‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 163 sur 183 · DE LA MOTTE A KËNELON · texte numérisé non relu

DE LA MOTTE A KËNELON

Sur le même sujet.

Paris, 14 décembre 1713.

Monseigneur, C'en est fait, je compte sur votre bienveillance, et je l'ai sentie parfaitement dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Ainsi, monseigneur, vous essuierez, s'il vous plaît, toute ma sincérité; je ferais scrupule de vous déguiser le moins du monde mes sentiments. On vous a dit que j'allois donner une traduction de l'Iliade en vers françois, et vous vous attendiez, ce me semble, à beaucoup de fidélité; mais je vous l'avoue ingénument, je n'ai pas cru qu'une traduction fidèle de Ylliade pût être agréable en françois. J'ai trouvé partout, du moins par rapport à notre temps, de grands défauts joints à de grandes beautés; ainsi je m'en suis tenu à une imitation très-libre, et j'ai osé même quelquefois être tout à fait original. Je ne crois pas cependant avoir altéré le sens du poëme; et quoique je l'aie fort abrégé, j'ai prétendu rendre toute l'action, tous les sentiments, tous les caractères. Sans vouloir vous prévenir, monseigneur, il y a un préjugé assez favorable pour moi; c'est qu'aux assemblées publiques de l'Académie françoise, j'en ai déjà récité cinq ou six livres, dont quelques-uns de ceux qui connoissent le mieux le poëme original m'ont félicité d'un air bien sincère : ils m'ont loué même de fidélité dans les imitations les plus hardies, soit que, n'ayant pas présent le détail de ['Iliade, ils crussent le retrouver dans mes vers, soit qu'ils comptassent pour fidélité les licences mêmes que j'ai prises pour tâcher de rendre ce poème aussi agréable en françois qu'il peut l'être en grec. Je ne m'étends pas

davantage, monseigneur, parce qu'on imprime actuellement l'ouvrage; vous jugerez bientôt de la conduite que j'y ai tenue, et de mes raisons bonnes ou mauvaises, dont je rends compte dans une assez longue préface. Condamnez, approuvez, monseigneur; tout m'est égal, puisque je suis sûr de la bienveillance. Permettez-moi de vous demander vos vues sur la poésie françoise. J'y sens bien quelques défauts, et surtout dans nos vers alexandrins une monotonie un peu fatigante; mais je n'en entrevois pas les remèdes, et je vous serai trèsobligé, si vous daignez me communiquer là-dessus quelques-unes de vos lumières.

Je suis avec le plus profond et le plus tendre respect, etc.

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