‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 114 sur 183 · Du sublime, chap. xxxi · texte numérisé non relu

Du sublime, chap. xxxi

scur de saint Ambroise, par quelque antithèse subtile et rimée de saint Augustin , par quelques jeux de mots de saint Pierre Chrysologue. Mais il faut avoir égard au goût dépravé des temps où les Pères ont vécu. Le goût commençoit à se gâter à Rome peu de temps après celui d'Auguste. Juvénal a moins de délicatesse qu'Horace; Sénèque le Tragique et Lucain ont une enflure choquante. Rome tomboit; les études d'Athènes même étoient déchues quand saint Basile et saint Grégoire de Nazianze y allèrent. Les raffinements d'esprit avoient prévalu. Les Pères, instruits par les mauvais rhéteurs de leur temps, étoient entraînés dans le préjugé universel : c'est à quoi les sages mêmes ne résistent presque jamais. On ne croyoit pas qu'il fût permis de parler d'une façon simple et naturelle. Le monde étoit, pour la parole, dans l'état où il seroit pour les habits, si personne n'osoit paraître vêtu d'une belle étoffe sans la charger de la plus épaisse broderie. Suivant cette mode, il ne falloit point parler, il falloit déclamer. Mais si on veut avoir la patience d'examiner les écrits des Pères, on y verra des choses d'un grand prix. Saint Cyprien a une magnanimité et une véhémence qui ressemblent à celle de Démosthène. On trouve dans saint Chrysostome un jugement exquis, des images nobles, une morale sensible et aimable. Saint Augustin est tout ensemble sublime et populaire; il interroge, il se fait interroger, il répond; c'est une conversation entre lui et son auditeur ; les comparaisons viennent à propos dissiper tous les doutes : nous l'avons vu descendre jusqu'aux dernières grossièretés de la populace pour la redresser. Saint Bernard a été un prodige dans un siècle barbare : on trouve en lui de la délicatesse, de l'élévation, du tour, de la tendresse et de la véhémence. On est étonné de tout ce qu'il y a de beau et de grand dans les Pères, quand on connolt les siècles où ils ont écrit. On pardonne à Montaigne des expressions gasconnes, et à Marot un vieux langage : pourquoi ne veuton pas passer aux Pères l'enflure de leur temps, avec laquelle on trouveroit des vérités précieuses, et exprimées par les traits les plus forts? Mais il ne m'appartient pas de faire ici l'ouvrage qui est réservé à quelque savante main; il me suffit de proposer en gros ce qu'on peut attendre de l'auteur d'une excellente rhétorique. Il peut embellir son ouvrage en imitant Cicéron par le mélange des exemples avec les préceptes. « Les hommes qui ont un génie pénétrant et rapide, dit saint Augustin ' , profitent plus facilement dans l'éloquence en lisant les discours des hommes éloquents, qu'en étudiant les préceptes mêmes de l'art. » On pourroit faire une agréable peinture des divers caractères des orateurs, de leurs moeurs, de leurs goûts et de leurs maximes. Il faudroit même les comparer ensemble, pour donner au lecteur de quoi juger du degré d'excellence de chacun d'entre eux.

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