‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 12 sur 236 · NOTICE SUR FÉNELON. XI · texte numérisé non relu

NOTICE SUR FÉNELON. XI

d'autres sacrifioient leur conscience à leurs biens et à leur repos, et achetoient l'un et l'autre par des abjurations simulées d'où sans intervalle on les traînoit à adorer ce qu'ils ne croyoient point, et à recevoir réellement le divin corps du Saint des saints, tandis qu'ils demeuroient persuadés qu'ils ne mangeoient que du pain qu'ils dévoient encore abhorrer. Telle fut l'abomination générale enfantée par la flatterie et par la cruauté. De la torture à l'abjuration, et de celle-ci à la communion, il n'y avoit pas souvent vingt-quatre heures de distance.... »

On pourrait certes opposer à cette terrible peinture des sermons, des harangues, des vers, de nombreux passages des historiens les plus graves qui , même en faisant une large part à la bassesse et à l'adulation , démontrent que la réprobation fut loin d'être universelle. Elle se fit jour assez promptement , non sur le principe que tout le monde adoptait, mais sur l'exécution barbare. Beaucoup d'évêques approuvèrent tout, même la violence. Bossuet et les évêques gallicans pouvaient d'autant moins révoquer en doute le droit du roi, qu'ils invoquaient l'autorité civile, non-seulement comme tous les catholiques de cette époque, pour /exécution des décrets pontificaux, des lois et des canons de l'Eglise, mais pour le contrôle très-effectif des bulles et autres actes émanés de à cour de Rome. La situation des gallicans diffère à cet égard de celle des ultramontains. Ceux-ci peuvent dire qu'en réclamant le bras séculier, ils emploient le pouvoir civil comme une force auxiliaire, sans lui donner aucune autorité dans l'Église ni aucune part au gouvernement spirituel. Mais si d'une part les gallicans, d'accord en cela avec ses ultramontains, reconnaissaient la religion catholique romaine pour religion de l'État; s'ils la voulaient non-seulement libre, non-seulement dominante, mais souveraine; il n'en est pas moins vrai que, d'un autre côté, ils reconnaissaient au clergé français des droits contre le saint-siége uniquement fondés sur la loi civile, garantis par l'autorité royale, et dans certains cas exercés directement par elle; ils consentaient à ne recevoir les bulles du pape et les décrets de l'Église universelle, même en matière doctrinale, que quand le roi, après avoir pris l'avis de ses parlements, en permettait la promulgation. Ils faisaient donc une place à l'Église dans l'État et une place à l'État dans l'Église. Ils ne pouvaient invoquer le principe de la liberté religieuse , ni en faveur des dissidents, ni en faveur des catholiques eux-mêmes.

L'école de Saint-Sulpice subissait en silence les déclarations de 1682, mais sans les approuver; et Fénelon, malgré sa déférence pour Bossuet, pensait et agissait sur cette délicate matière comme la congrégation à laquelle il avait appartenu. Il est facile de conclure de plusieurs passages de ses écrits polémiques que les libertés de l'Église gallicane sont à ses yeux plutôt un asservissement à la puissance royale qu'un affranchissement de l'autorité pontificale, et cette tendance est surtout frappante dans le De summi pontificis auctoritate, composé quelque temps après la mort de Bossuet, et qui contient la réfutation formelle des propositions de 1G82. Il était donc naturel que dans tout ce qui touchait aux rapports de l'État avec la religion, il fît la part de l'État moins grande que ne la voulaient les gallicans, et aue

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par exemple, il aimât mieux soumettre les nouveaux convertis à la direction des évêques qu'à celle des intendants de province. Cette nuance dans ses sentiments n'échappa point à Seignelay ni au P. de La Chaise: Louis XIV la connut par eux, et c'est peut-être ce qui explique que, malgré le succès relatif de ses missions, il n'ait pas voulu l'accorder pour coadjuteur à l'évêque de Poitiers et à celui de la Rochelle, qui le demandèrent l'un après l'autre inutilement et, le second surtout, avec de vives instances.

Très-zélé pour l'indépendance spirituelle de l'Église, Fénelon n'admettait pas le principe de la liberté de conscience invoqué par les protestants. Il approuvait fort que le roi ne souffrit pas d'autre religion dans ses États que la catholique. Il était le premier à faire connaître au ministre que beaucoup de protestants méditaient de passer en Hollande, et à demander qu'on fît soigneusement garder tous les passages. Il voulait que l'autorité se montrât inflexible pour contenirces esprits que, disait-il, la moindre mollesse rendait insolents. Il préférait les bienfaits à la rigueur, sans réfléchir que les bienfaits aussi sont une violence: et la rigueur même, quoi qu'on en ait dit, il ne la proscrivait ni constamment ni absolument « Il ne faut pas leur faire de mal, disait-il; il suffit qu'ils sentent toujours une main levée pour leur en faire s'ils résistoient '. — Il faut de bonnes écoles, disait- il encore (c'est-à-dire des écoles catholiques); et il faut une autorité qui ne se relâche jamais pour assujettir toutes les familles à y envoyer leurs enfants2. » Ainsi nul moyen de transformer Fénelon. comme quelques-uns l'ont voulu, en apôtre de la liberté de conscience. Un jour, on écrivit que Fénelon avait conseillé la tolérance au roi détrôné d'Angleterre, et aussitôt le vénérable abbé de Fénelon, son petit-neveu, qui périt sur l'échafaud en 1793 après une longue et vertueuse carrière, réclama contre cette calomnie et prouva que l'archevêque de Cambrai n'avait conseillé que la patience et la douceur. On ne peut pas même dire que Fénelon ait repoussé le concours de l'autorité civile dans sa mission en Poitou. Mais il la voulait en ultramontain, comme auxiliaire, et non pas en gallican, comme directrice. Les droits du roi se bornaient, selon lui, à défendre l'exercice des cultes dissidents, et n'allaient pas jusqu'à régler l'exercice du culte orthodoxe. Quand bien même il n'aurait pas été secrètement opposé à l'intervention de l'autorité royale dans les affaires spirituelles, son âme tendre se serait révoltée des misères dont il était le témoin; il avait trop de sens p.olitique pour ne pas prévoir les funestes conséquences de la persécution et pour ne pas préférer la démonstration à la violence : il aurait blâmé toute cette conduite comme maladroite et inhumaine, même dans les pasteurs légitimes; et il gémissait doublement de voir l'autorité royale se substituer à celle des évêques pour le gouvernement des âmes. Ce qui le choquait et l'irritait pardessus tout, et il ne pouvait s'en taire, c'étaient ces communions imposées qui n'étaient

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