X. — Sur les anciens et les modernes
Il est vrai que l'Académie pourroit se trouver souvent partagée sur «es Questions : l'amour des anciens dans les uns. et celui des modernes
dans les autres, pourrait les empocher d'être d'accord. Mais je ne suis nullement alarmé d'une «uerre civile qui seroit si douce, si polie et si modérée. 11 s'agit d'une matière où chacun peut suivre en liberté son goût et ses idées. Cette émulation peut être utile aux lettres. Oserai-je proposer ici ce que je pense là-dessus?
1» Je commence par souhaiter que les modernes surpassent les anciens. Je serois charmé de voir, dans notre siècle et dans notre nation, des orateurs plus véhéments que Démosthene , et des poêles plus sublimes qu'Homère. Le monde, loin d'y perdre, y gagnerait beaucoup. Les anciens ne seroient pas moins excellents qu'ils l'ont toujours été, et les modernes donneraient un nouvel ornement au genre humain. Il resterait toujours aux anciens la gloire d'avoir commencé, d'avoir montré le chemin aux autres, et de leur avoir donné de quoi enchérir sur eux.
2° Il y aurait de l'entêtement à juger d'un ouvrage par sa date.
. . . . Et, nisi qux terris semota, suisque Temporibus defuncla videl, fastidit et odit.... Si, quia Graiorum sunt antiquissima qiurque
Scripta vvl optima
Si meliora dies , ut vina, poemata reddit,
Scire velim, pretium chartis quotus arroge! annus....
Qui redit ad fastos, et virtutem gestimat annis,
Miraturque nihil, nisi quod hibitina sacravit
Si veteres ita miratur laudatque poetas,
Ut nihil anteferat, nihil illis comparet, errai....
Quod si tam Grxcis nnvitas invisa fuisset
Quam nobis, quid nunc csset velus ? aut quid haberel
Quod legerel, tereretque viritim publicus usus ' ?
m Virgile n'avoit point osé marcher sur les pas d'Homère, si Horace n'avoit pas espéré de suivre de près Pindare, que n'aurions^ nous pas perdu! Homère et Pindare même ne sont point parvenus
1 Horat., Epist., lib. H, epist., i, v. 21-92.
. Tout ce qui respire, importunant ses yeux, N'obtient de son orgueil que dédains odieux, De tout ce qui respire idolâtre imbécile.... La Grèce eut, il est vrai, des chantres révérés, Plus antiques toujours, toujours plus admirés.... Mais aux vers, comme au vin, si le temps donne un prix, Faisons donc une loi pour juger les écrits; Sachons précisément quel doit être leur âge, Pour obtenir des droits à notre juste hommage ...
. . . Un homme, ennemi des vivants, Qui juge du mérite en supputant les ans.... Ses préjugés souvent trompent son équité : Il s'abuse, s'il croit, admirant nos ancêtres, Qu'ils ne peuvent trouver de rivaux ni de maîtres.... Contre la nouveauté partageant cette envie, Si la Grèce, moins sage, eût eu cette manie, Où seroit aujourd'hui la docte antiquité? Quels livres charmeraient la triste oisiveté? Dabo.
tout à coup à cette haute perfection : ils ont eu sans doute avant eux d'autres poètes qui leur avoient aplani la voie, et qu'ils ont enfin sili passés. Pourquoi les nôtres n'auroient-ils pas la même espérance ? Qu'est-ce qu'Horace ne s'est pas promis?
Dicam insigne, recens adhuc, Indictum ore alio
JVt7 parvum aut humili modo, Nil mortale loquar '.
Exegi monumentum aère perennius .
Non omnis moriar, multaque pars met a, etc
Pourquoi ne laissera-t-on pas dire de même à Malherbe.
Apollon à portes ouvertes3, etc.
3° J'avoue que l'émulation des modernes seroit dangereuse, si elle se tournoit à mépriser les anciens, et à négliger de les étudier. Le vrai moyen de les va.ncre est de profiter de tout ce qu'ils ont d'exquis , et de' tâcher de suivre encore plus qu'eux leurs idées sur l'imitation de la belle nature. Je crierois volontiers à tous les auteurs de notre temps que j'estime et que j'honore le plus :
Vos , exemplan'a grxca Nocturna versate manu, versate diurna*-
Si jamais il vous arrive de vaincre les anciens, c'est à eux-mêmes que vous devrez la gloire de les avoir vaincus.
4° Un auteur sage et modeste doit se défier de soi, et des louanges de ses amis les plus estimables. Il est naturel que Famour-propre le séduise un peu, et que l'amitié pousse un peu au delà des bornes l'admiration de ses amis pour ses talents. Que doit-il donc faire si quelque ami , charmé de son esprit, lui dit :
Nescio quid majus nascitur Iliade i?
t. Horat., Od., lib. III, od. xxv, v. 7-8 et 37-38.
« Je dirai des choses sublimes, neuves, qu'une autre bouche n'a jamais proférées.... Mes chants n'auront rien de foihle, rien de rampant, rien de mortel. »
BlNET.
a. Ibii., od. xxx, v. 1-6.
Le noble monument que j'élève à ma gloire
Durera plus longtemps que le marbre et l'airain..,
De moi-même à jamais la plus noble partie
Bravera de Pluton le pouvoir odieux ;
Sans mourir tout entier je quitterai la vie. Daru