‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 116 sur 183 · I. Horat., De art. poet., v · texte numérisé non relu

I. Horat., De art. poet., v

Un chantre ami des dieux polit l'homme sauvage, Que nourrissoit le gland, que souilloit le carnage ; C'est lui qu'on peint charmant les affreux léopards. Amphion d'une ville élève les remparts; Et, le luth à la main, la fable le présente Disposant à son gré la pierre obéissante. De l'homme brut encore premiers législateurs, Ces sages inspirés adoucirent les mœurs.

Ainsi des favoris des filles de Mémoire

Les noms furent dès lors consacrés par la gloire.

Après Orphée, on vit, dans les âges suivants,

De Tyrtée et d'Homère éclater les talents.

A leurs màlM «cents les guerriers s'enflammèrent. DARC.

La parole animée par les vives images, par les grandes figures, par le transport des passions et par le charme de l'harmonie, fut nommée le langage des dieux; les peuples les plus barbares mêmes n'y ont pas été insensibles. Autant on doit mépriser les mauvais poètes, autant doit-on admirer et chérir un grand poète qui ne fait point de la poésie un jeu d'esprit pour s'attirer une vaine gloire, mais qui l'emploie à transporter les nommes en faveur de la sagesse, de la vertu et de la religion.

Me sera-t-il permis de représenter ici ma peine sur ce que la perfection de la versification françoise me paroît presque impossible? Ce qui me confirme dans cette pensée est de voir que nos plus grands poètes ont fait beaucoup de vers foibles. Personne n'en a fait de plus beaux que Malherbe; combien en a-t-il fait qui ne sont guère dignes de lui ? Ceux mêmes d'entre nos poètes les plus estimables qui ont eu le moins d'inégalité en ont fait assez souvent de raboteux, d'obscurs ei de languissants : ils ont voulu donnera leur pensée un tour délicat, et il la faut chercher; ils sont pleins d'épithètes forcées pour attraper la rime. En retranchant certains vers, on ne retrancheroit aucune beauté : c'est ce qu'on remarquerait sans peine, si on examinoit chacun de leurs vers en toute rigueur.

Notre versification perd plus, si je ne me trompe, qu'elle ne gagne par les rimes : elle perd beaucoup de variété, de facilité et d'harmonie. Souvent la rime, qu'un poète va chercher bien loin, le réduit à allonger et à faire languir son discours; il lui faut deux ou trois vers postiches pour en amener un dont il a besoin. On est scrupuleux pour n'employer que des rimes riches, et on ne l'est ni sur le fond des pensées et des sentiments, ni sur la clarté des termes, ni sur des tours naturels, ni sur la noblesse des expressions. La rime ne nous donne que l'uniformité des finales, qui est souvent ennuyeuse, et qu'on évite dans la prose, tant elle est loin de flatter l'oreille. Cette répétition de syllabes finales lasse même dans les grands vers héroïques, où deux masculins sont toujours suivis de deux féminins.

Il est vrai qu'on trouve plus d'harmonie dans les odes et dans les stances , où les rimes entrelacées ont plus de cadence et de variété. Mais les grands vers héroïques, qui demanderaient le son le plus doux, le plus varié et le plus majestueux, sont souvent ceux qui ont le moins cette perfection.

Les vers irréguliers ont le même entrelacement de rimes que les odes; de plus, leur inégalité, sans règle uniforme, donne la liberté de varier leur mesure et leur cadence, suivant qu'on veut s'élever ou se rabaisser. M. de La Fontaine en a fait un très-bon usage.

Je n'ai garde néanmoins de vouloir abolir les rimes; sans elles notre versification tomberait. Nous n'avons point dans notre langue cette diversité de brèves et de longues, qui faisoit dans le grec et dans le latin la règle des pieds et de la mesure des vers. Mais je croirais qu'il serait à propos de mettre nos poètes un peu plus au large sur les rimes, pour leur donner le moyen d'être plus exacts sur le sens et sur l'harmonie. En relâchant un peu sur la rime, on rendrait la raison plus

parfaite : on v:seroit avec plus île facilité au beau, au grand., au simple, au facile; on épargncroit aux plus grands poStes des tours forcés, des épithètes cousues, des pensées qui ne se présentent pas d'abord assez clairement à l'esprit.

L'exemple des Grecs et des Latins peut nous encourager à prendre cette liberté : leur versification étoit, sans comparaison, moins gênante que la nôtre; la rime est plus difficile elle seule que toutes leurs règles ensemble. Les Grecs avoient néanmoins recours aux divers dia lectes : ne plus, les uns et les autres avoient des syllabes superflues qu'ils ajoutoient librement pour remplir leurs vers. Horace se donne de grandes commodités pour la versification dans ses satires, dans ses épîtres, et même en quelques odes : pourquoi ne chercherions-nous pas de semblables ménagements, nous dont la versification est si gênante, et si capable d'amortir le feu d'un bon poète?

La sévérité de notre langue contre presque toutes les inversions de phrases augmente encore infiniment la difficulté de faire des vers français. On s'est m>is à pure perte dans une espèce de torture pour faire un ouvrage. Nous serions tentés de croire qu'on a cherché le difficile p.utôt que le beau. Chez nous un poëte a autant besoin de penser a l'arrangement d'une syllabe qu'aux plus grands sentiments, qu'aux plus vives peintures, qu'aux traits les plus hardis. Au contraire, les anciens facilitoient, par des inversions fréquentes, les belles cadences, la variété et les expressions passionnées. Les inversions se tournoient en grandes figures, et tenoient l'esprit suspendu dans l'attente du merveilleux. C'est ce qu'on voit dans ce commencement d'églogue :

Pastorum musam Damonis et Alphesibœi,

Immemur herbarum quos est mirata juvenca

Certantes, quorum stupefactœ carminé lynces,

Et mutata suos requierunt flumina cursus ;

Damonis musam dicemus et Alphesibœi1.

Otez cette inversion, et mettez ces paroles dans un arrangement de grammairien qui suit la construction de la phrase, vous leur ôterez. leur mouvement, leur majesté, leur grâce et leur harmonie : c'est cette suspension qui saisit le lecteur. Combien notre langue est-elle timide et scrupuleuse en comparaison ! Oserions-nous imiter ce versr où tous les mots sont dérangés :

Âret ager, vilio moriens sitit aeris herba*.

t. Virg., Eclog., vm, v. 1-5.

Les chants d'Alphésibée et les chants de Damon,

Les plus harmonieux des bergers du canton,

Attiroient les troupeaux loin de leurs pâturages-,

Ils rendoient attentifs même les loups sauvages,

Et des fleuves charmés ils retardoient le cours :

Ma muse à nos bergers répétera toujours

Et les chants de Damon et ceux d'Alphésibée. LA Rochefoucauld

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