V. — DE FÊNELON A LA MOTTE
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Cambrai, 26 janvier I71'i.
Je viens de vous lire, monsieur, avec un vrai plaisir; l'inclination très-forte dont je suis prévenu pour l'auteur de la nouvelle Iliade m'a mis en défiance contre moi-même. J'ai craint d'être partial en votre faveur, et je me suis livré à une critique scrupuleuse contre vous: mais j'ai été contraint de vous ieconnoître tout entier dans un genre de poésie presque nouveau à votre égard. Je ne puis néanmoins vous dissimuler ce que.j'ai senti. Ma remarque tombe sur notre versification, et nullement sur votre personne. C'est que les vers de nos odes, où les rimes sont entrelacées, ont une variété, une grâce et une harmonie que nos vers héroïques ne peuvent égaler. Ceux-ci fatiguent l'oreille par leur uniformité. Le latin a une infinité d'inversions et de cadences. Au contraire, le françois n'admet presque aucune inversion de phrase : il procède toujours méthodiquement par un nominatif, par un verbe et par son régime. La rime gêne plus qu'elle n'orne les vers. Elle les charge d'épithètes; elle rend souvent la diction forcée et pleine d'une vaine parure. En allongeant les discour;, elle les aflbiblit. Souvent on a ru-
cours à un vers inutile pour en amener un bon. Il faut avouer que la sévérité de nos règles a rendu notre versification presque impossible. Les grands vers sont presque toujours ou languissants ou raboteux. J'avoue ma mauvaise délicatesse; ce que je fais ici est plutôt ma confession, que la censure des vers franoois. Je dois me condamner quand je critique ce qu'il y a de meilleur.
La poésie lyrique est, ce me semble, celle qui a le plus de grâce dans notre langue. Vous devez approuver qu'on la vante, car elle vous fait grand honneur.
Totum muneris hoc tui est, Quod monstror digito prœtereuntium
Roman.v fxdicen lyrse:
Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est '.
Mais passons de la versification françoise à votre nouveau poème. On vous reproche d'avoir trop desprit. On dit qu'Homère en montroit beaucoup moins; on vous accuse de briller sans cesse par des traits vifs et ingénieux. Voilà un défaut qu'un grand nombre d'auteurs vous envient : ne l'a pas qui veut. Votre parti conclut de cette accusation que vous avez surpassé le poète grec. Nescio qttid majus nascitur Iliade. On dit que vous avez corrigé les endroits où il sommeille. Pour moi, qui entends de loin les cris des combattants, je me borne à dire:
Non nostrum inter vos tantas componere lites ; Et vitula tu dignus, et hic7.
Cette guerre civile du Parnasse ne m'alarme point. L'émulation peut produire d'heureux efforts, pourvu qu'on n'aille point jusqu'à mépriser le goût des anciens sur l'imitation de la simple nature, sur l'observation inviolable des divers caractères, sur l'harmonie, et sur le sentiment qui est l'àme de la parole. Quoi qu'il arrive entre les anciens et les modernes, votre rang est réglé dans le parti des derniers.
Vitis ut arboribus décor i est, ut vitibus uvx, Ut gregibus tauri, segetes ut pinguibus arvis; Tu decus omne tuis*.
Au reste, je prends part à la juste marque d'estime que le roi vient de vous donner. C'est plus pour lui que pour vous que j'en ai de la joie. En pensant à vos besoins, il vous met dans l'obligation de travailler à la gloire. Je souhaite que vous égaliez les anciens dans ce travail, et que vous soyez à portée de dire comme Horace :
Nec. si plura velim, lu dare deneges*.
C'est avec une sincère et grande estime que je serai le reste de ma vie, etc.
t. Hor., lib. IV, od. in, v. 21-24. — 2. virg. Ed. m, v. 108-10». 2. Virg., Ed. v, v. 32-34. - 4. Hor., lib. III, Od. xvr, v. 38