Apud Cicer.., Epist. ad Lrulum, Epist. xvi
II y a une bienséance à garder pour les paroles comme pour les habits. Une veu?e désolée ne porte point le deuil avec beaucoup de broderie, de frisure et de rubans. Un missionnaire apostolique ne doit point faire de la parole de Dieu une parole vaine et pleine d'ornements affectés. Les païens mêmes auroient été indignés de voir une comédie si mal jouée.
Ut ridentibus àrrident, ita flentibus adflent Humani vultus. Si vis me flere, dolendum est Primum ipsi tibi ; tune tua me infortunia Ixdent, Telephe, vel Peleu : maie si mandata loqueris, Aut dormitabo, autridebo. Tristia mœstum Vultum verba décent '.
Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la foible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole : c'est un art très-sérieux, qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un déclamateur feroit d'efforts pour m'éblouir par les prestiges de son discours, plus je me révolterois contre sa vanité: son empressement pour faire admirer son esprit me paroîtroit le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux, qui me parle pour moi, et non pour lui; qui veuille mon salut, et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier, qui fait de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes.
Je prends pour juges de cette question les païens mêmes. Platon ne permet, dans sa république, aucune musique avec les tons efféminés des Lydiens; les Lacédémoniens excluoient de la leur tous les instruments trop composés qui pouvoient amollir les cœurs. L'harmonie qui no va qu'à flatter l'oreille n'est qu'un amusement de gens foibles et oisifs; elle est indigne d'une république bien policée; elle n'est bonne qu'autant que les sons y conviennent au sens des paroles, et que les paroles y inspirent des sentiments vertueux. La peinture, la sculpture et les autres beaux-arts doivent avoir le même but. L'éloquence doit sans doute entrer dans le même dessein; le plaisir n'y doit être mêlé
i. Horat., De art. poét. v. 101-106.
On rit avec les fous ; près des infortunes
On pleure : tant l'exemple a de force et de charmes '
Pleurez, si vous voulez faire couler mes larmes
Acteurs qui retracez des héros malheureux,
Je ris ou je m'endors au milieu de vos jeux,
Si le style contraste avec le personnage:
Le style doit changer ainsi que le visage :
Le chagrin paroit-il sur le front de l'acteur,
ï! faut que son discours respire la douleur. Daru
que pour faire le contre-poids des mauvaises passions, et pour rendre la vertu aimable.
Je voudrois <]u'un orateur se préparAt longtemps en général, pour acquérir un fonds de connoissances et pour se rendre capalile de faire de lions ouvrages. Je voudrais que celle préparation générale le mît en état de se préparer moins pour chaque discours particulier. Je voudrais qu'il fût naturellement très-sensé et qu'il ranienAt loui au bon sens, qu'il fît de solides études, qu'il s'exerçât à raisonner avec justesse et exactitude, se défiant de toute subtilité. Je voudrais qu'il se défiât de son imagination, pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qu'il fondât chaque discours sur un principe indubitable, dont il tirerait les conséquences naturelles.
Scribendi recte sapere est et principium et fons. Item tibi Socralicx poterunl ostendere chart.r : Verbaque prorisam rem non invita sequentur. Qui didicit patrix quid debeat, et quid amicis, etc.1
D'ordinaire, un déclamateur fleuri ne connoît point les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangélique pour perfectionner les moeurs. Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingé; ieux. Ce qui lui manque le plus est le fond des choses, il sait parler avec grâce, sans savoir ce qu'il faut dire; il énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop orné.
Au contraire, le véritable orateur n'orne son discours que de vérités lumineuses, que de sentiments nobles, que d'expressions fcrtes, et proportionnées à ce qu'il tâche d'inspirer; il pense, il sent, et la parole suit. « Il ne dépend point des paroles, dit saint Augustin 2; mais les parole- dépendent de lui. » Un homme qui a l'âme forte et grande, avec quelque facilité naturelle de parler et un grand exercice, ne doit jamais craindre que les termes lui manquent; ses moindres discours auront des traits originaux que les déclamateurs fleuris ne pourront jamais imiter. Il n'est point esclave des mots, il va droit à la vérité; il siit que la passion est comme l'âme de la parole. Il remonte d'abord au premier principe sur la matière qu'il veut débrouiller; il met ce principe dans son premier point de vue; il le tourne et le retourne, pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrants; il descend jusqu'aux dernières Conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout : elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité ~ui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter les répétitions qu'on peut épargner au lecteur; mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il
t. Horat., De art- poel., v. 309-312.
Le bon sens des beaux vers est la source première.
Poètes, de Socrate apprenez à penser,
Vous parviendrez sans peine à vous bien énoncer.
L'écrivain qui connoit les sentiments d'un frère,
Les droits de l'amitié, la tendresse d'un père, etc. i daru.
X De doct. chriit , lifo. tv, n. 61, p. 90.
est essentiel de ramener souvent l'auditeur au point qui décide lui seul de tout. •
Il faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe. De ce principe, comme du centre, se répand la lumière sur toutes les parties de cet ouvrage; de même qu'un peintre place dans son tableau le jour, en sorte que d'un seul endroit il distribue à chaque objet son degré de lumière. Tout le discours est un; il se réduit à une seule proposition mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu'on voit d'un seul coup d'oeil l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand toutes les rues sont droites, égales et en symétrie. Le discours est la proposition développée; la proposition est le discours en abrégé.
Denique sit quodvis simplex duntaxat et unum '.
Quiconque ne sent pas la beauté et la force de cette unité et de cet ordre n'a encore rien vu au grand jour; il n'a vu que des ombres dans la caverne de Platon. Que diroit-on d'un architecte qui ne sentiroit aucune différence entre un grand palais dont tous les bâtiments seraient proportionnés pour former un tout dans le même dessin, et un amas confus de petits édifices qui ne feroient point un vrai tout, quoiqu'ils fussent les uns auprès des autres? Quelle comparaison entre ïd Colisée et une multitude confuse de maisons irrégulières d'une ville ! Un ouvrage n'a une véritable unité que quand on ne peut rien ôter sans couper dans le vif; il n'a un véritable ordre que quand on ne peut en déplacer aucune partie sans affoiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout. C'est ce qu'Horace explique parfaitement :
nec lucidus ordo
Ordinis haec virtus erit et Venus, avt ego fallor, Vt jam nunc dical jam nunc debentia dici , Pleraque différât, et pracsens in tempus omittat '■'.
Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne possède pas assez sa matière ; il n'a qu'un goût imparfait et qu'un demi-génie. L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit ■ quand l'ordre, la justesse, la force et la véhémence se trouvent réunis, le discours est parfait. Mais il faut avoir tout vu, tout pénétré et tout embrassé pour savoir la place précise de chaque mot : c'est ce qu'un déclamateur livré à son imagination et sans science ne peut discerner.
.1. Horat., De art. poel., v. 23.
Il faut que tout ouvrage, à l'unité fidèle,
De la simplicité nous offre le modèle. Daru.
•2. Ibid., v. 41-44.
Choisit-on bien, on trouve avec facilité L'expression heureuse, et l'ordre, et la clarté. ♦
L'ordre, à mes yeux, Pisons, est lui-même uik> grâce : L'esprit judicieux veut tout voir à sa place. Daru.
Isocrate est doux, insinuant, plein d'élégance: mais peut-on le comparer à Homère? Allons plus loin : je ne crains pas de dire que Déraosthène me paroît supérieur àCicéron. Je proteste ipie personne n'admire C.icéron plus que je fais : il embellit tout ce qu'il louche, il fait Honneur à la parole, il fait des mots ce qu'un autre n'en sauroit faire. 1 a je ne sais combien de sortes d'esprit, il est môme court et véhé ment toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina, contre Verres . contre Antoine. Mais on remarque quelque parure dans son discours . l'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit ; l'orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas et ne se laisse pas oublier. Démosihène paroît sortir de soi et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau, il le fait sans y penser; il est au-dessus de l'admiration Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie; c'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer, parce qu'on est saisi; on pense aux choses qu'il dit, et non à ses paroles. On le perd de vue; on n'est occupé que de Philippe, qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs; mais j'avoue que je suis moins touché de lart infini et de la magnilique éloquence de Cicéron que de la rapide simplicité de Démosthène.
L'art se décrédite lui-même; il se trahit en se montrant : «Isocrate, lit Longin1, est tombé dans une faute de petit écolier.... Et voici par >ù il débute : Puisque le discours a naturellement la vertu de rendre les choses grandes petites, et les petites grandes; qu'il sait donner les grâces de la nouveauté aux choses les plus vieilles, et qu'il fait par'ottre vieilles celles qui sont nouvellement faite*. Est-ce ainsi, dira quelqu'un, ô Isocrate, que vous allez changer toutes choses, à l'égard îles Lacédémoniens et des Athéniens? En faisant de cette sorte l'éloge du discours, il fait proprement un exorde pour avertir ses auditeurs de ne rien croire de ce qu'il va dire. » En effet, c'est déclarer au monde que les orateurs ne sont que des sophistes, tels que le Gorgias de Platon et que les autres rhéteurs de la Grèce, qui abusoient de la parole pour imposer au peuple.
Si l'éloquence demande que l'orateur soit homme de bien, et cru tel. pour toutes les affaires les plus profanes, à combien plus forto raison doit-on croire ces paroles de saint Augustin sur les hommes qui r.e doivent parler qu'en apôtres! o Celui-là parle avec sublimité, dont la vie ne peut être exposée à aucun mépris. » Que peut-on espérer des discours d'un jeune homme sans fonds d'étude, sans expérience, sans réputation acquise, qui se joue de la parole, et qui veut peut-être faire fortune dans le ministère où il s'agit d'être pauvre avec Jésus-Christ, de porter la croix avec lui en se renonçant, et de vaincre les passions des hommes pour les convertir?
Je ne puis me résoudre à finir cet article sans dire un mot de l'éloquence des Pères. Certaines personnes éclairées ne leur font pas une exacte justice. On en juge par quelque métaphore dure de Tertullien, par quelque période enflée de saint Cyprien, par quelque endroit ob-