SUR LA DISPUTE DES ANCIENS ET DES MODERNES
A M. Houdard de la Motte (1).
Cambrai, 4 mai 1714.
La lettre que vous m'avez fait la grâce de m' écrire, Monsieur, est très obligeante ; mais elle flatte trop mon amour-
(i) Antoine Houdard de la Motte (1671-1731). Poète médiocre, il composa
LETTRES
propre, et je vous conjure de m'épargner. De mon côté je vais vous répondre sur l'affaire du temps présent d'une manière qui vous montrera, si je ne me trompe, ma sincérité.
Je n'admire point aveuglément tout ce qui vient des anciens. Je les trouve fort inégaux entre eux. Il y en a d'excellents : ceux mêmes qui le sont ont la marque de l'humanité, qui est de n'être pas sans quelque reste d'imperfection. Je m'imagine même que, si nous avions été de leur temps, la connaissance exacte des mœurs, des idées des divers siècles, et des dernières finesses de leurs langues, nous aurait fait sentir des fautes que nous ne pouvons plus discerner avec certitude. La Grèce, parmi tant d'auteurs qui ont eu leurs beautés, ne nous montre au-dessus des autres qu'un Homère, qu'un Pindare, qu'un Théocrite, qu'un Sophocle, qu'un Démosthène. Rome, qui a eu tant d'écrivains très estimables, ne nous présente qu'un Virgile, qu'un Horace, qu'un Térence, qu'un Catulle, qu'un Cicéron. Nous pouvons croire Horace sur sa parole, quand il avoue qu'un Homère se néglige un peu en quelques endroits.
Je ne saurais douter que la religion et les mœurs des héros d'Homère n'eussent de grands défauts. Il est naturel que ces défauts nous choquent dans les peintures de ce poète. Mais j'en excepte l'aimable simplicité du monde naissant : cette simplicité des mœurs, si éloignée de notre luxe n'est point un défaut, et c'est notre luxe qui en est un très grand. D'ailleurs un poète est un peintre, qui doit peindre d'après nature, et observer tous les caractères.
Je crois que les hommes de tous les siècles ont eu à peu près le même fonds d'esprit et les mêmes talents, comme les plantes ont eu le même suc et la même vertu. Mais je crois que les Siciliens, par exemple, sont plus propres à être poètes que les Lapons. De plus, il y a eu des pays où les
des odes, des fables, des opéras, des tragédies et des comédies. Un de ses ouvrages dramatiques Inès de Castro eut un grand succès en 1723. — En 1724 il avait retait, en vers, VIliade et il l'avait refaite telle que, selon lui, Homère l'aurait composée s'il eût vécu au xviii* siècle.— Cet ouvrage ranima la querelle des anciens et des modernes. La Motte avait envoyé son Iliade à diverses pers mnes et notamment à Fénelon ; ce fut l'occasion entre eux d'une correspondance littéraire; elle comprend onze lettres dont cinq de Fénelon, de ces dernières trois ne sont relatives qu'à la versions de VIliade de La Motte. Les deux autres ont une portée plus générale ; c'est pour cette 1 aison que nous les avons insérées ici. Le souple Fénelon, réussit dans la querelle qui divisait les écrivains de sor temps à garder l'équilibre entre les deux partis.
FÉNELON
mœurs, la forme du gouvernement et les études ont été plus convenables que celles des autres pays pour faciliter le progrès de la poésie. Par exemple, les mœurs des Grecs formaient bien mieux des poètes que celles des Cimbres et des Teutons. Nous sortons à peine d'une étonnante barbarie ; au contraire les Grecs avaient une très longue tradition de politesse et d'études des règles, tant sur les ouvrages d'esprit que sur les beaux-arts.
Les anciens ont évité l'écueil du bel esprit, où les Italiens modernes sont tombés, et dont la contagion s'est faite un peu sentir à plusieurs de nos écrivains, d'ailleurs très distingués. Ceux d'entre les anciens qui ont excellé, ont peint avec force et grâce la simple nature. Ils ont gardé les caractères ; ils ont attrapé l'harmonie ; ils ont su employer à propos le sentiment et la passion. C'est un mérite bien original.
Je suis charmé des progrès qu'un petit nombre d'auteurs a donnés à notre poésie ; mais je n'ose entrer dans le détail de peur de vous louer en face. Je croirais, Monsieur, blesser votre délicatesse. Je suis d'autant plus touché de ce que nous avons d'exquis dans notre langue, qu'elle n'est ni harmonieuse, ni variée, ni libre, ni hardie, ni propre à donner de l'essor, et que notre scrupuleuse versification rend les beaux vers presque impossibles dans un long ouvrage. En vous exposant mes pensées avec tant de liberté je ne prétends ni reprendre ni contredire personne. Je dis historiquement quel est mon goût, comme un homme, dans un repas, dit naïvement qu'il aime mieux un ragoût que l'autre. Je ne blâme le goût d'aucun homme et je consens qu'on blâme le mien. Si la politesse et la discrétion, nécessaires pour le repos de la société, demandent que les hommes se tolèrent mutuellement dans la variété d'opinions où ils se trouvent, pour les choses les plus importantes à la vie humaine, à plus forte raison doivent-ils se tolérer sans peine dans la variété d'opinions sur ce qui importe très peu à la sûreté du genre humain. Je vois bien qu'en rendant compte de mon goût, je cours risque de déplaire aux admirateurs passionnés et des anciens et des modernes ; mais, sans vouloir fâcher ni les uns ni les autres, je me livre à la critique des deux côtés.
Ma conclusion est qu'on ne peut pas trop louer les modernes qui font de grands efforts pour surpasser les anciens.
LETTRES
Une si noble émulation promet beaucoup. Elle me paraîtrait dangereuse, si elle allait jusqu'à mépriser et à cesser d'étudier ces grands originaux, mais rien n'est plus utile que de tâcher d'atteindre à ce qu'ils ont de plus sublime et de plus touchant, sans tomber dans une imitation servile pour les endroits qui peuvent être moins parfaits ou trop éloignés de nos mœurs* C'est avec cette liberté si judicieuse et si délicate que Virgile a suivi Homère.
Je suis, Monsieur, avec l'estime la plus sincère et la plus forte, etc.