en donnant aux hommes dans le temps celui qu'il engendre de toute éternité. La divinité versée en Jésus-Christ du sein de Dieu, l'humanité versée en Jésus-Christ du sein de Marie, voilà le Sauveur, le Dieu Homme, le Christ tout entier dans son unité personnelle, voilà le mystère de la maternité divine. « Quem Pater genuit ex œternitate, ipsum Virgo protidit in tempore ». Le Fils unique de Dieu, le Verbe « engendré dès l'aurore », vient prendre chair en Marie ; le sein virginal de la fille de David devient pendant neuf mois le tabernacle de Celui qui pèse les montagnes dans sa main et balance d'un doigt l'univers. Une créature donne le jour à son Créateur, couche dans une crèche Celui qui règne sur le trône de la gloire, enveloppe de pauvres langes Celui qui a la lumière pour vêtement, porte entre ses bras Celui « qui est assis sur les chérubins et qui vole sur l'aile des vents », nourrit de son lait Celui qui nourrit tous les êtres et dont elle-même a reçu la vie; que dis-je? M. F., elle commande à Celui «devant qui tout genou fléchit dans le Ciel, sur la terre et dans les enfers», devant qui toutes les nations « sont comme si elles n'étaient pas ».Oui, M. F., à cette grandeur devant laquelle s'abaisse toute autre grandeur, à cette majesté devant laquelle s'efface toute majesté, à ce prince, à ce roi, à ce Dieu une femme peut dire: «Vous êtes mon fils», et, lui, il répond: « Vous êtes ma mère ». Une femme commande et il lui obéit. Quelle dignité, M. F.! quelle élévation! quel

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mystère! «Ecce mysterium dico». Ah! je le comprends, ici peut-être votre raison s'étonne, elle s'épouvante; des deux côtés, disait saint Bernard, c'est le miracle, et vous ne savez lequel vous pouvez le plus admirer ici ou le miracle d'humiliation dans le fils, ou le miracle de grandeur dans la mère. Qu'un Dieu consente à naître d'une femme, c'est une humilité qui n'a pas d'exemple ; mais qu'une femme soit la mère d'un Dieu, c'est une sublimité qui n'admet point de partage. Il est donc vrai de dire que le plus bel éloge, que le plus glorieux panégyrique qui puisse être fait de Marie se résume et se concentre dans ces mots du saint Evangile : « Maria de quâ naius est Jésus qui vocatur Christ-us ». Marie mère de Jésus, Marie mère de Dieu, voilà son plus beau titre, son titre par excellence, son titre incommunicable comme le nom de Dieu même ; et l'Église catholique, avec tous ses hommages, avec tous ses temples, avec tous ses autels, avec toutes ses fêtes, avec tous ses cantiques, avec toutes ses louanges, oui, l'Église, avec tout son culte d'honneur et de vénération, ne saurait approcher même de loin des hauteurs où la Très Sainte Vierge a été placée par ces simples paroles : «Marie, de qui est né Jésus qu'on appelle le Christ», ou ces autres du Concile d'Éphèse : « Sainte Marie, mère de Dieu ». Aussi saint Bonaventure ne craint-il pas d'affirmer, après le plus profond et le plus autorisé des Docteurs, après saint Augustin, que la qualité de mère de Dieu est le dernier effort de la toute-puissance divine et qu'elle est « en quelque sorte infinie : Beata Virgo, ex eo quod est mater Dei, habet quantdam dignitatem infinitam». Et l'Ange de l'école, saint Thomas d'Aquin, cherchant à préciser, avec la mesure

et l'exactitude qui le caractérisent, les relations étonnantes, les incompréhensibles liens qui unissent la bienheureuse Vierge au Dieu trois fois saint que nous adorons, nous dit que, «parla mystérieuse opération de sa maternité, elle touche à la limite de la divinité: Sua operatione fines divinitatis attingit».

Avais-je raison, M. F., dédire que cette prérogative élève Marie au-dessus des anges? Pendant les quarante siècles de l'attente, toutes les fois qu'un ange était venu honorer de sa présence les habitants de ce bas monde, la prééminence de sa nature, la supériorité de son rang dans la hiérarchie de la création lui avaient attiré toutes sortes d'honneurs et d'hommages. Mais, quand Gabriel arrive devant Marie, c'est la créature mortelle qui a la préséance ; c'est l'ange, c'est l'ambassadeur du grand Roi, c'est le mandataire, le représentant du Seigneur qui s'incline devant la Vierge en signe de respect, comme devant une puissance.

Ah ! M. F., c'est que l'archange, négociateur des desseins de Dieu, confident des secrets du Très Haut, a vu par anticipation resplendir au front de Marie la glorieuse auréole de la maternité divine, et il a compris qu'il devait lui rendre le premier ses hommages. Qu'on nous vante tant qu'on voudra les prérogatives des esprits célestes, qu'on nous dise avec le Roi-Prophète que « Dieu donne à ses anges la rapidité des vents pour en faire ses ambassadeurs et l'activité de la flamme pour en faire ses ministres » ; qu'est-ce que cela auprès du privilège sans exemple de Marie ? Marie est mère de Dieu, Marie est mère du Seigneur des anges : ceux qui composent la cour du fils doivent se plaire à former un cortège d'honneur autour de la

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mère. Qu'on exalte les délices dont ces esprits bienheureux sont inondés dans le Ciel, qu'on se représente avec admiration l'éclat et la gloire de chaque ordre, de chaque hiérarchie, si élevée soit-elle; qu'est-ce que cela auprès de la grandeur de Marie ? Marie est mère de Dieu : Celui que les anges n'adorent jamais qu'en tremblant et en se voilant la face, Marie le porte dans ses bras, le couvre de ses embrassements, lui prodigue ses soins empressés, recevant en retour ses tendres caresses, ses affectueuses étreintes, une parfaite docilité. Proclamons-le donc avec le pieux et savant Gerson : « Marie est plus distante en dignité et en gloire du premier des séraphins que celui-ci ne l'est de toute la milice céleste ; elle constitue à elle seule une hiérarchie, qui est immédiatement la seconde au-dessous de l'adorable Trinité ».

Pour qui sait qu'entre toutes les œuvres de Dieu il y a un admirable enchaînement, une magnifique harmonie, il est tout naturel de conclure que la grandeur initiale de Marie en sa conception, que sa gloire incomparable en sa maternité cnt dû se concentrer dans un autre mystère qui a été sa gloire, sa grandeur finale. Or ce mystère, vous le devinez, M. F., c'est sa triomphante Assomption, c'est son couronnement dans le Ciel qui la fait entrer en partage de la gloire et de la puissance de Dieu.

Sous la loi des ombres et des figures, l'arche du Seigneur, lisons-nous dans les saints Livres, s'arrêta

SERMONS, PRONES ET INSTRUCTIONS IIÇ

quelque temps au milieu du Jourdain pour frayer un ■chemin nouveau aux enfants d'Israël. Sous la loi de grâce, une autre arche, l'arche véritable de la nouvelle alliance, Marie, pour indiquer au peuple chrétien la voie qui mène au Ciel, s'arrêta, elle aussi, quelque temps dans la mort au milieu de ce Jourdain mystérieux qui coule aux frontières de la vie et qui sépare la terre du Ciel, le temps de l'éternité.

A l'exemple de Jésus, son fils, Marie a passé par la mort ; mais, comme lui aussi, elle n'a point connu la corruption du tombeau. Pouvait-il convenir que le corps qui conçut et qui porta le Verbe de vie fût soumis aux atteintes d'une dissolution flétrissante ? Le Sauveur pouvait-il permettre, dit saint Augustin, que cette chair, qui était en quelque sorte la sienne: « Caro Jesu, caro Marice », fût défigurée et réduite en poussière ? « Il ne faut pas s'étonner, dit Bossuet, si la bienheureuse Vierge ressuscite avec tant d'éclat, ni si elle triomphe avec tant de pompe. Jésus, à qui cette Vierge a donné la vie, la lui -rend par reconnaissance ; et, comme il appartient à un Dieu de se montrer toujours le plus magnifique, bien qu'il n'ait reçu qu'une vie mortelle, il est digne de sa grandeur de lui donner en échange une vie glorieuse ». Mais quelle langue humaine pourrait dire l'éclat du triomphe de Marie et son entrée dans les cieux ? Qu'estce que l'homme pour porter ses regards vers les splendeurs de la sainte cité ? Délivrée d'entre les morts, Marie s'élève majestueusement de la terre et monte vers les cieux pour y aller prendre possession de la gloire et de la puissance qui l'attendent : « Assumpta est Maria in cœlum ». Emprunterai-je ici, M. F., les accents d'une des bouches les plus éloquen-

tes qui furent jamais ? Vous montrerai-je, avec cet orateur incomparable qu'on ne se lasse jamais de citer, avec Bossuet, toutes les phalanges célestes prenant part à cette joie et s'avançant jusqu'au seuil du séjour bienheureux pour recevoir la nouvelle Reine et la féliciter ? Vous peindrai-je tous les patriarches, tous les prophètes, tous les justes se réunissant autour d'elle dans l'extase du bonheur et faisant retentir les voûtes éternelles de leurs acclamations ? Abraham et David saluent dans un doux ravissement cette femme qui a été l'honneur de leur nom, la gloire de leur famille et l'objet de leurs espérances ; abaissant devant elle sa lyre prophétique, Isaïe reconnaît en Marie la vierge immaculée dont il a célébré la fécondité ; Ezéchiel reconnaît cette porte close par laquelle personne n'est jamais entré ni sorti, parce que c'est par elle que le Seigneur des batailles a fait son entrée. Vous représenterai-je toutes les légions des anges venant à sa rencontre, parés de leur innocence et de leur beauté ? Les uns répandent des fleurs sous ses pas, d'autres brûlent en son honneur dans des encensoirs d'or les plus précieux parfums ; tous, frappés de clartés inconnues, demandent avec étonnement et dans un joyeux enthousiasme : « Quelle est donc cette créature, qui s'élève du désert » de la vie aux immortelles demeures, environnée de tant de beauté, resplendissante de tant d'éclat? Jamais, non jamais nous n'avons rien vu de si ravissant et de si parfait: » Quœ estista qnce ascendit de deserto deliciis affluens? »Vous peindrai-je toutes les femmes illustres, toutes les saintes héroïnes du peuple de Dieu, venant rendre hommage à la femme parfaite , à la Vierge réparatrice dont elles n'étaient que des ébauches et

des figures ? Ah ! j'aime mieux vous convier à arrêter vos regards sur le divin Réparateur, sur Jésus, son fils. En la voyant venir, il descend de son trône, la prend par la main et lui dit avec un sourire qui fait tressaillir les Cieux : « Venez, venez, ô ma mère, vous allez être couronnée : « Vent, coronaberis » . Comme personne ne m'a plus donné que vous dans mon anéantissement, je ne veux aussi combler personne plus richement que vous dans mon triomphe. Vous avez renfermé le Dieu enfant dans votre sein, recevez le Dieu immense dans sa gloire ; vous avez été l'hôtellerie du Dieu pèlerin, soyez le palais du Dieu régnant; vous avez été le lit du Dieu incarné, soyez le trône du Roi couronné ; vous m'avez communiqué dans mon Incarnation ce qui est de la nature de l'homme, je veux vous communiquer dans votre Assomption ce qui est de lagrandeur de Dieu: « Communicasti mihi quod homo sicm, communicabo tibi quod Deus sum%. Avec moi vous avez beaucoup souffert, avec moi vous avez été humiliée, avec moi vous allez être dans la gloire et dans la puissance ». Et il lui fait traverser tous les rangs des esprits bienheureux, et il la fait monter au dessus de toute hiérarchie, par delà les ordres les plus élevés, et, à ses côtés, à sa droite, il lui fait donner un trône : « Positusque est thronus matri régis » ; et il pose sur sa tête la plus radieuse des couronnes, le diadème de sa royauté: « Et posuit diadema regni in capite ejus » ; et il met en sa main le sceptre de sa toute-puissance, en donnant à ses prières toute l'efficacité du commandement: « omnipotentia supplex». «Dieu a élevé son fils, nous dit l'apôtre saint Paul, et lui a donné un nom au-dessus de tous les noms, afin qu'au nom de Jésus tout genou

fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers. » Oserai-je le dire ? réserve faite de la suprématie qui distingue la toute-puissance de la grâce, ces paroles peuvent s'adressera Marie. Le théâtre de la juridiction de la mère est le même que celui de la juridiction de son fils; comme Jésus-Christ, Marie a autorité, Marie règne au ciel, sur la terre et dans les enfers. Au ciel elle est reine des anges, la reine des saints; sa royauté est une royauté d'honneur et de majesté, qui consiste à recevoir les hommages d'une assemblée de princes. Sur la terre elle est reine de tous les hommes, elle est notre souveraine, elle est « notre Dame », suivant la naïve et simple expression du peuple chrétien ; sa royauté est une royauté de miséricorde, qui s'exerce par la protection dont elle nous couvre, et par les dons et les bienfaits qu'elle nous obtient. Dans les enfers, c'est une reine victorieuse et triomphatrice ; sa royauté est une royauté de force et de puissance, qui subjugue, qui écrase les démons,, ses ennemis.

Voilà, M. F., ce qu'est Marie par la munificence et la volonté de Dieu ; telles sont sa grandeur,, sa puissance et sa gloire que l'Esprit-Saint en paraît lui-même comme ébloui, que, pour en donner une idée, il invoque dans nos Ecritures les termes les plus riches, les plus somptueuses images : il rassemble sur le front de Marie tous les rayons épars dans la nature ; elle repose sur l'astre des nuits comme sur son trône, douze étoiles forment son diadème,, et le soleil, dont le firmament fait sa gloire, s'estime en quelque manière honoré de lui servir de manteau : « mulier amicta sole ». Sa grandeur est une communication, un reflet de la grandeur de Jésus-Christ, ce

vrai Soleil de justice qui illumine le monde des splendeurs de sa doctrine et le réchauffe du feu de sa grâce. Est-il surprenant après cela, M. F., que les saints soient saisis d'admiration et de respect, que dis-je? se sentent pénétrés d'une sainte frayeur, d'une religieuse épouvante quand il s'agit pour eux de célébrer la grandeur de Marie? « Totas contremisco, totits horreo», disait l'un d'entre eux. Et nous, à notre tour, M. F., en contemplant cette grandeur qui s'élève du faîte de la création pour aller se perdre jusque dans les profondeurs de Dieu, comme les cèdres du Liban, qui ont leurs racines sur le sommet des montagnes, et qui portent par delà les nuages leurs têtes illuminées par les feux du soleil, — nous éprouvons le besoin de nous écrier avec saint Pierre Damien : « Que toute bouche se taise, que toute tête s'incline, que tout regard s'abaisse, osant à peine considérer l'étendue d'une si haute et si incomparable dignité » ; ou, avec saint Anselme: « Rien ne peut être égal à Marie dans le ciel, sur la terre tout est au-dessous d'elle ; il n'y a que Dieu, oui, Dieu seul, avant Marie » .

En vous exposant, M. F., la grandeur publique de Marie, ai-je besoin de vous dire que je n'ai pas prétendu provoquer en vous une stérile admiration ? Donnons à ce tableau son corollaire naturel, n'oublions pas qu'à une si haute dignité, à une si grande puissance doivent correspondre parallèlement en nous deux devoirs bien doux : l'honneur et l'invocation , le respect et la confiance. Honorons donc Marie, M. F., pour ses glorieuses prérogatives et les grandes choses que Dieu a opérées en elle ; aimons à bénir le nom de cette Vierge immaculée, de la

Mère de Dieu, de la Reine des anges et des hommes; soyons heureux de vénérer ses images, de décorer ses autels, de célébrer ses fêtes, de chanter ses louanges, Gardons-nous surtout, M. F., de prêter jamais l'oreille aux préjugés de l'hérésie ou de l'impiété, en regardant ce culte comme une superstition ou comme la dévotion des âmes faibles. Rendre hommage à Marie , c'est rendre hommage à la plus grande dignité qui soit après Dieu : que la pensée ne nous vienne jamais de rougir d'un acte dont s'honorent les habitants des Cieux eux-mêmes. Mais à ce culte de vénération et de respect unissons surtout la confiance et l'amour. Que toute infirmité l'appelle à son secours, que toute espérance monte jusqu'à son trône, que toute prière se fraye un chemin par son cœur. Il est inouï qu'on ait jamais invoqué en vain cette Mère de miséricorde, qui a reçu communication de la toute-puissance même de Dieu. Oh ! heureuses, heureuses les âmes qui ont confiance en Marie, ces âmes, nous l'osons affirmer, elles ne périront pas ; heureux les justes qui se plaisent à l'invoquer et à recourir à sa protection . la « Vierge fidèle » sera leur appui dans les orages et les tentations, leur secours dans les combats et les périls de la vertu. Heureux les pécheurs eux-mêmes qui, au jour de leurs plus grands abattements et de leurs plus profondes faiblesses, conservent le souvenir de Marie au fond de leur cœur et poussent vers elle un cri de détresse : celle qu'on a si bien appelée Notre- Dame des Victoires les fera triompher de leurs passions et de leurs ennemis, elle sera leur refuge et leur salut. Oui que nous soyons, M. F., faisonsnous un devoir de venir nous agenouiller souvent

dans un de ses sanctuaires, aux pieds de son image; épanchons dans son âme nos peines et nos joies, nos luttes et nos tristesses, nos défaillances et nos inquiétudes. M. F., quand on a prié Marie, qu'on a pu contempler un instant son sourire de vierge et son regard de mère, on s'en retourne le cœur moins soucieux, l'esprit plus calme, le front moins sombre, plus fort contre soi-même, plus résigné à toutes les épreuves de la vie.

(Prière finale improvisée).

SERMON

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