‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 153 sur 183 · Hor., De art. poet., v · texte numérisé non relu

Hor., De art. poet., v

Je ne puis que gémir

De voir quelques instants Homère s'endormir :

Mais à. tout grand ouvrnge on doit de l'indulgence. Dard

ne demande, et condamner Horace pour soutenir, contre l'évidence du fait. qu'Homère n'a jamais aucune inégalité?

7° S'il m'est permis de proposer ma pensée, sans vouloir contredire celle des personnes plus éclairées que moi, j'avouerai qu'il me semWe voir divers défauts dans les anciens les plus estimables. Par exemple, je ne puis goûter les chœurs dans les tragédies ; ils interrompent la vraie action. Je n'y trouve point une exacte vraisemblance, parce que certaines scènes ne doivent point avoir une troupe de spectateurs. Les discours du chœur sont souvent values et insipides. Je soupçonne toujours que ces espèces d'intermèdes avoient été introduits avant que la tragédie eût atteint à une certaine perfection. De plus, je remarque dans les anciens des plaisanteries qui ne sont guère délicates. Cicéron, le grand Cicéron même, en fait de très-froides sur des jeux de mots. Je ne retrouve point Horace dans cette petite satire :

Prnscripti régis Itupili pus atquerenenum '.

En la lisant, on bàilleroit, si on ignoroit le nom de son auteur. Quand je lis cette merveilleuse ode du même poète :

Qualem minislrum fulminis alitem1,

je suis toujours attristé d'y trouver ces mots : Quibus mos unde drductus, etc. Otez cet endroit, l'ouvrage demeure entier et parfait. Dites qu'Horace a voulu imiter Pindare pour cette espèce de parenthèse, qui convient au transport de l'ode. Je ne dispute point; mais je ne suis pas. assez touché de l'imitation pour goûter cette espèce de parenthèse, qui paroît si froide et si postiche. J'admets un beau désordre qui vient du transport, et qui a son art caché; mais je ne puis approuver une distraction pour faire une remarque curieuse sur un petit détail; elle ralentit tout. Les injures de Cicéron contre Marc Antoine ne me paraissent nullement convenir à la noblesse et à la grandeur de ses discours. Sa fameuse lettre àLucceius est pleine de la vanité la plus grossière et la plus ridicule. On en trouve à peu près autant dans leslettres de Pline le Jeune. Les anciens ont souvent une affectation qui tient un peu de ce que notre nation nomme pédanterie. Il peut se faireque, faute de certaines connoissances, que la vraie religion et la physique nous ont données, ils admiroient un peu trop diverses choses que nous n'admirons guère.

8° Les anciens les plus sages ont pu espérer, comme les modernes,. de surpasser les modèles mis devant leurs yeux. Par exemple, pourquoi Virgile n'auroit-il pas espéré de surpasser, par la descente d'Énée aux enfers, dans son sixième livre, cette évocation des ombres qu'Homère nous représente3 dans le pays des Cimmériens? Il estoiaturel de croire que Virgile, malgré sa modestie, a pris plaisir à traiter, dans son quatrième livre de l'Enéide, quelque chose d'original qu'Homère n'avoit point touché.

9° J'avoue que les anciens ont un grand désavantage par le défau»

1. Serm., lib. I, sat. vu. — 2. Od., lib. IV, od. iv. - 3. Odyss., liv. XI

de leur religion et par la grossièreté de leur philosophie. Du temps d'Homère, leur religion n'étoit qu'un tissu monstrueux de fables aussi ridicules que les contes de fées; leur philosophie n'avoit rien que de vain et de superstitieux. Avant Socrate, la morale étoit très-imparfaite, quoique les législateurs eussent donné d'excellentes règles pour le gouvernement des peuples. Il faut même avouer que Platon fait raisonner l'oiblement Socrate sur l'immortalité de l'âme. Ce bel endroit de Virgile,

Félix qui poluit rerum cognoscere causas ', etc.

aboutit à mettre le bonheur des hommes sages à se délivrer de la crainte des présages et de l'enfer. Ce poète ne promet point d'autre récompense dans l'autre vie à la vertu la plus pure et la plus héroïque, que le plaisir de jouer sur l'herbe, ou de combattre sur le sable, ou de danser, du de chanter des vers, ou d'avoir des chevaux, ou de mener des chariots et d'avoir des armes. Encore ces hommes, et ces spectacles qui les amusoient, n'étoient-ils plus que de vaines ombres; encore ces ombres gémissoient par l'impatience de rentrer dans des corps pour recommencer toutes les misères de cette vie, qui n'est qu'une maladie par où l'on arrive à la mort, mortalibus segris. Voilà ce que l'antiquité proposoit de plus consolant au genre humain :

Pars in gramineis exercent membra palssstris2, etc. Quœ lucis miseris tam dira cupido 3 ?

Les héros d'Homère ne ressemblent point à d'honnêtes gens, et les dieux de ce poète sont fort au-dessous de ces héros mêmes, si indignes de l'idée que nous avons de l'honnête homme. Personne ne voudroit avoir un père aussi vicieux que Jupiter, ni une femme aussi insupportable que Junon, encore moins aussi infâme que Vénus. Qui voudroit avoir un ami aussi brutal que Mars, ou un domestique aussi larron que Mercure? Ces dieux semblent inventés exprès par l'ennemi <lu genre humain, pour autoriser tous les crimes, et pour tourner en dérision la Divinité. C'est ce qui a fait dire à Longin4 « qu'Homère a fait des dieux des hommes qui furent au siège de Troie, et qu'au contraire des dieux mêmes il en fait des hommes. » Il ajoute que « le législateur des Juifs, qui n'étoit pas un homme ordinaire, ayant fort bien conçu la grandeur et la puissance de Dieu, l'a exprimée dans toute sa dignité, au commencement de ses lois, par ces paroles: Dieu dit: Que la lumière se fasse; et la lumière se fit : Que la terre se fasse ; et la terre fut faite. >■

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