Réponse aux Préjugés, p
s'il est véritablement divin, on ne peut supposer que Jésus-Christ le donne à l'élu du peuple qu'après avoir prouvé, par son institution expresse et formelle, que Jésus-Christ a promis son droit au peuple et qu'il a attaché sa mission au choix populaire, indépendamment de l'ordination des pasteurs; car le peuple n'a aucun droit naturel de disposer de ce qui est divin. Soit donc que la commission divine soit attachée à l'ordination, comme l'Église catholique le croit; soit qu'elle soit attachée au choix du peuple, comme les protestants le prétendent, il est toujours également certain qu'il faut un titre positif, puisqu'il s'agit, non pas d'un droit naturel et commun, mais d'un don purement gratuit et dont l'application dépend uniquement de la volonté de Dieu, suivant qu'elle est marquée dans l'institution du ministère. Pour nous, il nous est facile de montrer que la mission divine est attachée à l'imposition des mains, lorsqu'elle est faite par les pasteurs ordinaires qui ont succédé aux apôtres. L'autorité donnée par saint Paul à Timothée et à Tite, d'établir des pasteurs par l'imposition de leurs mains, est décisive. Mais en quel endroit de l'Écriture montrerat-on que la commission divine est attachée à l'élection populaire, sans l'imposition des mains des anciens pasteurs?
Remarquez qu'il y a deux choses dans le culte chrétien : d'un côté, la prière et l'offrande au nom de tout le peuple; de l'autre, l'administration de la parole et des sacrements au nom de Dieu. Le pasteur est entre Dieu et les hommes, et ce n'est que par là que les pasteurs représentent Jésus-Christ, qui est le grand pasteur des brebis ' et le souverain médiateur entre le ciel et la terre. Ces hommes qui représentent le médiateur, et qui entrent dans sa fonction, doivent donc être établis par les deux extrémités qu'ils réunissent; ou, pour mieux dire, Dieu, par son souverain domaine sur ses créatures, conSe à ,qui il lui plaît la puissance de réconcilier les hommes avec lui. Il n'appartient qu'à lui seul de mettre sa parole dans la bouche d'un homme mortel, pour parler en son nom. S'il n'étoit question que de prier et d'offrir les fruits de la terre, le peuple pourroit choisir certains hommes pour prononcer la prière commune au nom de tous, et pour présenter à Dieu les offrandes de l'assemblée : encore même faudroit-il que Dieu eût fait entendre qu'il l'agréeroit; car telle est sa grandeur, qu'il forme lui-même ceux qui doivent avoir accès auprès de lui. C'est donc à lui à choisir les envoyés mêmes du peuple. A combien plus forte raison faut-il qu'il établisse ses propres envoyés vers le peuple ! « Nous faisons , dit saint Paul*, la fonction d'ambassadeur pour Jésus-Christ, c'est-à-dire d'envoyés de Dieu; comme Jésus-Christ, que nous représentons, est le grand envoyé. Ainsi l'homme doit regarder les pasteurs comme les ministres de Jésus-Christ, et les dispensateurs de ses mystères 3. x> Ces envoyés sont donc aussi dépositaires et dispensateurs, o Gardez le dépôt . » dit saint Paul à Timothée *, C'est le dépôt de Dieu , et non des hommes; car c'est la doctrine, la parole et la grâce même de Jésus-Christ. Ce n'est pas un ministère nu et inefficace, un minis-
i. Hebr., xm, 20.— 2. // Cor., v, 20. — 3. Z Cor.,iv, l.— 4. I Tim., vi, 20.
tère qui se borne à l'instruction, à l'exhortation et à la correct. on fraternellei c'est un ministère qui régénère et nourrit réellement les chrétiens. Voici comment l'Eglise protestante parle elle-même dans la forme d'administrer le baptême : a Toutes ces grâces nous sont conférées quand il lui plaît de nous incorporer en son Église, par le baptême. ^ Dans la suite elle ajoute que Dieu a nous distribue ses richesses et ses bénédictions par ses sacrements. » Elle demande à Dieu de « remettre à l'enfant le péché originel, duquel est coupable toute la lignée d'Adam; et puis après de le sanctifier par son esprit. » Dans la section 49 du catéchisme, ils parlent ainsi : a II est certain qu'au baptême la rémission de nos péchés nous est offftrte, et nous la recevons, o Et ensuite : a Nous sommes là revêtus de Jésus-Christ, et y recevons son esprit, » Et encore : « Ainsi nous recevons double grâce et bénéfice de notre Dieu, au baptême. » Leur discipline parle de même. Aussi les plus éclairés d'entre eux conviennent-ils que le baptême n'est pas une simple cérémonie, ni un signe vide et inefficace, mais qu'il s'y opère une réelle régénération. Pour l'eucharistie , ils y admettent tous une nourriture réelle, et ils ne trouvent point de termes trop forts pour l'exprimer. Voilà donc la dispensation de la grâce même qui, selon les protestants, est renfermée dans Tadministration des sacrements.
En vérité, peut-on dire que l'homme fidèle a un droit naturel de faire parler Dieu par qui il lui plaît, et de se faire le dispensateur de ses grâces, de lier et de délier, de remettre et de retenir ici-bas, avec une puissance que le ciel même confirme? Les clefs du royaume des cieux sont-elles à lui comme l'héritage de ses pères? Au moins pour cet héritage terrestre, il faut qu'il établisse son droit par quelque titre positif, ou par une possession paisible et reconnue. Pour nous, il nous est aisé de montrer dans les Écritures la mission des pasteurs attachée à l'imposition des mains des autres pasteurs. C'est aux protestants à montrer de même leurs titres, et à faire voir par les Écritures la mission divine attachée à l'élection populaire, sans aucune imposition des mains des pasteurs.
Mais, dira-t-on, n'est-ce point une équivoque sur laquelle roule votre raisonnement? Les protestants, en alléguant le droit naturel des peuples, ne prétendent pas exclure la grâce; ils disent seulement que les fidèles, sur le titre de leur élection, c'est-à-dire par la grâce qu'ils ont reçue gratuitement, ont un droit de pourvoir, par l'établissement des pasteurs, à leurs besoins spirituels. Ainsi ce droit naturel n'est pas un droit de la nature humaine sans grâce, mais, au contraire, une suite nécessaire et comme naturelle de la grâce de l'élection.
J'entends la doctrine des protestants comme ils l'entendent euxmêmes. Je sais qu'ils n'attribuent à Thomme fidèle le droit naturel d'établir ses pasteurs qu'en tant qu'il est fidèle, et qu'il agit sur le titre de smu élection; mais je soutiens que les fidèles, en tant que fidèles même, n'ont reçu de Dieu aucun droit de disposer du mini-tère par leur autorité propre. Mais, dit-on, ils en ont besoin; donc ils en peuvent disposer par leur autorité propre : la conséquence est mauvaise.
Dieu veut pourvoir à leurs besoins, non en leur laissaot l'autorité d'y pourvoir comme ils l'entendront, mais en établissant des movens qui tiennent toujours ses fidèles dans sa dépendance, et qui les attachent aux règles de sa providence sur son Église. Ainsi il pourvoira au besoin qu'ils ont d'avoir des pasteurs : mais c'est par des moyens qui seront toujours en sa main. Que les protestants ne disent donc plus a Nous avons besoin de l'eucharistie; il faut qu'il y ait quelqu'un à qui nous puissions demander et la sainte parole, et la déclaration authentique de la rémission de nos péchés, et le baptême de nos enfants, et les autres choses nécessaires pour faire une Bglise chrétienne : or, nous ne voyons plus de ministres sur la terre dont nous puissions tirer tous ces secours : donc nous en allons établir d'autres et déposer tous ceux qui sont en place.» Ce raisonnement est visiblement fauxcar, ou les protestants supposent que Dieu veuille quelquefois laisser ses fidèles sans ces secours ordinaires, ou ils supposent qu'il ne le voudra jamais. S'ils croient que Dieu veuille quelquefois laisser ses fidèles sans le secours des sacrements et des autres moyens ordinaires qu'il a établis, qu'ont-ils à dire contre sa volonté? 11 faut qu'ils se passent de ce que Dieu veut positivement cesser de leur donner. Mais si cette supposition leur paroît absurde et contraire aux promesses de Jésus-Christ; s'ils croient qu'il ne voudra jamais que son Église manque des moyens ordinaires qu'il a établis pour la soutenir et pour la conduire dans ses voies, ils doivent compter parmi ces moyens l'établissement légitime et successif des pasteurs, et ne pas croire qu'ils puissent jamais manquer au peuple de Dieu. Ainsi, loin de conclure comme ils font : a Nous en manquons, donc il faut en faire, et Dieu nous en a donné le pouvoir; » ils doivent dire au contraire : a Nous ne voyons en nul endroit de l'Écriture que Dieu nous ait donné ce pouvoir, nous ne l'avons donc pas; et, si une fois la légitime succession des pasteurs nous manque, il ne nous reste aucun moyen de la rétablir : nous nous sommes donc trompés quand nous avons cru qu'elle nous a manquéet nous avons accusé Dieu d'avoir, contre sa prome se, destitué son Église des moyens ordinaires qu'il a établis pour la conduire. »
Faisons une autre supposition. L'Écriture est un moyen ordinaire pour conduire le peuple de Dieu; et les protestants doivent croira, selon leurs principes, que ce moyen est bien plus nécessaire au peuple fidèle que le ministère des pasteurs. S'il étoit arrivé que toutes les Bibles du monde eussent été brûlées pendant la persécution de Dioclétien, qui fit de si grands efforts pour abolir les livres divins, le peuple fidèle eût-il été en droit, par son élection, défaire une nouvelle Écriture? Non, sans doute. Qui oseroit hésiter là-dessus? Il n'y a ni besoin extrême, ni élection, ni droit naturel des fidèles pour se nourrir de la parole de Dieu, qu'on puisse alléguer. Il n'y a qu'une voie pour composer les Écritures, qui est que Dieu suscite et inspire miraculeusement des écrivains. Ou Dieu ne permettra jamais qu'elle se perde, ou bien, si elle étoit perdue, et s'il vouloit la renouveler, il inspireroit miraculeusement de nouveaux prophètes et de nouveaux apôtre? pour la rétablir. De même, supposé que nous ne connoissions par ses Écri-
tures qu'nne seule manière de perpétuer le ministère, qui est la succession par l'imposition des mains des pasteurs, quelque besoin que les élus aient du ministère, quand même il seroit éteint, ils ne pourroient le ressusciter. C'est pourquoi, ou Dieu ne permettra jamais que le ministère successsif s'éteigne , ou, s'il le permettoit, il susciteroit et inspireroit miraculeusement des hommes extraordinaires, comme les apôtres, pour le renouveler. Mais puisqu'il faut réfuter les protestants par les exemples mêmes qu'ils allèguent, comparons les pasteurs avec les magistrats. Observons seulement que l'Etat de l'Église n'est pas une république où les hommes, pleinement libres, font eux-mêmes leurs lois et en commettent l'autorité à qui il leur plaît; mais un État monarchique, où Jésus-Christ, roi immortel des siècles, donne des lois et charge qui il lui plaît de gouverner par ces lois les peuples.
Je suppose un prince qui a fondé une ville dans son royaume : il oblige ceux qu'il assemble pour en être les citoyens, à vivre sous la conduite de certains magistrats qu'il établit: et en leur accordant de grands privilèges, il leur commande de demeurer soumis à ces magistrats. Quoique ces citoyens aient besoin de magistrats, quoiqu'on qualité de citoyens ils semblent avoir un droit naturel pour se policer, il est certain néanmoins qu'ils n'ont aucun droit ni de changer leurs magistrats ni d'en créer de nouveaux. C'est ce qui est arrivé dans la formation de l'Église; car Jésus-Christ a établi l'autorité des pasteurs et a recommandé de leur obéir, en disant sans restriction : «Qui vous écoute, m'écoute '. » Et encore : « Si quelqu'un n'écoute l'Église, » c'est-àdire le corps des pasteurs qui parlent avec autorité d'en haut, « qu'il soit comme un païen et un péager 2. » Continuons notre supposition. Si ces anciens magistrats viennent à leur manquer, à moins que le prince, en créant les magistratures, n'ait donné un titre formel et positif aux citoyens pour les pouvoir remplir, la qualité de citoyens que le prince leur a accordée, et le devoir qu'il leur a imposé d'obéir à ces magistrats, marque seulement que le prince s'engage à ne les laisser jamais sans magistrats qui aient son autorité pour les conduire; mais elle ne renferme point une permission d'établir eux-mêmes ces magistrats. Voilà ce qu'on est obligé de dire du magistrat, qui est l'homme du roi; et voilà ce que la réforme refuse de dire du pasteur, qui, selon saint Paul s, est Vhomme de Dieu. Encore y a-t-il une extrême différence à observer en général entre la religion et la police d'une ville soumise à un prince. La police est l'exercice d'un droit naturel à tous les peuples, qui précède tous les droits de souveraineté que les princes peuvent avoir acquis ou avoir reçus par la concession ou par le consentement des peuples mêmes. Ainsi le peuple, pour le cas des besoins extrêmes, demeure en possession de sa liberté naturelle. Tout au contraire, dans la religion, il n'y a rien qui ne "soit une pure et expresse concession de Jésus-Christ, qui est notre roi; le fidèle n'a aucun droit naturel qui ait précédé l'autorité de Jésus-Christ. En tant que fidèle même, il n*a aucun droit aux grâces : tout est pure grâce