H NOTICE SUR FÉNELON
La révocation de l'édit de Nantes est jugée aujourd'hui très-sévèrement. La liberté de conscience est entrée dans nos mœurs; nous ne la pratiquons pas complètement, nous ne la comprenons pas bien, mais nous l'admettons tous en principe, elle est le fondement de nos lois civiles, et les catholiques'sont souvent les premiers à la réclamer. Ceux mêmes qui pourraient regretter les progrès de la tolérance, conviennent qu'ils sont le résultat nécessaire de toutes les transformations subies par la société depuis soixante ans, et qu'on ne pourrait restaurer le principe des religions d'État avec les conséquences qu'il traîne à sa suite , sans renoncer du même coup à tous les établissements qui datent de 1789. La Révolution a complété et consacré la conquête de la liberté religieuse; mais la philosophie et les mœurs l'avaient devancée. Quand Voltaire et l'Encyclopédie luttaient contre l'intolérance, ils avaient pour eux le sentiment de toute la société lettrée, de la bourgeoisie, de la majorité des parlements et d'une partie notable de l'aristocratie. La réaction avait été si prompte que le régent eut un moment et très-sérieusement l'idée de rappeler les huguenots en 1716. Au moment même de la révocation en 1685, les esprits les plus prévenus contre les protestants, et les plus disposés à admettre en principe le pouvoir absolu du roi, et la légitimité de l'intervention de l'autorité civile, mais qui avaient des sentiments d'humanité et quelque sagacité politique, la jugèrent intempestive, dangereuse, cruelle. Voici comment s'exprima, dans ses Mémoires, le duc de Saint-Simon. On ne saurait trop rappeler cette grande page d'un contemporain, homme d'une dévotion rigide, et qui entendit autour de lui (il n'avait que huit ans en 1685) l'écho des adulations par lesquelles lesévêques, les courtisans, et même les poètes, avaient accueilli les décrets rigoureux de Louis XIV. « La révocation de l'édit de Nantes sans le moindre prétexte et sans aucun besoin, dit-il1, et les diverses proscriptions plutôt que déclarations qui la suivirent, furent les fruits de ce complot affreux qui dépeupla un quart du royaume, qui ruina son commerce, qui l'affoiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels ils firent réellement mourir tant d'innocents de tout sexe par milliers, qui iuina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leur bien et les laisser mourir de faim; qui fit passer nos manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs États aux dépens du nôtre et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui leur donna le spectacle d'un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans crime, cherchant un asile loin de sa patrie; qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très-estimés pour leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens aisés, faibles, délicats, à la rame, et sous le nerf très- effectif du comité, pour cause unique de religion; enfin qui, pour comble de toutes ces horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et de sacrilèges, où tout retentissoit des hurlements de ces infortunées victimes de l'erreur, tandis que tant
i. Mémoires de Saint-Simon, éd. Hachette, t. XIII, p. 74.