VI. — Projet d'un traité sur la Tragédie
Il faut séparer d'abord la tragédie d'avec la comédie. L'une représente les grands événements qui excitent les violentes passions; l'autre se borne à représenter les moeurs des hommes dans une condition privée.
Pour la trngédie, je dois commencer en déclarant que je ne souhaite point qu'on perfectionne les spectacles où l'on ne représente les passions corrompues que pour les allumer. Nous avons vu que Platon et les sages législateurs du paganisme rejetoient loin de toute république bien policée les fabbs et les instruments de musique qui pouvoient amollir une nation par le goût de la volupté. Quelle devroit donc être la sévérité des nations chrétiennes contre les spectacles contagieux? Loin de vouloir qu'on perfectionne de tels spectacles, je ressens une véritable joie de ce qu'ils sont chez nous imparfaits en leur genre. Nos poètes les ont rendus languissants, fades et doucereux comme les romans. On n'y parle que de feux, de chaînes, de tourments. On y veut mourir en se portant bien. Une personne très-imparfaite est nommée un soleil, ou tout au moins une aurore; ses yeux sont deux astres. Tous les termes sont outrés, et rien ne montre une vraie passion. Tant mieux ; la foiblesse du poison diminue le mal. Mais il me semble qu'on pourrait donner aux tragédies une merveilleuse force, suivant les idées très-philosophiques de l'antiquité, sans y mêler cet amour volage et. déréglé qui fait tant de ravages.
Chez les Grecs, la tragédie étoit entièrement indépendante de l'amour profane. Par exemple, YOEdipe de Sophocle n'a aucun mélarge de cette passion étrangère au sujet. Les autres tragédies de ce grand poète sont de même. M. Corneille n'a fait qu'affoiblir l'action, que la rendre double, et que distraire le spectateur dans son OEdipe, par l'épisode d'un froid amour de Thésée pour Dircé. M. Racine est tombé dans le même inconvénient en composant sa Phèdre : il a fait un double spectacle en joignant à Phèdre furieuse Hippolyte soupirant contre son vrai caractère. Il falloit laisser Phèdre toute seule dans sa fureur; l'ac-
{. Horat., de Art. poet., v. 99, 100.
Oui, ce n'est point assez des beautés éclatantes ;
Il faut connoitre aussi ces beautés plus puissantes
Qui pénètrent nos cœurs doucement entraînés. Daru.
Feviion — 11. 2'2
tion auroit été unique, courte, vive et rapide. Mais nos deux poètes tragiques, qui méritent d'ailleurs les plus grands éloges, ont été entraînés par le torrent; ils ont cédé au j^'oùt des pièces romanesques, qui avoient prévalu. La mode du bel esprit faisoit mettre de l'amour partout; on s'imaginoit qu'il étoit impossible d'éviter l'ennui pendant deux heures sans le secours de quelque intrigue galante; on croyoit être obligé à s'impatienter dans le spectacle le plus grand et le plus passionné, à moins qu'un héros langoureux ne vînt l'interrompre: encore falloit-il que ses soupirs fussent ornés de pointes, et que son désespoir fût exprimé par des espèces d'épigrammes. Voilà ce que le désir ■le plaire au public arrache aux plus grands auteurs, contre les règles. De \k vient cette passion si façonnée :
Impitoyable soif de gloire, Dont l'aveugle et noble transport Me fait précipiter ma mort Pour faire vivre ma mémoire, Arrête pour quelques moments Les impétueux sentiments De cette inexorable envie, Et souffre qu'en ce triste et favorable jour, Avant que de donner ma vie, Je donne un soupir à l'amour'.
On n'osoit mourir de douleur sans faire des pointes et des jeux d'esprit en mourant. De là vient ce désespoir si ampoulé et si fleuri :
Percé jusques au fond du cœur D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle. Misérable vengeur d'une juste querelle, Et malheureux objet d'une injuste rigueur....2.
Jamais douleur sérieuse ne parla un langage si pompeux et si affecté. ' Il me semble ~u'il faudroit aussi retrancher de la tragédie une vaine enflure, qui est contre toute vraisemblance. Par exemple, ces vers ont je ne sais quoi d'outré :
Impatients désirs d'une illustre vengeance A qui la mort d'un père a donné la naissance, Enfants impétueux de mon ressentiment, Que ma douleur subite embrasse aveuglément, Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire : Pour le moi^s un moment souffrez que je respire, Et que je considère, en l'état où je suis, Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis*.
M. Detpréaux trouvoit dans ces paroles une généalogie des impatients désirs d'une illustre vengeance, qui étoient les enfants impétueux
1. Corn , Œdipe, acte III, scène n. — '2. Ibvl., le Cid, acte I, scène x. i. lbid., Cinna, acte I, scène i.
d'un noble ressentiment , et qui étoient embrassés par une douleur subite. Les personnes considérables qui parlent avec passion dans une tragédie doivent parler avec noblesse et vivacité; mais ou parle naturellement et sans ces tours si façonnés, quand la passion parle. Personne ne voudroit être plaint dans son malheur par son ami avec tant d'emphase.
M. Racine n'étoit pas exempt de ce défaut, que la coutume avoit rendu comme nécessaire. Rien n'est moins naturel que la narration de la mort d'Hippolyte à la fin de la tragédie de Phèdre, qui a d'ailleurs de grandes beautés. Théramène, qui vient pour apprendre à Thésée la mort funeste de son fils, devrait ne dire que ces deux mots, et manquer même de force pour les prononcer distinctement : « Hippolyte est mort. Un monstre envoyé du fond de la mer par la colère des dieux l'a fait périr. Je l'ai vu. » Un tel homme, saisi, éperdu, sans haleine, peut-il s'amuser à faire la description la plus pompeuse et la plus fleurie de la figure du dragon ?
L'œil morne maintenant et la tête baissée, Sembloient se conformer à sa triste pensée, etc. La terre s'en émeut, l'air en est infecté; Le flot qui l'apporta recule épouvanté '.
Sophocle est bien loin de cette élégance si déplacée et si contraire à la vraisemblance; il ne fait dire à Œdipe que des mots entrecoupés; tout est douleur : toù, lov, aï, «1, ou- qpeù, ipeO. C'est plutôt un gémissement, ou un cri, qu'un discours : «• Hélas! hélas! dit-il2, tout est éclairci. 0 lumière, je te vois maintenant pour la dernière foisl... Hélas! hélas ! malheur à moi! Où suis-je, malheureux? Comment est-ce que la voix me manque tout à coup? 0 fortune, où ôtesvous allée? Malheureux! malheureux! je ressens une cruelle fureur avec le souvenir de mes maux!... 0 amis, que me reste-t-il à voir, à aimer, à entretenir, à entendre avec consolation ? 0 amis, rejetez au plus tôt loin de vous un scélérat , un homme exécrable, objet de l'horreur des dieux et des hommes!... Périsse celui qui me dégagea de mes liens dans les lieux sauvages où j'étois exposé, et qui me sauva la vie ! quel cruel secours! je serais mort avec moins de douleur pour moi et pour les miens;... je ne serais ni le meurtrier de mon père, ni l'époux de ma mère. Maintenant je suis au comble du malheur. Misérable ! j'ai souillé mes parents, et j'ai eu des enfants de celle qui m'a mis au monde ! »
C'est ainsi que parle la nature, quand elle succombe à la douleur : jamais rien ne fut plus éloigné des phrases brillantes du bel esprit. Hercule et Philoctète parlent avec la même douleur vive et simple dans Sophocle.
M. Racine, qui avoit étudié les grands modèles de l'antiquité, avoit formé le plan d'une tragédie françoise d'Œdipe, suivant le goût de Sophocle, sans y mêler aucune intrigue postiche d'amour, et suivant
J. Rac., Phèdre, acte V, scène VT. -- 2. Soph., Œdipe., acte IV, scène vi.
la -implicite grecque. Un tel spectacle pourroit être curieux, très-vif, très-rapide, tiè- intéressant : il ne seroit point applaudi; mais il saisi nut, il fcroit répandra dos larmes, il ne laisseroit pas respirer, il inspirerait l'amour des vertus et l'horreur des crimes, il entreroit fort utilement dans le dessein des meilleures lois; la religion même la plus pure n'en seroit point alarmée; on n'en retrancheroit que de faux ^moments qui blessent les règles.
Notre versification, trop gênante, engage souvent les meilleurs poëtas tragiques à faire des vers chargés d'épithètes pour attraper la rime. Pour faire un bon vers, on l'accompagne d'un autre vers qui le gâte. Par exemple, je suis charmé quand je lis ces mots :
Qu'il mourût1.
M;iis je ne puis souffrir le vers que la rime amène aussitôt :
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
Les périphrases outrées de nos vers n'ont rien de naturel; elles ne représentent point des hommes qui parlent en conversation sérieuse, noble et passionnée. On ôte au spectateur le plus grand plaisir du spectacle, quand on en ôte cette vraisemblance.
J'avoue que les anciens donnoient quelque hauteur de langage au cothurne :
An Iragica dcsœvit et ampullatur in arte*;
mais il ne faut point que le cothurne altère l'imitation de la vraie nature: il peut seulement la peindre en beau et en grand. Mais tout homme doit toujours parler humainement : rien n'est plus ridicule pour un héros, dans les plus grandes actions de sa vie, que de ne joindre pas à la noblesse et à la force une simplicité qui est très-opposée à l'en tlure :
Projicit ampullas et sesquipedalia verba3.
Il suffit de faire parler Agamemnon avec hauteur, Achille avec emportement, Ulysse avec sagesse, Médée avec fureur. Mais le langage fastueux et outré dégrade tout : plus on représente de grands caractères et de fortes passions, plus il faut y mettre une noble et véhémente simplicité.
II me parolt même qu'on a donné souvent aux Romains un discours trop fastueux: ils pensoient hautement, mais ils parloient avec modération. C'étoit le peuple roi, il est vrai , populum late regem*; mais ce peuple étoit aussi doux pour les manières de s'exprimer dans la société, qu'appliqué à vaincre les nations jalouses de sa puissance :
I. Corn., Horace, acte III, scène vi. —2. Horat., Epis t., lib. I, ep. m, v. 14.