‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 60 sur 64 · DOULEUR DE FÉNELON · texte numérisé non relu

DOULEUR DE FÉNELON

A LA MORT DU DAUPHIN ET MESURES A PRENDRE DANS UNE SI TERRIBLE CRISE (1)

Au duc de Chevreuse.

Cambrai, 17 février 1712. •

Hélas ! mon bon duc, Dieu nous a ôté toute notre espérance pour l'Église et pour l'État. Il a formé ce jeune prince, il l'a orné ; il l'a préparé pour les plus grands biens, et il l'a montré au monde, et aussitôt il l'a détruit. Je suis saisi d'horreur et malade de saisissement sans maladie. En pleurant le prince mort qui me déchire le cœur, je suis alarmé pour les vivants. Ma tendresse m'alarme pour vous et pour le Bon (2). De plus je crains pour le Roi; sa conservation est infiniment importante.

On n'a jamais tant dû désirer et acheter la paix. Que serait-ce si nous allions tomber dans les orages d'une minorité sans reine régente, avec une guerre accablante au dehors? Tout est épuisé, poussé à bout. Les Huguenots sont encore très redoutables, les Jansénistes le sont au delà de tout ce qu'on peut concevoir. Quels chefs n'auraient-ils pas ! quels ressorts leur verrait-on réunir ! La paix, la paix, à quelque prix que ce puisse être !

Déplus, le roi est malheureusement trop âgé pour pouvoir compter qu'il verra son successeur en âge de gouverner

(1) Fénelon, malgré sa vive douleur, ne répand pas de vaines plaintes et songe aussitôt à l'avenir du royaume.

(2) Le duc de Beauvilliers.

FENELON

d'abord après lui. Quand même on serait assez heureux pour éviter une minorité selon la loi, c'est-à-dire au-dessous de quatorze ans, il serait impossible d'éviter une minorité réelle où un enfant ne fait que prêter son nom au plus fort. Il n'y a aucun remède entièrement sûr contre les dangers de cet état des affaires. Mais si la prudence humaine peut faire quelque chose d'utile, c'est de profiter dèsdeman., à la hâte, de tous les moments, pour établir un gouvernement et une éducation du jeune prince, qui se trouve déjà affermi, si par malheur le Roi vient à nous manquer. Son honneur, sa gloire, son amour pour la maison royale et pour ses peuples, enfin sa conscience, exigent rigoureusement de lui qu'il prenne toutes les sûretés que la sagesse humaine peut prendre à cet égard. Ce serait exposer au plus terrible péril l'État et l'Église même, que de n'être pas occupé de cette affaire capitale par préférence à toutes les autres. C'est là-dessus qu'il faut tacher de persuader, par tous les instruments convenables, Mme de Maintenon et tous les ministres, pour les réunir, afin qu'ils fassent les derniers efforts auprès du Roi, Le Père confesseur doit aussi sans doute y entrer, avec toute la force possible, pour l'intérêt de la religion, qui saute aux yeux.

Il y aurait des réflexions infinies à faire là-dessus ; mais vous les ferez mieux que moi; je n'en ai ni le temps ni la force. Je prie Notre Seigneur qu'il vous inspire ; jamais nous n'en eûmes un si grand besoin.

On m'a dit que Mme la duchesse de Chevreuse a été malade ; j'en suis bien en peine. O mon Dieu, que la vraie amitié cause de douleur !

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