In Joan. Et., tract, l, n. 12, t. III, part. n
2. Enarr, in Ps. cvni, n. 1, t. IV. — 3. In Joan. Ev., tract, cxxiv, n. 5.
376 DU MINISlèRE DES PASTEURS.
a rige qu'il soit estimé comme un païen et un péager '. » Il y a quelques autres passages de saint Augustin où, parlant de l'Ëglise, qui est la colombe, il dit que Dieu accorde toutes les grâces qui soutiennent le corps de l'Eglise à la voix de la colombe, c'est-à-dire au gémissement secret des bonnes âmes. .
Tous ces passages ne disent que ce que nous disons tous les jours. Les clefs n'ont pas été données à la seule personne de saint Pierre elles ont été données à tous les pasteurs de tous les siècles qu'il représentoif elles ont été données même à tout le corps de l'Église. S'ensuit-il de là que tout fidèle puisse user des clefs et s'ériger en pasteur? M Jurieu n'a garde de le dire. C'est donc nécessairement avec restriction et dans un certain sens qui a besoin d'être expliqué, qu'il est vrai de dire que Jésus-Christ a donné les clefs à toute l'Église. Si ces paroles dévoient être prises à la rigueur de la lettre, et sans aucune restriction tous les fidèles , sans distinction, auroient également les clefs; chacun les auroit, non-seulement pour les confier à un pasteur mais encore pour les exercer soi-même. On voit donc bien que selon les protestants mêmes, ces paroles ne peuvent souffrir toute l'étendue du sens littéral, qu'elles ont besoin d'être expliquées, et que les clefs données à tout le corps de l'Eglise sont données inégalement aux particu- Me S Ion les protestants, les clefs données à tout le corps son données' au peuple, afin qu'il les confie à des pasteurs; et aux pasteurs afin qu'ils en exercent le ministère. Selon nous, les clefs données à tout le corps de l'Eglise sont données aux fidèles afin quils en reçoivent l'effet salutaire; et aux pasteurs, afin qu'ils en usent pour le Lut des neuples. Ainsi ces paroles ne peuvent être pnses dans un sens absolu, s^lon toute la rigueur de la lettre, non plus par les protestams eue par nous. Il est naturel et ordinaire de dire qu'une chose est donnée à ceux en faveur de qui elle est donnée. C'est ainsi qu'on dit tous ks jour c^e Jésus-Christ\ donné les sacrements aux fidèles Ce n'est nourtant pas à eux qu'il les a directement et immédiatement confiés, Sue les protestants croient qu'ils ne peuvent être administrés que par les pasteurs. Mais comme ils sont institués pour les fidèles, on dit Fort n ture lement qu'ils leur appartiennent. Il en est de même du ministère que des sacrements administrés. Nous disons tous les jours nous qui croyons que le peuple n'a aucune puissance de faire de pa îTrs « Le peuple juif avoit un ministère et des cérémonies. . I^ous disons encore Lvent : « Le peuple chrétien a reçu un sacerdoce plus parait rcette manière de parler marque seulement que 'e ^mis ère es d ns le corps de l'Église pour le peuple fidèle sans exphque^ M^^^^^^ annartient d'en disposer. C'est amsi que nous disons « La nation Iran cofse à ses rois et son autorité souveraine, » c'est-à-dire qu'elle est gouvernée par cette autorité, dont elle ne dispose point; car cette souveraineté es héréditaire. Il est certain que dans l'Église tout est pour les fidèles et parmi les fidèles, pour les élus. La question n'est pas de
J)'. havt. lib. vn, cap. li, n. 99, t. Dt.
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savoir si le ministère est à eux. On sait bien que Dieu ne fait rien que pour eux, que Jésus -Christ n'institue rien qu'en leur faveur et pour leur usage, que tout est à eux , noD-seuiement le ministère, mais les ministres mêmes, a Tout est à vous, di soit saint Paul', Apollo, Céphas, etc. » Dieu adonné à son Église le ministère et les ministres, les clefs et ceux qui en sont les dépositaires: « il a donné des prophètes et des apôtres, des pasteurs et des docteurs '. » Tout cela appartient à l'Église et est renfermé en elle; tout cela est donné au peuple et lui appartient en propriété pour son usage. Il n'y a rien ni sur la terre ni dans le ciel qui n'appartienne aux enfants de Dieu : mais il est question de savoir si ce qui leur est donné, et qui leur appartient par le titre de l'élection éternelle, est dans leurs mains pour en disposer: car une chose peut être à nous, sans que nous ayons droit de la conférer à qui il nous plaît. Il y a le droit d'usage et le droit de dispensation. Le peuple, en tant que peuple, a le droit d'usage pour le ministère; car le ministère n'est institué que pour lui. Les pasteurs, au contraire, en tant que pasteurs, ont le droit de dispensation et non celui d'usage; car, en tant que pasteurs, ils doivent exercer le ministère et le conférer à leurs successeurs. Le corps de l'Église, composé de pasteurs et de peuples , renferme dans son tout la propriété du ministère en tout sens. Et c'est ainsi que saint Augustin a dit que les clefs avoient été données à l'Église. Elles ont été données à ce tout, c'està-dire aux pasteurs pour les exercer et les confier à leurs successeurs, et au peuple pour en recevoir l'administration salutaire, comme on dit que Dieu a donné les remèdes au genre humain. Il les a donnés aux médecins pour les appliquer selon les besoins, et au reste des hommes pour être guéris par cette application. Les endroits où saint Augustin parle comme nous venons de voir, regardent les donatistes. Il veut seulement leur montrer que les sacrements, quoiqu'ils se trouvent dans toute leur validité chez les méchants, n'appartiennent néanmoins qu'aux bons, et que c'est la véritable Église des élus qui enfante par le baptême jusque dans les sociétés impies et schismatiques qui la condamnent. Par la société des élus à qui appartiennent les sacrements administrés chez les impies, il désigne l'Église catholique, mère de tous les élus.
Sérieusement M. Jurieu a-t-il pu croire que des auteurs catholiques, comme Testât et d'autres, aient enseigné dans un autre sens que les clefs ont été données à l'Église? On peut juger du sens de saint Augustin par celui de ces auteurs catholiques, auxquels M. Jurieu impute pareillement de croire que le ministère des clefs appartient au peuple, et qu'il a droit d'en disposer. Ces auteurs ont pu penser tout au plus que les clefs, avec la parole et les sacrements, ont été données d'abord au corps universel de l'Église, afin que les clefs fussent exercées, la parole et les sacrements dispensés par les membres de ce corps qui seroient ordonnés pasteurs. Mais, encore une fois, comment peut-on s'imaginer que l'Église catholique ait souffert, sans user d'aucune censure, que quelques-uns de ses docteurs aient soutenu que le peupje a
t. / Cor., m, 22. — 2. Ephe»., rr, 11.
le droit de taire ses pasteurs , ce qui est renverser toute l'autorité de
cette Église, et faire triompher la protestante? Si Richer a dit que les clefs sont radicalement dans le corps de l'Église pour être administrées par les pasteurs, il a prétendu seulement que les clefs sont dans le corps de l'Église comme la vue est radicalement dans le corps humain, quoiqu'elle ne puisse être exercée que par les yeux. C'est ainsi qu'il s'est expliqué lui-même pour prévenir l'objection des protestants. Quoiqu'il suppose danc que les clefs sont radicalement dans le corps de 1 Église comme les sensations dans le corps humain, il ne s'ensuit pas de cette comparaison que le peuple puisse faire des pasteurs : tout au contraire, il ne le peut non plus que le corps humain ne sauroit se faire de nouveaux yeux et de nouvelles oreilles. C'est par la vie, dont il est la source et la racine, que ces organes exercent leurs sensations. Mais il ne peut par lui-même organiser aucun de ses membres ; il ne peut que se servir de ceux qui sont déjà organisés. De même le corps de l'Église . quoiqu'il soit la racine de la vie qui anime ses pasteurs comme ses organes, ne peut s'en faire de nouveaux; il ne peut que se servir de ceux que le Saint-Esprit aura formés par une légitime imposition des mains. On voit bien que cette manière de parler, quoique forcée, n'a rien de commun avec la doctrine des protestants. De plus, la faculté de théologie de Paris n'a jamais voulu l'approuver. Si M. Jurieu insiste encore après l'éclaircissement par lequel nous venons de montrer le sens naturel des paroles de saint Augustin, voici ce qui me reste à lui dire pour trancher sa difficulté. Il est constant que les clefs dont parle saint Augustin ne sont pas seulement celles que les pasteurs exercent dans tous les siècles, mais encore celles que les apôtres ont reçues de Jésus-Christ, et qu'ils ont transmises à leurs successeurs: car il n'y a point deux sortes de clefs. Il n'y a que celles que Jésus-Christ donna à saint Pierre et, en sa personne, à tous les autres pasteurs. Les clefs que les apôtres reçurent appartenoient donc au peuple fidèle, à la société des bons; et saint Pierre, qui les reçut, représentoit toute cette société à laquelle les clefs étoient données. Ainsi voilà les clefs et le mmistère des apôtres qui appartiennent au peuple. S'ensuit-il que le peuple pût disposer de l'apostolat, et qu'il eût aucune puissance de dégrader des apôtres ou d'en ériger de nouveaux? Non, sans doute. Les docteurs protestants reconnoissent que le ministère des apôtres venoit de Dieu, et non des hommes; qu'ils ne tenoient point leur puissance du peuple, mais qu'au contraire ils avoient sur le peuple une puissance établie indépendamment de tout homme. Il est vrai que ces docteurs ajoutent que cette puissance a fini avec le ministère personnel des apôtres, et que leurs successeurs n'ont eu qu'une puissance empruntée du peuple. Mais enfin les voilà obligés à expliquer saint Augustin comme nous l'expliquons sur les clefs. Ces mêmes clefs que les apôtres reçurent, et qu'ils ont transmises à leurs successeurs, sont celles dont saint Augustin dit qu'elles appartiennent au peuple; car il assure que saint Pierre, en les recevant, représentoit le peuple même. Pendant qu'elles étoient actuellement entre les mains des apôtres, elles appartenoient donc au peuple, et néanmoins le peuple n'avoit aucun droit de lei
transporter en d'autres mains que celles des apôtres. Il ne faut donc pas que M. Jurieu conclue que le peuple peut maintenant disposer des clefs à cause qu'elles lui appartiennent, puisque ces mêmes clefs appartenoient également au peuple du temps des apôtres, et qu'il n'en avoit pourtant pas la disposition. Il faut par nécessité que cet auteur avoue que les clefs étant données pour le peuple, c'est-à-dire pour lui ouvrir le ciel, elles lui appartenoient comme un instrument de son salut. Mais le ministère ou exercice de ces clefs étoit, en la personne des apôtres, indépendant du peuple, en faveur de qui Jésus-Christ l'avoit institué. Ce que M. Jurieu ne peut donc éviter de dire pour expliquer saint Augustin par rapport au temps des apôtres, nous n'aurons qu'à le lui répéter mot à mot pour la suite des siècles. Peut-on expliquer plus naturellement des passages qu'on nous objecte, que de les expliquer pour tous les temps comme ceux qui nous les objectent sont obligés eux-mêmes de les expliquer pour certains temps particuliers ? IN'est-il pas même plus simple et plus naturel de rendre cette explication générale et uniforme, que de vouloir qu'elle soit tantôt bonne et nécessaire, et tantôt absurde ?
Nous avons la même remarque à faire sur le sacerdoce d'Aaron. Sans doute ce ministère appartenoit au peuple juif, comme le ministère évangélique appartient au peuple chrétien. Il faut avouer néanmoins qu'il n'étoit pas à la disposition du peuple. Il étoit attaché, par l'institution divine, à la succession charnelle d'une famille. Que M. Jurieu explique cette institution comme il lui plaira, il faut toujours qu'il avoue que le peuple juif n'avoit aucune puissance de transférer ce ministère, quoiqu'il lui appartînt.
Ce que nous avons vu de saint Augustin sur les schismes et sur l'ordination des ministres, qui est un sacrement semblable au baptême, montre évidemment qu'il n'a pu penser, comme les protestants, que les clefs sont à la disposition du peuple. Sa dispute contre les donatistes, bien loin d'être la gloire de l'Église et le triomphe de la vérité, seroit un prodige d'extravagantes contradictions. Un seul mot l'auroit confondu, et toute l'Église avec lui. Les donatistes lui auroient dit : a Notre peuple étoit, selon vous, en plein droit de transférer le ministère sans ordination; à plus forte raison a-t-il pu perpétuer l'ancienne ordination dans la confédération qu'il a formée pour vivre dans une discipline plus pure et plus exacte. »
Ainsi nous expliquons quelques passages de saint Augustin pour tous les temps, comme M. Jurieu est obligé de les expliquer pour un certain temps; et nous les expliquons naturellement par les principes fondamentaux de toute la doctrine de saint Augustin même, au lieu que M. Jurieu impute à ce Père de s'être contredit comme un insensé.
Chàp. XII. — De V exemple des prêtres de l'ancienne loi.
n est temps d'examiner les exemples que M. Jurieu cite pour montrer qu'il y a eu des pasteurs sans ordination. Il sourient que le peuple de Dieu ayant toujours donné aux chefs des familles la commission de sacrifier pour tous, ils donnèrent ensuite à Dieu, en sortant d'Ég\^te, la tribu de Lévi, à la place des premiers-nés. Mais il auroit dû observer que Dieu dit expressément à Moïse : « J'ai pris les Lévites d'entre les enfants d'Israël pour tout premier-né'. » Et encore: alceuxmesont du tout donnés d'entre les enfants d'Israël. Je les ai pris pour moi, au lieu de.... tous les premiers-nés'. » Si le peuple les donne, c'est qu'il consent à l'ordre de Dieu qui les demande, qui les prend, et qui décide par sa vocation expresse. Pour les premiers-nés qui avoient été sacrificateurs jusqu'à Moïse, nous savons qu'ils l'étoient, sans savoir comment. Il paroît seulement que Dieu autorisoit leur sacrificature, et nos frères ne sauroient prouver qu'elle leur avoit été donnée par le peuple seul, sans aucune destination expresse de Dieu. Hâtons-nous d'examiner ce que M. Jurieu soutient touchant les Lévites. «La génération charnelle, dit-il, faisoit tout dans l'ancien sacerdoce; et par conséquent la consécration et l'ordination ne faisoient rien ou ne faisoient que fort peu de chose. » Dire que V ordination ne faisoit rien ou fort peu de chose, est une manière de parler bien vague et bien incertaine. Mais encore, comment prouve-t-il que l'ordination faisoit peu dechose^ ? l\ le suppose, sans se mettre en peine de le prouver. Voici poi\rtant une espèce de preuve qu'il tâche d'insinuer. « Ces cérémo- '^tes, dit-il, dans la suite, s'observoient quand on le pouvoit. mais on omettoit sans scrupule celles qu'il étoit impossible de pratiquer, par exemple l'onction, qui étoit la principale cérémonie du second temple, parce qu'on n'avoit plus de cette huile consacrée composée par Moïse, et que les Juifs ne se crurent pas assez autorisés pour en faire d'autre, n J'avoue que je ne sais point où est-ce que M. Jurieu a trouvé ce fait qu'il avance. Je ne connois point d'endroit de l'Écriture où il soit rapporté. Je n'ai pu le trouver dans Josèphe, seul historien digne de foi sur ces matières. Peut-être est-ce sur le témoignage de quelque rabbin, que M. Jurieu parle. Mais c'est un témoignage d'une autorité trop douteuse ; et peut-être est-ce aussi par cette raison qu'il a supposé le fait, sans oser citer ses témoins. Mais quand ce fait seroit véritable, qu'en pourroit-on conclure pour l'inutilité de l'ordination? l'onction étoit-elle la seule cérémonie ? n'y avoit-il pas la cérémonie de revêtir solennellement les prêtres de leurs habits, de leur faire mettre les mains sur la tête des victimes, de mettre du sang des victimes à l'oreille droite, au pouce de la main droite et du pied droit de ceui qu'on ordonnoit, de leur mettre en main la chair des victimes, avec les pains sacrés; enfin d'arroser du sang des victimes leurs personnes et leurs habits? Ainsi, quand même la tradition et la nécessité auroienî persuadé aux Juifs que l'onction n'étoit pas essentielle à l'ordination
i. iVum., m, 12. — 2. Ibid., vra, 16. — 3. Sust., o. 585.
de leurs prêtres, et qu'ils auroient pu la pouvoir omettre lorsque l'huile destinée à cet usage leur manquoit absolument, l'ordination auroitété néanmoins essentielle au sacerdoce, et elle auroit consisté dans les autres cérémonies que Dieu avoit prescrites. Mais pourquoi conclure comme fait M. Jurieu? « Si dans quelques circonstances de temps, dit-il, on n'avoit pu avoir de bêtes pour faire la cérémonie du sacrifice d'inauguration, l'héritier du souverain sacerdoce n'auroit pas laissé de se porter pour souverain sacrificateur. i> A entendre une décision si ferme, on croiroit que M. Jurieu sait, par des témoignages authentiques, que le corps de la synagogue avoit prononcé avant lui cette décision. Pour moi, qui ne veux point deviner, je me contente de dire que ce n'est point sur des conjectures, pour des cas qui ne sont jamais arrivés, qu'il faut décider. Il faudroit savoir quelle étoit la tradition sur ce sacrifice, pour savoir s'il étoit essentiel à la consécration des prêtres, ou non. Mais enfin tout cela ne va point à prouver qu'on pût omettre entièrement la cérémonie de consacrer les prêtres. Quoiqu'ils fussent désignés par la génération charnelle, il se s'ensuit pas que la consécration ne fût point nécessaire. Parmi nous, outre l'élection et la désignation des prêtres et des évêques, il faut encore une consécration. Qui a dit à M. Jurieu que les Juifs ne raisonnoient pas sur la succession chamelle comme nous raisonnons sur les élections et sur les nominations qui désignent des évêques? Enfin, quand même la génération charnelle auroit tout fait pour le sacerdoce dans l'ancienne loi, et que la consécration n'eût été qu'une simple cérémonie (chose dont M. Jurieu ne donnera jamais ombre de preuve) , qu'auroit-il gagné ? Quand on supposeroit que tous les enfants d'Aaron naissoient prêtres de cette alliance charnelle et typique sans avoir besoin d'aucune cérémonie, cette doctrine, tout insoutenable qu'elle est, prouveroit seulement que la chair faisoit tout dans une alliance charnelle où Dieu avoit attaché formellement par sa loi le sacerdoce à la naissance. S'ensuivroit-il que dans l'alliance spirituelle et véritable, où l'Écriture n'attache jamais le sacerdoce qu'à l'imposition des mains des pasteurs, on puisse devenir pasteur sans cette imposition des mains ?
M. Jurieu ne se contente pas d'avoir voulu deviner ce qui n'est ni dans l'Écriture ni dans la tradition pour le sacrifice d'inauguration chez les Juifs; il veut encore supposer que « le peuple juif, par l'ordre de Dieu , avoit remis le droit de la sacrificature à la famille d'Aaron et à la tribu de Lévi '. » C'est pourquoi il conclut en ces termes avec la même certitude que s'il l'avoit lu dans la loi : a Aussi est-il indubitable que si dans la famille dAaron la race masculine fût venue à manquer, le peuple seroit rentré en possession de son droit. » Mais où est donc cette cession de la sacrificature faite par le peuple, que M. Jurieu nous cite avec tant d'assurance ? Dieu avoit-il besoin de cette cession pour faire des prêtres? Le sacrifice ne lui appartenoit-il pas plus qu'au peuple? Puisque c'étoit son culte, n'étoit-ce pas à lui qu'il appartenait d'en confier les fonctions à ceux qu'il en vouloit honorer ?
* Syst., p. 585 et 586.
Pourquoi donc ces détours forcés? pourquoi dire que Dieu a kjmmandé
au peuple de confier la sacrificature aux enfants d'Aaron , quoique ce commandement ne se trouve ni écrit ni insinué en aucun lieu? et pourquoi ne dire pas naturellement comme nous, selon l'Écriture , que Dieu a confié les fonctions de son culte à ceux qu'il a choisis luimême? a Nul ne donne à soi-même l'honneur du sacerdoce; mais c'est celui qui est appelé de Dieu, comme Aaron'. » Saint Paul ne dit pas, c'est celui qui est appelé des hommes pour exercer leur droit par le commandement de Dieu; mais absolument et immédiatement, qui est appelé de Dieu.
Je ne m'étonne pas que M. Jurieu ait eu recours à une explication si éloignée de toute preuve. Il a senti qu'il en avoit besoin ; il lui a paru trop dangereux de reconnoître que le peuple juif n'avoit aucun droit de disposer de son ministère , quoique ce ministère fût pour ce peuple. Cet exemple est trop fort pour le ministère nouveau; l'ancien, qui n'étoit qu'une ombre de la vérité , a demandé une vocation immédiatement divine : et nous croirions que le ministère de Jésus-Christ ne seroit qu'une simple commission du peuple, que chaque confédération, selon sa police, pourroit donner et révoquer à son gré? De telles idées font horreur. M. Jurieu tâche de les adoucir en disant que a le peuple juif, par l'ordre de Dieu, avoit remis le droit de sacrificature à la famille d'Aaron. » Mais comme il sent aussi qu'il est plus facile de supposer la chose d'un ton de confiance pour les gens qui le croient sur sa parole, que de la prouver, il emploie en cette occasion les termes les plus affirmatifs. » Aussi est-il indubitable, dit-u, que si dans la famille d'Aaron la race masculine fût venue à manquer, le peuple seroit rentré en possession de son droit. » Pourquoi chercher des cas que Dieu avoit prévu qui n'arriveroient jamais? Si cette défaillance de la race masculine d'Aaron eût dû arriver, Dieu l'auroit prévue, et auroit marqué ce qu'il auroit fallu faire en ce cas pour perpétuer le sacerdoce. Supposé même que Dieu n'eût pas voulu le marquer expressément d'abord dans la loi et dès l'institution du sacerdoce, il auroit dans le temps du besoin suscité des hommes pleins de son esprit qui n'auroient pas décidé d'eux-mêmes, comme M. Jurieu le fait quand il dit: « Aussi est-il indubitable que le peuple seroit rentré dans son droit. » Il auroit suscité des hommes qui l'auroient consulté, et qui auroient attendu sa révélation sur ces cas indécis par la loi, comme Moïse consulta Dieu sur l'héritage des filles de Salphaad, sur l'homme qui amassoit du bois au jour du sabbat: et sur plusieurs autres questions, touchant lesquelles il n'y avoit rien d'écrit. Quoiqu'elles fussent moins importantes que celle du sacerdoce ne l'eût été. Moïse ne crut pas pouvoir dire : H est indubitable. Au contraire, il douta humblement, et attendit la décision expresse d'en haut.
Si M. Jurieu veut encore revenir à ses premiers-nés qui offroient les sacrifices avant la loi de Moïse, deux choses doivent l'arrêter : l'une, qu'il y a une extrême différence entre le culte de la loi de nature, où
les familles étoient libres d'offrir une portion de leurs biens à Dieu par les mains de leur chef, auquel ils appartenoient, et un culte public que Dieu institue dans une loi écrite. Ce que les hommes font d'eux-mêmes peut être fait comme ils le jugent convenable; mais ce que Dieu institue solennellement dépend uniquement de son institution, et ne dépend point du choix des hommes : tout ce qui leur reste à faire, c'est d'obéir sans raisonner, et de n'outrepasser jamais le pouvoir que l'institution leur accorde.
L'autre remarque à faire est que si les aînés des familles étoient sacrificateurs sous la loi de nature, M. Jurieu n'est point en droit de supposer que cette disposition si sage et si digne de Dieu ne venoit pas de lui. Sans doute dans ces temps où les visions célestes étoient si communes parmi les justes, Dieu avoit fait voir qu'il approuvoit ce culte; et ce n'est point à nous à en donner des preuves, comme nous en demandons à M. Jurieu de ce qu'il avance : car, quoique nous ayons raison de lui demander des preuves littérales de ce qu"il attribue à la loi écrite par Moïse, il auroit tort de nous demander quelque chose d'écrit pour les circonstances du culte sous la loi de nature, qui n'a jamais été écrite. Enfin il est certain que le détail du culte pratiqué sous cette loi de nature n'étant ni écrit ni connu à notre siècle, M. Jurieu ne peut en tirer aucun avantage.
Pour les prophètes dont les protestants nous opposent le ministère, nous répondons que plusieurs d'entre eux étoient lévites ou prêtres, comme Samuel et Jérémie; et que ceux qui ne l'étoient pas, prouvoient leur ministère extraordinaire par l'accomplissement de leurs prophéties et par leurs miracles. La règle qu'ils donnoieut eux-mêmes pour connoître les vrais prophètes, étoit de voir si leurs prédictions s'accomplissoient. Leurs œuvres toutes divines rendoient témoignage d'eux.
Mais quoiqu'ils eussent une mission si miraculeusement autorisée, ils n'étoient pourtant donnés au peuple que pour l'exhorter et le consoler. Le ministère ordinaire n'étoit point interrompu. Jamais ils n'entreprenoient de le redresser en faisant de nouveaux prêtres; jamais ils ne songèrent à combattre la doctrine que la synagogue enseignoit alors. Ils condamnèrent seulement, de concert avec elle, l'idolâtrie et les autres égarements où beaucoup de particuliers tombaient contre leur propre foi. Que les réformateurs protestants nous montrent une mission aussi miraculeuse que celle des prophètes. Encore faudra-t-il qu'ils se contentent, comme eux, de travailler simplement à la réformation des abus, des vices et des erreurs des particuliers, sans contredire le corps de l'Église sur les points de foi, et sans changer l'ancien ministère.
M. Jurieu compte encore un exemple qui nous est contraire : celui de Jésus-Christ et de ses apôtres, qui, n'ayant point reçu l'ordination judaïque, prêchoient dans les synagogues sans que le peuple juif, si cérémouieux, s'y opposât. Mais que veut-il prouver par là? que les Juifs croyo.ent que tout particulier pou~oit s'ériger en pasteur au préjudice du ministère ordinaire? Il n'osero't leur imputer cette doctrine. Il doit donc reconnoître que c'étoit quelque autre raison qui faisoit qu'on écoutoit Jésus - Christ et ses apôtres dans les synagogues. Pour Jésus-
Christ, ses miracles le faisoi entregarder comme un prophète, a Un grand prophète, disoient-ils', s'est élevé parmi nous. » Pour les apôtres, nous ne voyons pas qu'on leur ait indifféremment déféré la parole. Saint Paul et saint Barnabe, qu'on laisse parler', avoient quelque chose de particulier. L'un étoit lévite; l'autre, nourri aux pieds de Gamatiel, s'étoit acquis une grande autorité dans les synagogues, et pouvoit même être docteur de la loi. Tout cela entre dans la mission ordinaire. Mais n'estil pas naturel de croire que quand il n'étoit question que de chercher le sens de l'Écriture ou de s'édifier les uns les autres par quelque exhortation, le grand prêtre ou le président de la synagogue invitoit les personnes éclairées, surtout les étrangers, à communiquer à l'assemblée ce qui les édifioit ? Quel rapport avoit cette fonction de charité avec le ministère sacerdotal? Cet usage convenoit fort aux apôtres, dont les miracles et les vertus ne montroient rien que de prophétique et d'extraordinaire. Les peuples en étoient frappés. Les prêtres et les docteurs même vouloient les examiner et les éprouver jusques à ce que la synagogue les eût absolument rejetés. Mais enfin la liberté qu'on leur donna de parler pour savoir s'ils étoient de vrais prophètes extraordinairement suscités, ne peut montrer qu'on déférât le ministère de la parole, et moins encore celui du sacrifice, à tous ceux qui entreprenoient l'exercice du ministère sacré.
Chap. XIII. — Des exemples de l'Histoire ecclésiastique.
M. Jurieu nous objecte qu'à la naissance de l'Église les disciples dispersés a âlloient çà et là annonçant la parole de Dieu. Il n'y a pas d'apparence, ajoute-t-il, que tous ces dispersés eussent reçu l'ordination. » Remarquez que l'histoire sacrée fait seulement entendre que cette dispersion servit à répandre l'Évangile, parce que les dispersés le publièrent. Elle ne dit pas que tous l'annoncèrent : il suffit qu'un grand nombre d'entre eux l'ait fait. Et comment M. Jurieu sait-il que tous ceux qui le firent n'étoient point ordonnés? Si on dispersoit maintenant dans des pays infidèles les peuples catholiques qui composent nos Églises, sans doute nos chrétiens dispersés annonceroient çà et là Jésus-Christ: mais s'ensuit-il que le peuple usurperoit la fonction de nos pasteurs? Non. Cette expression seroit véritable dans toute la rigueur de la lettre, pourvu que nos pasteurs, dispersés avec leurs peuples, prêchassent l'Évangile dans les nations infidèles où ils seroient réfugiés. On dit communément : a Les catholiques disent la messe tous les jours. » 11 ne s'ensuit pas que tous les catholiques la disent; cette expression signifie seulement qu'elle est dite tous les jours chez les catholiques par ceux qui sont prêtres. De plus, comment peut-on nous objecter ce qui est conforme à nos principes et à notre usage le plus vulgaire? Selon ces principes et cet usage, les simples laïques ont pu annoncer la parole de Dieu dans les lieux où ils se réfugioient. Il ne faut point être pasteur parmi nous pour catéchiser; des laïques et même des femmes