‹ Œuvres choisiesChapitre 8 sur 37 · LA FÊTE DE LA DÉDICACE · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE LA DÉDICACE

(7 octobre 1860)

« Non est hic aliud nisi domua Dei et porta Cœli » .

Il n'y a ici rien de moins que la maison de Dieu et la porte du Ciel.

(Gen., XXVIII, 17.)

C'est le propre du christianisme, M. F., de renouer toujours le présent au passé: pour lui le culte des souvenirs se confond toujours avec le sentiment de la justice. Pendant que la main du temps efface et détruit, jusqu'aux moindres vestiges, une foule de monuments profanes qu'on croirait impérissables, la mémoire du plus humble édifice béni par la Religionva se perpétuant d'âge en âge. La fête que nous célébrons en ce jour nous en offre une preuve éclatante. Plusieurs siècles ont passé sur cette église élevée parla piété de nos aïeux, et, depuis sa fondation, chaque année, à pareil jour, les échos de ses voûtes ont retenti des chants de joie et de triomphe qui signalèrent son inauguration première ; l'anniversaire de sa dédicace a été célébré avec une même pompe. Or ne serait-ce pas ici, M. F., le lieu de nous

demander pourquoi cet édifice, pourquoi tous les temples chrétiens sont vénérables entre tous, pourquoi l'on rend à cette église ces honneurs extraordinaires. L'Esprit-Saint nous l'apprend : c'est parce que Dieu lui-même Pa choisi pour y fixer sa demeure : « Il n'y a ici rien de moins que la maison de Dieu et la porte du ciel. Non est hic aliud nisi domns Dei et porta Cœli ». Oui, M. F., dès cette vie, sur ce théâtre de l'épreuve, en ce lieu de pèlerinage et d'exil, nous pouvons nous initier à la possession éternelle de Dieu ; un rendez-vous visible est assigné à nos âmes, où elles peuvent entrer en communication intime avec lui et recevoir les mystérieuses influences de sa grâce; ce sont nos églises, ce sont ces tentes que Dieu a bien voulu dresser ici-bas, au milieu de nous, pour nous donner audience, pour vivre à nos côtés. Tournez en effet vos regards, M. F., vers ce sanctuaire, contemplez le Saint des saints, le Fils du Dieu vivant, qui y habite réellement et en personne, cachant sa majesté sous les voiles eucharistiques, et dites-moi si ce n'est pas à nous, chrétiens, qu'appartient le droit de nous écrier, bien plus qu'au patriarche de l'ancienne alliance : « Non est hic aliud nisi domus Dei. Il n'y a ici rien de moins que la maison de Dieu ». Ah ! M. F., pourquoi faut-il que nous ne voyions régner autour de nos autels que le silence du désert, et que nous ne trouvions que la solitude dans cette maison qu'honore l'hospitalité d'un Dieu? D'où peut venir ce vide toujours croissant qui se fait chaque jour dans les « voies qui mènent à Sion » ? Ne peut-on pas attribuer en grande partie la cause de ces défections au respect humain ? Le respect humain ! cette plaie de notre époque, cette tentation

si délicate et si séduisante, puisqu'elle est en quelque sorte la tentation des honnêtes gens, qu'elle se glisse et s'insinue dans le cœur presque sans qu'on y pense, et qu'elle a pour auxiliaires les bienséances qu'il faut respecter et cette pusillanimité, grande vertu de notre siècle, qu'on est convenu d'appeler prudence? C'est donc, M. F., pour essayer de vous guérir de cette plaie désolante ou vous prémunir contre ce dangereux écueil que je viens aujourd'hui vous montrer la nature ou plutôt la malice du respect humain. « Le respect humain, comme le dit saint Cyprien, est une apostasie tacite et déguisée ». Rien donc de plus incompatible avec le vrai christianisme : le christianisme, c'est le courage, et le respect humain, c'est la lâcheté. C'est à développer cette pensée du saint Docteur que nous allons consacrer cet entretien.

Un jour saint Justin, alors philosophe, promenait ses rêveries sur le bord de la mer, lorsqu'il vit venir à lui un vieillard d'un aspect vénérable, sur le visage duquel apparaissait une majesté empreinte de douceur. Ils entrèrent bientôt en conversation et, après quelques paroles échangées sur la différence qui existe entre la philosophie et le Christianisme, le vieillard (que ce fût un ange, comme l'ont pensé plusieurs savants, ou tout simplement un chrétien éclairé de ce temps, peu importe : on ne peut serefu ser à croire qu'il fût envoyé de Dieu pour gagner un défenseur de plus à sa cause), dit au philosophe : «Je vois que vous aimez les discours et non pas les œuvres, que vous aimez la science spéculative et non la pratique ; pour nous, nous parlons peu, mais nous

agissons». Et, à quelque temps de là, devenu luimême un des apôtres les plus zélés de l'Evangile, un des apologistes les plus éloquents de la foi chrétienne, saint Justin disait à son tour, dans un magnifique langage que je ne puis traduire à mon gré: « Non qui solutn magna cogitamus sed magna vivimns ; nous ne sommes pas seulement de ceux qui pensent de grandes choses, nous les réalisons dans notre vie par nos actes». « Magna vivimus», admirable expression qui, dans son énergique concision, caractérise parfaitement la nature de la foi chrétienne : elle est essentiellement pratique et agissante, elle est en effet, suivant la parole profonde de nos saints Livres, un mariage de l'âme avec son Dieu, »sponsabo te mihi infide». La fécondité est sa fin première et native : de même qu'elle est la vie des œuvres, les œuvres sont sa vie. Un corps privé de l'esprit qui l'anime, vous le savez, n'est plus qu'un cadavre, un arbre privé de la sève qui lui donne son efiiorescence et sa fécondité n'est plus qu'un tronc inutile qui se dessèche, languit et meurt ; ainsi « la foi sans les œuvres», dit saint Jacques. Aussi, M. F., quand le Sauveur Jésus fut près de remonter au Ciel, il laissa à ses apôtres, et à nous tous en leur personne, cette grave recommandation : « Lorsque le Consolateur sera venu, cet Esprit de vérité qui procède du Père et que je vous enverrai, rendra témoignage de moi ; et vous aussi, vous me rendrez témoignage, «et vostestimonium perhibebitis » . C'està-dire non seulement vous croirez de cœur les vérités que je vous ai enseignées, non seulement vous accomplirez en secret les préceptes de ma loi, mais il vous faudra une puissance de conviction que rien

n'ébranle, une énergie que rien n'arrête, une générosité que rien n'entrave. Vous devrez vous déclarer ouvertement pour moi, vous ne craindrez pas de vous conduire en public d'une manière digne de mon Évangile, vous ne rougirez pas de vous montrer mes disciples, ni de défendre avec courage les intérêts de mon culte et de ma gloire : « et vos testimonium perhibebitis ».

C'est, M. F., une vérité incontestable que la profession franche et déclarée de la foi appartient à l'esprit du christianisme, en sorte qu'étouffer cette foi dans le silence injuste, ou la trahir par une défection ouverte, ou la démentir dans sa conduite et dans ses œuvres, c'est cesser d'être chrétien. Or, maintenant je vous le demande, M. F., le respect humain considéré sous le rapport religieux, qu'est-il autre chose qu'une vraie désertion de la foi, qu'une réelle apostasie? Qu'est-ce, en effet, M. F., que le respect humain? C'est, répond le Docteur angélique, «le respect de l'homme plus que de Dieu », lapréférence accordée aux considérations humaines sur les considérations divines. On sait, par exemple, que, dans certainsjours qui sont les jours de Dieu, la Religion prescrit d'interrompre ses travaux et ses affaires pour se rendre à l'église et assister à la messe; Dieu a parlé, oui, on a entendu sa voix, mais on se trouve en contact avec des gens qui se tiennent constamment éloignés de nos temples, comme d'une atmosphère où ils respireraient la mort, et la crainte d'être censuré par ces hommes l'emporte: on forfait à son devoir en violant le précepte dominical. On vient dans la maison de Dieu pour assister à une cérémonie funèbre, croyant payer par sa présence une dette de bienséance ou

d'amitié, on croit au fond de l'âme à la présence réelle du Dieu Eucharistique; Dieu a parlé, oui, on a entendu sa voix, mais on a ouï dire que c'était manquer au bon ton et aux belles manières que de laisser percer dans son air ou son maintien quelque signe de respect ou d'adoration, et on s'y comporte avec un peu moins de décence que dans une maison profane. On est convaincu de la nécessité delà confession, on sent l'aiguillon du remords qui déchire, on voudrait bien se décharger du poids qui oppresse le cœur, on serait heureux d'accompagner sa famille à la Table sainte aux jours des grandes solennités; Dieu a parlé, oui, on a entendu sa voix, mais on a vu par avance le monde tenir en réserve quelques railleries, quelques interprétations malignes: c'en est assez, l'appel de Dieu est méconnu, le monde est obéi. On se trouve dans un cercle où quelques hommes, qui ont déchiré leur plus beau titre de noblesse, celui de chrétien, croient se grandir en déversant à profusion le ridicule et le mépris sur notre sainte Religion ; on aime intérieurement cette religion divine, la conscience crie qu'il n'est pas permis de la laisser attaquer devant soi sans résister, ne serait-ce que par un silence plein de dignité, ni de la laisser outrager sans protester, ne serait-ce que par un regard de douloureuse pitié ; Dieu a parlé, oui, on a entendu sa voix, mais on a vu planer sur sa tête comme une menace, je ne sais quelle accusation, celle de dévot peut-être, et, de peur de s'entendre dire : «Vous aussi, vous êtes du nombre de ces gens là, « Et tu de Mis es ?, vous aussi vous êtes le disciple du Galiléen», on s'empresse de renier ses croyances et on se mêle au concert des blasphémateurs.

C'est ainsi, M. F., qu'aux jours de la vie mortelle du Sauveur Jésus, le premier des disciples trembla à la voix d'une femme, et celui qui, quelques instants auparavant, parlait de mourir pour son Maître, osa dire qu'il ne le connaissait pas : « Non novi hominem ». C'est ainsi encore que Pilate, qui croyait à l'innocence de Jésus, essaya d'accommoder sa conscience avec la terreur que lui inspirait le nom de César, et, après avoir usé de ménagements, d'adresse, de subterfuges , laissa punir l'innocent, sans porter luimême la sentence, et crut, par là-même, avoir suffisamment rempli son devoir. Oh ! M. F., Pilate a beau se laver les mains et rejeter sur le peuple le sang qui va couler, le peuple accepte l'affreuse responsabilité, mais le juge prévaricateur n'est pas moins coupable de ce sang, et, si ce n'est pas sa main, c'est sa lâcheté, c'est son respect humain qui l'a fait répandre.

Voilà, M. F. , le respect humain dans l'histoire ainsi que dans quelques-unes de ses manifestations contemporaines. Il nous fait sacrifier nos croyances et nos pratiques religieuses à la crainte de blesser les opinions et les maximes du monde. Aussi, M. F., examinez de près ceux qui sont sous son empire. Chrétiens de circonstance, s'ils ont la foi, c'est pour un temps et selon le temps : « Qui ad tempus credunt» . Zélés jusqu'à la première occasion, fidèles jusqu'à la première raillerie, courageux jusqu'à la première lutte, ils succombent au temps de l'épreuve : « et in tempore testationis recedunt ». Adorateurs de nuit, et, pour ainsi parler, chrétiens de contrebande, comme ces faux sages du paganisme dont nous parle saint Augustin dans son beau livre De la Cité de Dieu,

réguliers en secret, dissipés en public, aujourd'hui pour l'erreur, demain pour la vérité, croyants avec les croyants, impies avec les impies, nuées légères qui tournent au gré de tous les vents, faibles roseaux qui plient au moindre souffle, adulateurs du monde, esclaves de l'opinion, courtisans de la peur, ils abdiquent leur spontanéité individuelle pour déshonorer ce qu'ils professent, pour profaner ce qu'ils révèrent : « Quod colunt reprehendunt, quod adorant culpant ». A les voir passer tour à tour et si facilement du bien au mal, de la religion à l'indifférence, de l'adoration au mépris, on dirait vraiment l'oscillation de ces pendules qui vont et viennent sans mouvement qui leur soit propre, ou bien encore ces signaux jadis placés sur les hauteurs et se prêtant à toute espèce de figures et de symboles. Conscience, honneur, principes, noms sacrés qui ne sont plus pour eux que des rêves qui passent inaperçus dans le lointain de la pensée ! Leur conscience, c'est leur souplesse; leur honneur, c'est la complaisance ; leurs principes, c'est la versatilité. Ils semblent tenir à Dieu ce langage: « Seigneur, je ne voudrais pas enfreindre vos ordres, mais je voudrais bien aussi ne pas déplaire au monde. Ah ! parlez, commandez, que fautil faire ? Mais n'exigez rien qui mette à l'épreuve ma fidélité. Dans les ténèbres, à la bonne heure, je vous dirai : Vous êtes mon Dieu ; mais, au grand jour, qu'il me soit permis de vous tourner le dos et de vous renier. » A peu près, M. F., comme un sujet qui dirait à son prince : « Comptez sur mon dévoûment, mon cœur est à vous; mais, si l'heure du danger sonne, je ne réponds plus de mon épée ».

En vérité, quel soldat, qui ne peut sacrifier Pinté-

rêt du moment à la cause qu'il est appelé à défendre, qui s'épouvante même de l'ombre du péril, et qui, au lieu de rester à son poste pour défendre vaillamment le terrain, déserte son drapeau, abandonne le champ de bataille, et se hâte de se dérober par une fuite honteuse aux coups dont il est menacé ! La gloire était promise à sa bravoure, d'honorables trophées eussent embelli sa carrière et couronné son tombeau, mais il a préféré la honte, l'ignominie ; elle s'attache à tous ses pas et imprime à son nom une flétrissure indélébile. Chrétiens, faut-il le dire ? voilà l'opprobre dont vous vous couvrez quand vous cédez au respect humain. Par le baptême, vous vous êtes enrôlés dans la milice de Jésus-Christ, sous les lois de ce Chef divin ; vous avez juré de marcher constamment, par la pratique extérieure de votre religion, à la conquête du Ciel ; et voici qu'en présence du monde, en face de l'ennemi, vous vous déconcertez, que dis-je ? vous tombez à ses pieds, vous acceptez ses chaînes ! Vous avez reçu pour étendard la croix d'un Dieu, vous vous êtes solennellement engagés à ne jamais déserter ce signe du salut, vous avez dit à la face des autels que vous vouliez vivre et mourir fidèles à cette adorable bannière ; et voici qu'à la première attaque, au moindre choc, par une félonie sans excuse, vous fuyez, vous laissez l'arche sainte au pouvoir des Philistins ! Conçoit-on une défection plus criminelle, et les apostats, qui reniaient leur Dieu, étaient-ils plus coupables que vous ?

Il est vrai que vous n'abjurez pas, comme eux, tout l'ensemble de votre croyance, mais vous la sacrifiez en détail par une suite de concessions partielles et

de capitulations sans honneur ; vous laissez, pour ainsi dire, déchirer pièce à pièce et mettre en lambeaux tout votre Symbole, vous laissez démolir insensiblement tout l'édifice de votre foi, comme une place ouverte de tous côtés, dont l'ennemi emporte l'un après l'autre tous les forts et toutes les redoutes; et à qui ferait jour par jour un relevé exact de toutes les circonstances où vous avez faibli, de tous les points de doctrine sur lesquels vous avez transigé, de tous les préceptes que vous avez lâchement violés, appartiendrait le droit de vous appliquer, comme le stigmate le mieux mérité, cette terrible parole de l'apôtre saint Paul : « Oui, vous êtes pire qu'un infidèle », ou de vous dire avec saint Cyprien que « votre conduite renferme une apostasie encore plus désolante que celle des chrétiens qui tombaient dans les persécutions ». Ceux-ci au moins avaient une excuse aux yeux des hommes: l'appareil des supplices, la présence des tortures, la rigueur de la mort leur arrachait un cri que désavouait leur cœur. Mais vous, de quel malheur êtes-vous donc menacés, si vous restez fidèles à votre conscience ? Renouvelle-t-on pour vous les rigueurs des premiers siècles de l'Église ? Rouvre-t-on les prisons ? Reconstruit-on les cirques et les amphithéâtres ? Prépare-t-on de nouveau les roues, les chaudières d'huile bouillante ou de plomb fondu ? Dresse-t-on de nouvelles listes de proscription, et va-t-on vous forcer à prendre le chemin de l'exil ? En un mot, les Néron, les Dioclétien, ces monstres portant couronne, sont-il sortis de leur tombe, pour étendre sur le monde entier leur sceptre de fer et leur glaive ensanglanté? Non, M. F., non, et plaise au Ciel que nous ne voyions jamais

ces temps orageux où la défense de la foi emporte avec elle le danger de la vie, alors qu'apposer son nom sur les registres de l'Église, c'est prendre d'avance une inscription pour l'échafaud, alors que tout chrétien est un candidat au martyre !

Le martyre suppose l'héroïsme et, par le temps qui court, l'héroïsme est le privilège d'un trop petit nom. bre d'âmes. Oui, plaise au Ciel que nous ne voyions jamais ces temps désastreux où Dieu, dans sa justice, lâche contre les peuples ce que l'Esprit-Saint appelle « les grandes cataractes !» Il y a des cataractes qui versent des eaux, et il y a des cataractes qui versent du sang. Aujourd'hui ce que vous avez à craindre, c'est, tout au plus, un geste, un coup-d'œil, une froide raillerie, un sarcasme grossier, peut-être encore devonsnous ajouter que le trait dont on croit vous blesser, se retourne immédiatement pour aller frapper en pleine poitrine celui qui l'a lancé. Oui, M. F., autrefois on employait la logique du glaive, aujourd'hui ce n'est plus que la logique du sourire ; autrefois on persécutait à coups de hache, on affilait le tranchant des épées, aujourd'hui on persécute à coups de phrases, on aiguise un prétendu bon mot, une plaisanterie plus ou moins fade. Et cependant, il faut bien le dire à la honte de notre époque, pour quelques lâches défections que l'histoire a pu enregistrer, tant elles furent rares, à travers ces immortelles phalanges de héros qui cimentèrent de leur sang la profession de leur foi, on pourrait citer des milliers d'apostats de nos jours qui courent brûler l'encens à l'autel où le monde les convie à sacrifier. « Infortunés ! s'écrie le grave Bourdaloue, ne savent-ils pas que cet autel réclame vengeance contre eux ? N'y ont-ils pas lur

avant de prostituer leurs adorations, cette inscription pareille à celle dont parlait saint Paul dans l'Aréopage : « Ignoto Deo » ? C'est là l'autel du « Dieu inconnu », ou, ce qui est plus déplorable encore, c'est là l'autel du Dieu déshonoré, du Dieu renoncé : « Ignoto Deo » ! N'ont-ils pas entendu ce Dieu qu'ils méconnaissent leur crier du fond de l'âme : « Celui qui rougira de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père ; Qui me negaverit, et ego negabo eum » ?

Oui, M. F., ils l'ont entendu, ce formidable arrêt, mais ils ont craint que le monde ne leur prodiguât ses censures et ses moqueries, et c'en est assez pour les porter à rougir de leur Dieu, de sa Religion, de sa Croix et de son Évangile ! Mais qu'a-t-elle donc de si méprisable, cette Croix, victorieuse du monde, qui a passé du Golgotha sur le front des Césars, et devant laquelle encore aujourd'hui, après dix-huit siècles de triomphes, se prosterne la majeure partie du monde civilisé ? Qu'a-t-il donc de si ridicule, cet Évangile, devant lequel les philosophes de la Grèce et de Rome païenne se fussent mis à genoux, s'ils eussent vu sa lumière, et qu'un de ses plus grands ennemis s'est vu contraint de reconnaître comme une des plus belles œuvres de Dieu ! Depuis quand méritet-elle le dédain, cette Religion du Christ, qui, d'une main, touche à la création et, de l'autre, à l'éternité ; cette Religion que tous les âges et tous les plus beaux génies ont proclamé divine ; cette Religion qui eut pour défenseurs les Origène, les Basile, les Chrysostôme, les Athanase, qui enchantait Augustin, que Bernard aimait, qui subjuguait Pascal, qui confondait Newton, que Leibnitz admirait, que vengeait Bos-

suet ; cette Religion devant les autels de laquelle les plus grands hommes, les plus renommés: les Constantin, les Théodose, les Charlemagne, les saint Louis aimaient à courber leur tête couronnée de toutes les splendeurs humaines ; cette Religion qui compte parmi ses disciples tous les cœurs vertueux et tendres : les- François de Sales, les Vincent de Paul, les Fénelon, les Belzunce, avec lesquels il est permis, ce me semble,, de se croire en assez bonne compagnie ; cette Religion qui est la religion de nos pères, qui veille sur leur sépulture, qui a prié sur nos berceaux, qui nous console dans nos peines, qui embellit la prospérité, qui enchante la mort même ; encore une fois qui la rend donc si vile, et le Dieu de l'univers est-il un maître de si bas étage qu'il y ait de la honte à le servir ? Ils disent qu'ils ne le connaissent pas, ce Dieu ; ils le connaîtront un jour, mais il sera trop tard : Celui qu'ils désavouent dans le temps, les désavouera pour l'éternité. « Qui me negaverit et ego negabo eum ».

Hé ! quoi ! M. F. , vous dirai-je avec saint Jean Chrysostôme, « vous ne voulez pas être raillés par un de vos semblables, et vous consentez à être rejetés par 'votre Dieu » ! Jésus-Christ n'a pas rougi d'être crucifié pour vous, et vous rougissez de professer sa doctrine ! Ah ! de grâce, cessez de compromettre notre sainte Religion par la lâcheté de votre conduite ; quittez un nom que vous n'avez pas la force de porter ; dépouillez ce caractère sacré, que soutient mal la faiblesse du vôtre ; abjurez le peu qui vous reste du Christianisme; effacez cette huile sainte qui avait marqué vos fronts du sceau des athlètes de la foi ; effacez, effacez encore, s'il se peut, jusqu'aux derniers vestiges du sacrement qui vous fit chrétiens ; et, si vous ne savez pas garder

une promesse, soyez parjures, soyez apostats déclarés, soyez ce que vous voudrez, plutôt que d'être fidèles à demi ; Dieu ne veut pas d'adorateurs aux convictions boiteuses, il repousse tout disciple douteux et versatile, l'anathème est déjà lancé contre vous, votre nom est effacé du livre de vie : « Qui me negaverit et ego negabo eum » .

Est-il nécessaire d'aller plus loin, M. F., pour vous montrer qu'en vous rendant esclaves du respect humain, vous ne méritez plus le nom de chrétiens ? Les vrais chrétiens, ce sont ces apôtres qui « prêchent sur les toits ce que le Christ leur a dit à l'oreille ». Traduits devant les tribunaux, ils confessent hautement son nom devant les juges et les présidents; on les somme de garder le silence, on veut leur fermer la bouche. « Nous ne pouvons pas, s'écrient-ils, non possumus ».Nous pouvons souffrir, nous pouvons mourir, mais nous ne pouvons nous taire, parce que notre silence trahirait la cause de Jésus-Christ, notre maître: « Non possumus ». Ils ont confessé le nom de Jésus devant les hommes, ils ont mérité d'être honorés devant son Père ; et vous, à qui il ne faut qu'un peu de courage, une noblesse de cœur, une grandeur d'âme ordinaires, pour résistera l'influence tyrannique d'un siècle pervers, pour rendre au Sauveur le témoignage de vos œuvres, lâches et pusillanimes en face des contempteurs de sa loi, vous appréhendez de vous déclarer pour lui ! Sachez donc que, cessant d'être ses disciples, vous ne pourrez régner avec lui : « Qui me negaverit et ego negabo eum ».

Les vrais chrétiens, ce sont ces généreux martyrs qui acquièrent, en versant leur sang, la liberté de

professer une religion que les lois interdisent. Les bourreaux apprêtent leurs instruments de supplice, les tyrans dressent leurs échafauds, et ils mettent ces vaillants athlètes de la foi en demeure de choisir entre l'apostasie et la mort. Confesseurs intrépides, je les entends tous répondre par ce cri spontané : Mourir, oui : « la mort est un gain » ; apostasier, jamais ! « Je suis chrétien > : le chrétien « meurt et ne se rend pas ». Tels étaient vos pères : ils défendaient leur foi au péril de leur vde, ils versaient leur sang en confessant le nom du Sauveur ; et vous, enfants dégénérés, ce Dieu qu'ils glorifiaient au sein des supplices, vous le renoncez sans cesse, « tremblant de peur, suivant la parole du Prophète, là où il n'y a aucun sujet de crainte ». Sachez-le donc, vos pères ont mérité la gloire, le lieu des supplices a été pour eux le théâtre des couronnes ; mais vous, vous n'êtes que des lâches, et votre sort sera un jour celui des traîtres et des félons, et vous ne recueillerez que la honte et le châtiment : « Qui me negaverit et ego negabo eum ».

Les vrais chrétiens, ce sont toutes ces âmes généreuses qui honorent leur foi par la pratique franche et sincère de leurs devoirs religieux ; ce sont ceux qui, méprisant l'opinion et les jugements du monde, s'écrient avec saint Paul : « Je compte pour rien d'être dédaigné des hommes: le seul juge que je reconnaisse, c'est Dieu » ; avec TÉvêque d'Hippone : « Pensez d'Augustin ce que vous voudrez : pourvu que je plaise à Dieu, cela me suffit » ; avec un noble chrétien de Carthage : « Que le monde se garde de m'imposer ses lois, je ne reconnais d'autre maître que Dieu seul » ; avec un célèbre magistrat, pre-

mier président au Parlement de Paris : « Mon cœur est à mon Prince, mon corps est entre les mains des méchants : qu'ils en fassent ce qu'ils voudront; mais mon âme est à Dieu ! » ; avec le saint Pontife, Pie VII, de si douce et de si bienveillante mémoire : « Sire, disait-il au grand Napoléon, je puis bien vous céder mon droit, mais je ne puis vous céder mon devoir; je puis bien vous aimer, vous admirer jusqu'à vous livrer ma vie, mais je ne puis vous livrer ma conscience ; je puis bien, ô Empereur, perdre pour vous toutes choses, mais non pas mon âme, car mon âme c'est l'Éternité, et l'Éternité, c'est Dieu, c'est en quelque sorte plus que Dieu, c'est Dieu et l'homme tout ensemble ». Ils ne connaissaient pas, ces courageux disciples du Crucifié, les considérations timides, les faiblesses déplorables qui vous détournent de l'accomplissement de vos devoirs ; mais, tandis que le Saint des saints, le Juge suprême, les reconnaissant pour ses enfants, les appellera en partage de sa béatitude, il vous rejettera éternellement de son sein : votre sort sera celui des traîtres et des félons, quand la Croix divine, dont vous aurez rougi, apparaîtra dans le Ciel pour juger les vivants et les morts : « Qui me negaverit et ego negabo eum » .

Je termine, M. F., par un souvenir historique. Un poète fameux du siècle dernier devait le jour à un honnête artisan. Au prix de ses sueurs, de ses privations et de ses veilles, ce tendre père avait donné à son fils une éducation distinguée. A tant de bonté le jeune homme répondit par un travail soutenu : de brillants succès vinrent bientôt couronner ses efforts et révéler ses talents. Une ode magnifique surtout lui valut des applaudissements universels. Jaloux

d'en connaître l'auteur, un seigneur de la Cour pria le jeune poète de venir lui-même réciter ses vers dans une réunion composée de tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la capitale. La proposition était trop flatteuse pour être refusée. A l'insu de son fils, le père sollicita et obtint la faveur d'être admis. Avec une grande assurance, le jeune poète commence sa récitation ; des applaudissements viennent l'interrompre, il continue, et des couronnes pleuvent sur sa tête ; il achève et le noble seigneur qui l'avait invité s'avance, en témoignage de son contentement, l'embrasse en présence de toute l'assemblée. Au même instant on voit venir du fond de la salle un vieillard à cheveux blancs, couvert des vêtements d'une honnête indigence ; les yeux mouillés de pleurs et les bras ouverts, il veut, lui aussi, embrasser le jeune lauréat. Celui-ci détourne la tête et refuse de le reconnaître, et ce vieillard... c'était son père. Aussitôt une explosion de cris d'indignation s'élève de toutes les parties de la salle, et toutes les bouches de répéter ces paroles flétrissantes : Fils ingrat, enfant dénaturé !... Fils ingrat, enfant dénaturé, voilàT dites-vous vous-mêmes, les noms qui conviennent à ce fils qui a rougi de son père. Or quel nom mérite, je vous prie, celui qui rougit de Dieu ?

O Jésus, ô notre Dieu, ô notre unique Maître, en ces jours de défaillances et de faiblesses, ranimez notre courage, donnez-nous la force de nous montrer vos disciples et de rendre toujours à notre foi le public hommage de nos actes ; ne permettez pas que nous rougissions jamais de vous ; faites qu'à l'exemple de votre Apôtre, nous bravions et nous comptions pour rien l'opinion de ces hommes qui

vivent aujourd'hui et qui ne seront plus demain, contents de pouvoir obtenir un jugement favorable de vous « qui étiez hier, qui êtes aujourd'hui et qui serez dans tous les siècles » pour récompenser notre persévérance. Ainsi soit-il.

PRONE

Page 1