Malherbe Paraph. du ps. cxi.v
précise et ilégagée, où tout se développe de soi-même et aille au-devant du lecteur. Quand un auteur parle au public, il n'y a aucune peine qu'il ne doive prendre pour en épargner à son lecteur; il faut que tout ta travail suit pour lui seul, et tout le plaisir avec tout le fruit pour celui dont il veut èire lu. Un auieur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée; il n'y a que les faiseurs d'énigmes qui soient en droit de présenter un sens enveloppé. Auguste vouloit qu'on usât de répétitions fréquentes, plutôt que de laisser quelque péril d'obscurité dans le discours. Kn effet, le premier de tous les devoirs d'un homme qui n'écrit que pour être entendu est de soulager son lecteur en se faisant d'abord entendre.
J'avoue que nos plus grands poètes françois, gênés par les lois rigoureuses de notre versification, manquent en quelques endroits de ce degré de clarté parfaite. Un homme qui pense beaucoup veut beaucoup dire; il ne peut se résoudre à rien perdre; il sent le prix de tout ce qu'il a trouvé; il fait de grands efforts pour renfermer tout dans les bornes étroites d'un vers. On veut même trop de délicatesse, elle dégénère en subtilité. On veut trop éblouir, surprendre : on veut avoir plus d'esprit que son lecteur et le lui faire sentir, pour lui enlever son admiration ; au lieu qu'il faudroit n'en avoir jamais plus que lui, et lui en donner même, sans paroître en avoir. On ne se contente pas de la simple raison, des grâces naïves, du sentiment le plus vif, qui font la perfection réelle; on va un peu au delà du but par amour- propre. On ne sait pas être sobre dans la recherche du beau: on ignore 1 art de s'arrêter tout court en deçà des ornements ambitieux. Le mieux, auquel on aspire fait qu'on gâte le bien, dit un proverbe italien. On tombe dans le défaut de répandre un peu trop de sel et de vouloir donner un goût trop relevé à ce qu'on assaisonne; on fait comme ceux qui chargent une étoffe de trop de broderie. Le goût exquis craint le trop en tout, sans en excepter l'esprit même. L'esprit lasse beaucoup, dès qu'on l'affecte et qu'on le prodigue. C'est en avoir de reste que d'en savoir retrancher pour s'accommoder à celui de la multitude et pour lui aplanir le chemin. Les poètes qui ont le plus d'essor, de génie, d'étendue de! pensées et de fécondité sont ceux qui doivent le plus craindre cet écueil de l'excès d'esprit. C'est, dira-t-on,un beau défaut, c'est un défaut rare, c'est un défaut merveilleux. J'en conviens; mais c'est un vrai défaut et l'un des plus difficiles à corriger. Horace veut qu'un auteur s'exécute sans indulgence sur l'esprit même ; Vir bonus et prudens versus reprehendet inertes: Culpabit duros, incomptis allinel atrum Transverso calarno signum ; ambitiosa recidet Ornamenta ; parum claris lueem dare coget '.