‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 62 sur 64 · SUR LE MÊME SUJET · texte numérisé non relu

SUR LE MÊME SUJET

Au même.

Cambrai, 22 novembre 1714.

Chacun se peint sans y penser, Monsieur, dans ce qu'il écrit. La lettre que j'ai reçue au retour d'un voyage ressemble à tout ce que j'entends dire de votre personne. Aussi ce portrait est-il fait de bonne main. Il me donnerait un vrai désir de voir celui qu'il représente. Votre conversation doit être encore plus aimable que vos écrits : mais Paris vous retient ; vos amis disputent à qui vous aura, et ils ont raison. Je ne pourrais vous espérer à mon tour que par un enlèvement de la main de M. Destouches (1).

Omitte mirari beatœ

Fumum, et opes, strepitumque Romœ

Plerumque gratœ divitibus vices (2).

Nous vous retiendrons ici comme les preux chevaliers étaient retenus par enchantement dans les vieux châteaux. Ce qui est de réel est que vous seriez céans libre comme chez vous, et aussi aimé que vous Têtes par vos anciens amis. Je serais charmé de vous entendre raisonner avec autant de jus-

(1) Le chevalier Destouches (1668-1 728), commissaire général de l'artillerie ; il fut le père de d*Alembert.

(2) « Cesse d'admirer la fumée, le luxe et tout le bruit de cette Rome qui se dit heureuse. Presque toujours un changement plaît à la richesse. » (Horace, livre III, code xxix.)

FÉNELON g^-. —

tesse sur les questions les plus épineuses de la théologie que sur les ornements les plus fleuris de la poésie. Vous savez (j'en ai la preuve en main) transformer le poète en théologien. D'un côté vous avez réveillé l'émulation pour les prix de l'académie par un discours d'une très judicieuse critique et d'un tour très élégant ; de l'autre, vous réfutez en peu de mots, dans la lettre que je garde, une très fausse et très dangereuse notion du libre arbitre, qui impose en nos jours à un grand nombre de ^ens d'esprit.

Au reste, Monsieur, je me trouve plus heureux que je ne l'espérais. Est-il possible que je contente les deux partis des anciens et des modernes, moi qui craignais tant de les fâcher tous deux? Me voilà tenté de croire que je ne suis pas loin du juste milieu, puisque chacun des deux partis me fait l'honneur de supposer que j'entre dans son véritable sentiment. C'est ce que je puis désirer de mieux, étant fort éloigné de l'esprit de critique et de partialité. Encore une fois, j'abandonne sans peine les dieux et les héros d'Homère ; mais ce poète ne les a pas faits, il a bien fallu qu'il les prit tels qu'il les trouvait ; leurs défauts ne sont pas les siens. Le monde idolâtre et sans philosophie ne lui fournissait que des dieux qui déshonoraient la divinité, et que des héros qui n'étaient guère honnêtes gens. C'est ce défaut de religion (1) solide et de pure morale qui a fait dire à saint Augustin sur ce poète : Dulcissimœ vanus est... Humana addeos transferebat Mais enfin la poésie est, comme la peinture, une imitation. Ainsi Homère atteint au vrai but de l'art quand il représente les objets avec grâce, force et vivacité. Le sage et savant Poussin aurait peint le Guesclin et Boucicaut simples et couverts de fer, pendant que Mignard aurait peint les courtisans du dernier siècle avec des fraises ou des collets montés, ou avec des canons, des plumes, de la broderie et des cheveux frisés. Il faut observer le vrai, et peindre d'après nature. Les fables mêmes qui ressemblent aux contes des fées ont je ne sais quoi qui plaît aux hommes les plus sérieux ; on redevient volontiers enfant, pour lire les aventures de Baucis et de Philémon, d'Orphée et d'Eurydice. J'avoue qu'Agamemnon a une arrogance grossière, et Achille un natu-

(i) Confessions, Liv I, chap. xiv.

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rel féroce ; mais ces caractères ne sont que trop vrais et que trop fréquents. Il faut les peindre pour corriger les mœurs. On prend plaisir à les voir peintes fortement par des traits hardis. Mais, pour les héros de roman, ils n'ont rien de naturel ; ils sont faux, doucereux et fades. Que ne dirions-nous point làdessus, si jamais Cambrai pouvait vous posséder! Une douce dispute animerait la conversation.

O noctes cœnœque deum, quîbus ipse, meique

Ante larem proprium vescor...

Sermo oritur non de villis, domibus ne aîiœnis...

... Sed quod magis ad nos Pertinet, et nescire malum est agitamus ; utrumne Divitiis homines, an sint virtute beati (1) ?

Vous chantiez quelquefois, Monsieur, ce qu'Apollon vous inspirait :

Tum vero in numerum Faunosque feras que videres Ludere ; tum rigidas motare cacumina quercus (2).

(1) « O soirées et banquets dignes des dieux! je prends mon repas sous la protection des divinités du foyer...

« ... Là s'engage une conversation non sur nos voisins pour en médire, ni sur leurs propriétés pour les envier... nous nous entretenons de sujets qui nous intéressent davantage et qu'il est honteux d'ignorer : est-ce la vertu, sont-ce les richesses qui rendent l'homme heureux? » (Horace. Liv. II, satire vi).

(2) « Alors vous eussiez vu les fauves et les bêtes sauvages de mouvoir en cadence \ et les vieux chênes balancer leurs têtes (Virgile, Eglog. VI).

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