‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 146 sur 236 · LIVRE xrv · texte numérisé non relu

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caverne, où il aiguise ses dents et ses griffes, en attendant le moment favorable pour égorger tous les troupeaux.

Télémaque, ayant pris soin de mettre une exacte discipline dans tout le camp, ne songea plus qu'à exécuter un dessein qu'il avoit conçu, et qu'il cacha à tous les chefs de l'armée. Il y avoit déjà longtemps qu'il étoit agité, pendant toutes les nuits, par des songes qui lui représentoient son père Ulysse. Cette chère image revenoit toujours sur la fin de la nuit, avant que l'aurore vînt chasser du ciel, par ses feux naissants, les inconstantes étoiles, et de dessus la terre, le doux sommeil, suivi des songes voltigeants. Tantôt il croyoit voir Ulysse nu, dans une île fortunée, sur la rive d'un fleuve, dans une prairie ornée de fleurs, et environné de nymphes qui lui jetoient des habits pour se couvrir; tantôt il croyoit l'entendre parler dans un palais tout éclatant d'or et d'ivoire, où des hommes couronnés de fleurs l'écoutoient avec plaisir et admiration. Souvent Ulysse lui apparoissoit tout à coup dans des festins, où la joie éclatoit parmi les délices, et où l'on entendoit les tendres accords d'une voix avec une lyre, plus douce que la lyre d'Apollon et que les voix de toutes les Muses.

Télémaque, en s'éveillant, s'attristoit de ces songes si agréables, a 0 mon père! ô mon cher père Ulysse! s'écrioit-il, les songes les plus affreux me seroient plus doux! Ces images de félicité me font comprendre que vous êtes déjà descendu dans le séjour des âmes bienheureuses, que les dieux récompensent de leur vertu par une éternelle tranquillité. Je crois voir les champs Élysées. O qu'il est cruel de n'espérer plus! Quoi donc! ô mon cher père, je ne vous verrai jamais! jamais je n'embrasserai celui qui m'aimoit tant, et que je cherche avec tant de peine! jamais je n'entendrai parler cette bouche d'où sortoitla sagesse! jamais je ne baiserai ces mains, ces chères mains, ces mains victorieuses qui ont abattu tant d'ennemis! elles ne puniront point les insensés amants de Pénélope, et Ithaque ne se relèvera jamais de sa ruine! O dieux ennemis de mon père! vous m'envoyez ces songes funestes pour arracher toute espérance de mon cœur; c'est m'arracher la vie. Non, je ne puis plus vivre dans cette incertitude. Que dis-je? hélas! je ne suis que trop certain que mon père n'est plus. Je vais chercher son ombre jusque dans les enfers. Thésée y est bien descendu ; Thésée, cet impie qui vouloit outrager les divinités infernales; et moi, j'y vais conduit par la piété. Hercule y descendit : je ne suis pas Hercule; mais il est beau d'oser l'imiter. Orphée a bien touché, parle récit de ses malheurs, le cœur de ce dieu qu'on dépeint comme inexorable : il obtint de lui qu'Eurydice retournât parmi les vivants. Je suis plus digne de compassion qu'Orphée; car ma perte est plus grande. Qui pourroit comparer une jeune fille, semblable à cent autres, avec le sage Ulysse, admiré de toute la Grèce? Allons, mourons, s'il le faut. Pourquoi craindre la mort, quand on souffre tant dans la vie? O Pluton, ô Proserpine, j'éprouverai bientôt si vous êtes aussi impitoyables qu'on le dit! O mon père! après avoir parcouru en vain les terres et tes mers pour vous trouver, je vais enfin voir si vous n'êtes point dans la sombre demeure des morts. Si les dieux me refu«ftnf de vous dossô-

der sur la terre et à la lumière du soleil, peut-être ne me refuserontiîs pas de voir au moins votre ombre dans le royaume de la nuit. »

En disant ces paroles, Télémaque arrosoit son lit de ses larmes : aussitôt il se levoit, et cherchoit, par la lumière, à soulager la douleur cuisante que ces songes lui avoient causée; mais c'étoit une flèche qui avoit percé son cœur, et qu'il portoit partout avec lui. Dans cette peine, il entreprit de descendre aux enfers par un lieu célèbre . qui n'étoit pas éloigné du camp. On l'appeloit Achérontia, à cause qu'il y avoit en ce lieu une caverne affreuse, de laquelle on descendoit sur les rives de l'Achéron, par lequel les dieux mêmes craignoient de jurer. La ville étoit sur un rocher, posée comme un nid sur le haut d'un arbre : au pied de ce rocher on trouvoit la caverne, de laquelle les timides mortels n'osoient approcher; les bergers avoient soin d'en détourner leurs troupeaux. La vapeur soufrée du marais stygien, qui s'exhaloit sans cesse par cette ouverture, empestoit l'air. Tout autour il ne croissoit ni herbe ni fleurs; on n'y sentoit jamais les doux zéphyrs, ni les grâces naissantes du printemps, ni les riches dons de l'automne; la terre aride y languissoit; on y voyoit seulement quelques arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes. Au loin même, tout à l'entour, Cérès refusoit aux laboureurs ses moissons dorées; Bacchus sembloit en vain y promettre ses doux fruits; les grappes de raisin se desséchoient au lieu de mûrir. Les naïades tristes ne faisoient point couler une onde pure-, leurs flots étoient toujours amers et troublés. Les oiseaux ne chantoient jamais dans cette terre hérissée de ronces et d'épines, et n'y trouvoient aucun bocage pour se retirer : ils alloient chanter leurs amours sous un ciel plus doux. Là, on n'entendoit que le croassement des corbeaux et la voix lugubre des hiboux : l'herbe même y étoit amère, et les troupeaux qui la paissoient ne sentoient point la douce joie qui les fait bondir. Le taureau fuyoit la génisse, et le berger, tout abattu, oubliait sa musette et sa flûte.

De cette caverne sortoit, de temps en temps, une fumée noire et épaisse, qui faisoit une espèce de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins redoubloient alors leurs sacrifices pour apaiser les divinités infernales; mais souvent les hommes, à la fleur de leur âge, et dès leur plus tendre jeunesse, étoient les seules victimes que ces divinités cruelles prenoient plaisir à immoler par une funeste contagion.

C'est là que Télémaque résolut de chercher le chemin de la sombre demeure de Pluton. Minerve, qui veilloit sans cesse sur lui, et qui le couvroit de son égide, lui avoit rendu Pluton favorable. Jupiter même, à la prière de Minerve, avoit ordonné à Mercure, qui descend chaque jour aux enfers pour livrer à Charon un certain nombre de morts, de dire au roi des ombres quil laissât entrer le fils d'Ulysse dans son empire.

Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit; il marche à la clarté de la lune, et il invoque cette puissante divinité, qui, étant dans le ciel le brillant astre de la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux enfers la redoutable Hécate. Cette divinité écouta favorablement mi vœux, parce que son cœur étoit pur, et qu'il étoit conduit par

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