‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 90 sur 183 · Ps. XXIX · texte numérisé non relu

Ps. XXIX

souvent les expressions; mais, quoique simple et familier, il est sublime ri figuré en bien des endroits. Il seroil aise de montrer en détail, les liv es à la main, que nous n'avons point de prédicateur en notre siècle qui ait été aussi figuré dans ses sermons les plus préparés, que Jésus-Christ l'a été dans ses prédications populaires. .le ne parle point deses discours rapportés par saint Jean, OÙ presque toui est sensiblement divin; je parle de ses discours les plus familiers écrits par les autres évangélistes. Les apôtres ont écrit de même, avec cetie différence que Jésus-Christ, maître de sa d ctrine, la distribue tranquillement; il dit ce qu'il lui platt, et il le dit sans aucun effort; il parle du royaume et de la gloire céleste comme de la maison de son Père. Toutes ces grandeurs qui nous étonnent lui sont naturelles; il y est né, et il ne dit que ce qu'il voit, comme il nous l'assure lui-même. An contraire, les apôtres succombent sous le poids des vérités qui leur sont révélées; ils ne peuvent exprimer tout ce qu'ils conçoivent, les paroles leur manquent; de là viennent ces transpositions, ces expressions confuses, ces liaisons de discours qui ne peuvent finir. Toute cette irrégularité de style marque, dans saint Paul et dans les autres apôtres, que l'esprit de Dieu entraînoit le leur; mais, nonobstant tous ces petits désordres pour la diction, tout y est noble, vif et touchant. Pour l'Apocalypse, on y trouve la même magnificence et le même enthousiasme que dans les prophètes; les expressions sont souvent les mêmes, et quelquefois ce rapport fait qu'ils s'aident mutuellement à être entendus. Vous voyez donc que l'éloquence n'appartient pas seulement aux livres de l'Ancien Testament, mais qu'elle se trouve ainsi dans le Nouveau.

C. Suppose que l'Écriture soit éloquente, qu'en voulez-vous conclure?

A. Que ceux qui doivent la prêcher peuvent, sans scrupule, imiter ou plutôt emprunter son éloquence.

C. Aussi en choisit-on les passages qu'on trouve les plus beaux.

A. C'est défigurer l'Écriture, que de ne la faire connoltre aux chrétiens que par des passages détachés. Css passages, tout beatix qu'ils sont, ne peuvent seuls faire sentir toute leur beauté, quand on n'en connoii point la suite; car tout est suivi dans l'Ecriture, et cette suite est ce qu'il y a de plus grand et de plus merveilleux. Faute de la connoltre, on prend ces passages à contre-sens; on leur fait dire tout ce que l'on veut, et on se contente de certaines interprétations ingénieuses, qui, étant arbitraires, n'ont aucune force pour persuader les honv mes et pour redresser leurs mœurs.

B. Que voudriez-vous donc des prédicateurs? qu'ils ne fissent que suivre le texte de l'Écriture?

A. Attendez : au moins je voudrois que les prédicateurs ne se contentassent pas de coudre ensemble des passages rapportés; je voudrois qu'ils expliquassent les principes et l'enchaînement de la doctrine de l'Écriture; je voudrois qu'ils en prissent l'esprit, le style et les figures; que tous leurs discours servissent à en donner l'intelligence et le goût Il n'en faudrait pas davantage pour être éloquent; car ce seroit imiter l« plus parfait modèle de l'éloquence.

B. Mais pour cela il faudroit donc, comme je vous disois, explquer de suite le texte.

A Je ne voudrois pas y assujettir tous les prédicateurs. On peut faire des sermons sur l'Écriture, sans expliquer l'Écriture de suite. Mais il faut avouer que ce seroit tout autre chose, si les pasteurs, suivant l'ancien usage, expliquoient de suite les saints livres au peuple. Heprésenlez-vous quelle autorité aurait un homme qui ne iliroit rien de sa propre invention et qui ne ferait que suivie et expliquer ies pensées et les paroles de Dieu même. D'aillpurs, il ferait deux choses a la fois: en expliquant les vérités de l'Écriture, il en expliquerait le texte et acco'ilumeroit les chrétiens à joindre toujours le sens et la lettre. Quel avantage pour les accouttu'.ier à se nourrir de ce pain sacré ! Un auditoire qui aurait déjà entendu expliquer toutes les principales choses de l'ancienne loi seroit bLm autrement en état de profiter de l'explication de la nouvelle, que ne le sont la plupart des chrétiens d'aujourd'hui. Le prédicateur dont nous parlions tantôt a ce défaut parmi de grandes qualités, que ses sermons sont de beaux raisonnements sur la religion, et qu'ils ne sont point la religion même. On s'attache trop aux peintures morales, et on n'explique pas assez les principes de la doctrine évangélique.

B. C'est qu'il est bien plus aisé de peindre les désordres du monde que d'expliquer solidement le fond du christianisme. Pour l'un il ne faut que l'expérience du commerce du monde et des paroles; pour l'autre, il faut une sérieuse et profonde méditation des saintes Écritures. Peu de gens savent assez toute la religion pour la bien expliquer. Tel fait des sermons qui sont beaux, qui ne saurait faire un catéchisme solide, encore moins une homélie.

A. Vous avez mis le doigt sur le but. Aussi la plupart des sermons sont-ils des raisonnements de philosophes. Souvent on ne cite l'Écriture qu'après coup, par bienséance ou pour l'ornement. Alors ce n'est plus la parole de Dieu, c'est la parole et l'invention des hommes.

C. Vous convenez bien que ces gens-là travaillent à évacuer la croix de Jésus-Christ?

A. Je vous les abandonne. Je me retranche à l'éloquence de l'Écriture, que les prédicateurs évangéliques doivent imiter. Ainsi nous sommes d'accord, pourvu que vous n'excusiez pas certains prédicateurs zélés, qui, sous prétexte de simplicité apostolique, n'étudient solidement ni la doctrine de l'Écriture, ni la manière merveilleuse dont l'ieu nous y a appris à persuader les hommes; ils s'imaginent qu'il n'y a ju'à crier et qu'à parler souvent du diable et de l'enfer. Sans doute H faut frapper les peuples par des images vives et terribles; mais c'est dans L'Écriture qu'on apprendrait à faire ces grandes impressions. On y apprendrait aussi admirablement la manière de rendre les insiructions sensibles et populaires, sans leur faire perdre la gravité et la force qu'elles doivent avoir. Faute de ces connoissances, on ne fait souvent qu'étourdir le peuple; il ne lui reste dans l'esprit guère de vérités distinctes, et les impressions de crainte même ne sont pas durables. Cette simplicité qu'on affecte n'est quelquefois qu'une ignorance et mixs

ireté qui tentenl Dieu. Rien ne peut excuser ces gens-là que la droiture <le leurs intentions. Il faudrait avoir longtemps étudié et médité les saintes Écritures, avant fjue «le prêcher. L'n prêtre qui les saurail lueii solidement et qui auroit le talent de parler, joint à l'aul rite du ministère et du bon exemple, n'aurait pas besoin d'une longue préparation pour faire d'excellents discours; on parle aisément dus choses dont ou est plein et touché. Surtout une matière comme celle de la religion fournit de hautes pensées et excite de grands sentiments; voilà ce qui fait la vraie éloquence. Mais il faudrait trouver, dans un prédicateur, un père qui parlât à ses enfants avec tendresse, et non un déclamaleur qui prononçât avec emphase. Ainsi il seroit à souhaiter qu'il n'y eOt communément que les pasteurs qui donnassent la pâuire aux troupeaux selon leurs besoins. Pour cela il ne faudrait d'ordinaire choisir pour pasteurs que des prêtres qui eussent le don de la parole. Il arrive, au contraire, deux maux: l'un, que les pasteurs muets ou qui parlent sans talent sont peu estimés; l'autre, que la fonction de prédicateur volontaire attire dans cet emploi je ne sais combien d'esprits vains et ambitieux. Vous savez que le ministère de la parole a été réservé aux évoques pendant plusieurs siècles, surtout en Occident. Vous connoissez l'exemple de saint Augustin, qui, contre la règle commune, fut engagé, n'étant encore que prêtre, à prêcher, parce que Valérius, son prédécesseur, étoit un étranger qui ne parloit pas facilement; voila le commencement de cet usage en uccident. En Orient, on commença plus tôt à faire prêcher les prêtres; les sermons que saint Chrysoslome, n'étant que prêtre, fit à Antioche. en sont une marqie.

C. Je suis persuadé de cela comme vous. Il ne faudrait communément laisser prêcher que les pas; surs, ce serait le moyen de rendre à la chaire la simplicité et l'autorité qu'elle doit avoir; car les pasteurs qui joindraient à l'expérience du travail et de la conduite des à. nés la science des Ecritures parleraient d'une manière bien plus convenable aux besoins de leurs auditeurs; au lieu que les prédit aleurs qui n'ont que la spéculation entrent bien moins dans les difficultés, ne se pro portionncnt guère aux esprits et parlent d'une manière plus vagué. Ouire la jjrâce attachée à la voix lu pasteur, voilà des raisons sensibles pour préférer ses sermons à ceux des autres. A que) propo^ lant de prédicateurs jeunes, sans expérience, sans science , sans sainteté? li vaudrait bien mieux avoir moins de semions, et en avoir vie nvilleurs.

B. Mais il y a beaucoup .le prêtres qui ne sont point pasteurs, • t qui prêchent avec beaucoup de fruit. Combien y a-t-il même de religieux qui remplissent dignement les chaires!

C. J'en conviens: aussi voudro.s je les faire pasteurs. Ce sont ces gens-là qu'il faudrait établir malgré eux dans les emplois à charge d'ames. Ne cherchoit-on pas autrefois parmi les solitaires ceux qu'on vouloit élever sur le chandelier de l'Eglise?

A. Mais ce n'est pas à nous à régler la discipline : chaque temps a ses coutumes, selon les conjonctures. Hespectons, monsieur, tomes les tolérances de l'Eglise; et, sans aucun esprit de critique, achevons de former selon notre idée un vrai prédicateur.

C. Il me semble que je l'ai déjà tout entière sur les choses que vous avez dites.

A. Voyons ce que vous en pensez.

C. Je voudrois qu'un homme eût étudié solidement pendant sa jeunesse tout et qu'il y a de plus utile dans la poésie et dans l'éloquence grecque et latine.

A. Cela n*est pas nécessaire. Il est vrai que, quand on a bien fait ces études, on en peut tirer un grand fruit pour l'intelligence même de l'Écriture, comme saint Basile l'a montré dans un traité qu'il a fait exprès sur ce sujet1. Mais, après tout, on peut s'en passer. Dans les premiers siècles de l'Église, on s'en passoit effectivement. Ceux qui avoient étudié ces choses lorsqu'ils étoient dans le siècle en tiraient de grands avantages pour la religion lorsqu'ils étoient pasteurs; mais on ne permettoit pas à ceux qui les ignoraient de les apprendre lorsqu'ils étoient déjà engagés dans l'étude des saintes lettres2. On étoit persuadé que l'Écriture suffisoit : de là vient ce que vous voyez dans les Constitutions apostoliques, qui exhortent les fidèles à ne lire point les auteurs païens. Si vous voulez de l'histoire, dit ce livre3, si vous voulez des lois, des préceptes moraux, de l'éloquence, de la poésie, vous trouvez tout dans les Ecritures. En effet, on n'a pas besoin , comme nous l'avons vu, de chercher ailleurs ce qui peut former le goût et le jugement pour l'éloquence même. Saint Augustin' dit que plus on est pauvre de son propre fonds, plus on doit s'enrichir dans ces sources sacrées; et qu'étant par soi-même petit pour exprimer de si grandes choses, on a besoin de croître par celte autorité de l'Écriture. Mais je vous demande pardon de vous avoir interrompu. Continuez, s'il vous plaît, monsieur.

C. Eh bien! contentons-nous de l'Écriture. Mais n'y ajouterons-nous pas les Pères?

A. Sans doute : ils sont les canaux de la tradition; c'est par eux que nous découvrons la manière dont l'Église a interprété l'Écriture dans tous les siècles.

C. Mais f-tut-il s'engager à expliquer toujours tous les passages suivant les interprétations qu'ils leur ont données? Il me semble que souvent l'un donne un sens spirituel, et l'autre un autre tout différent: lequel choisi-? car on n'aurait jamais fait, si on vouloit les dire tous.

A. Quand on dit qu'il faut toujours expliquer l'Écriture conformément à la doctrine des Pères, c'est-à-dire à leur doctrine constante et uniforme. Ils ont donné souvent des sens pieux qui n'ont rien de littéral, ni de fondé sur la doctrine des mystères et des figures prophétiques. Ceux-là sont arbitraires; et alors on n'est pas obligé de les suivre, puisqu'ils ne se sont pas suivis les uns les autres. Mais dans les endroits où ils expliquent le sentiment de l'Église sur la doctrine de la foi. ou sur la doct-'oe des mœurs, il n'est pas permis d'expliquer

1. S. Basile, De la lecture des livres des païens. Hom. xvn ; Op., t. II, pag. 175.

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