‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 117 sur 183 · Eclog., vu, v · texte numérisé non relu

Eclog., vu, v

Dans nos champs dévorés de soif et de chaleur

En vain l'herbe mourante implore la fraîcheur. Tissot.

Quand Horace veut préparer son lecteur à quelque grand objet , il le mène sans lui montrer où il va, et sans le laisser respirer :

Qualem ministrum fulminis alitem '.

J'avoue qu'il ne faut point introduire tout à coup dans notre langue un grand nombre de ces inversions; on n'y est point accoutumé, elle? parottroient dures et pleines d'obscurité. L'ode pindarique de M. Despréaux n'est pas exempte, ce me semble, de cette imperfection. Je le remarque avec d'autant plus de liberté, que j'admire d'ailleurs les ouvrages de ce grand poète. IL faudrait choisir de proche en proche les inversions les plus douces et les plus voisines de celles que notre langue permet déjà. Par exemple, toute notre nation a approuvé celles-ci:

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,

Et tombent avec eux, d'une chute commune, Tous ceux que leur fortune Faisoit leurs serviteurs2.

Ronsard avoit trop entrepris tout à coup. Il avoit forcé notre langue par des inversions trop hardies et obscures; c'étoit un langage cru et informe. 11 y ajoutoit trop de mots composés, qui n'étoient point encore introduits dans le commerce de la nation : il parloit françois en grec, malgré les François mêmes. Il n'avoit pas tort, ce me semble, de tenter quelque nouvelle route pour enrichir notre langue, pour enhardir notre poésie, et pour dénouer notre versification naissante. Mais, en fait de langue, on ne vient à bout de rien sans l'aveu des hommes pour lesquels on parle. On ne doit jamais faire deux pas à la fois; et il faut s'arrêter dès qu'on ne se voit pas suivi de la multitude. La singularité est dangereuse en tout : elle ne peut être excusée dans les choses qui ne dépendent que de l'usage.

L'excès choquant de Ronsard nous a un peu jetés dans l'extrémité opposée: on a appauvri, desséché et gêné notre langue. Elle n'ose jamais procéder que suivant la méthode la plus scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire : on voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mène son adjectif comme par la main; son verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adverbe qui ne souffre rien entre deux, et le régime appelle aussitôt un accusatif, qui ne peut jamais se déplacer. C'est ce qui exclut toute suspension de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute variété, et souvent toute magnifique cadence.

Je conviens, d'un autre côté, qu'on ne doit jamais hasarder aucune locution ambiguë; j'irais même d'ordinaire avec Quintilien jusqu'à éviter toute phrase que le lecteur entend, mais qu'il pourrait ne pas entendre s'il ne suppléoit pas ce qui y manque. Il faut une diction simple,

i. Hor., Od., lib. IV, od. ni, v. t.

Tel que le noble oiseau ministre du tonnerre Dahu.

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