XIV NOTICE SUR FÉNELON
vaient les premières grâces et en étaient pour tous les autres le canal nécessaire. Il fallait être un saint, comme Tronson, pour songer aux périls de la cour et ne pas être ébloui de son éclat. Il écrivait à Fénelon : « Vous voilà dans un pays1 où l'Évangile de Jésus- Christ est peu connu, et où ceux mêmes qui le connoissent ne se servent ordinairement de cette connoissance que pour s'en faire honneur auprès des hommes. Vous vivez maintenant parmi des personnes dont le langage est tout païen. »
Le prince que Fénelon allait élever n'était pas l'héritier présomptif de la couronne, il n'en était que l'héritier nécessaire. Son père, le grand Dauphin, qu'on appelait à la cour Monseigneur, avait dix ans de moins que Fénelon. Il n'était pas probable que Fénelon vit le règne de son élève, ou du moins cela n'était pas dans le cours naturel des choses. Il ne le vit pas en effet, mais ce fut au contraire parce que l'ordre de la nature fut cruellement troublé. Le duc de Bourgogne, âgé alors de sept ans, avait deux frères : le duc d'Anjou, depuis roi d'Espagne, né en 1683, et le duc de Berry, né en 1686. Quand l'exil de Fénelon fut prononcé, le premier de ses élèves avait quinze ans, et le dernier, qui n'en avait que onze, avait joui de ses soins pendant quatre années seulement.
Le duc de Beauvilliers avait choisi pour sous-gouverneurs MM. de Léchelleet du Puy. Fénelon proposa et fit agréer, pourlecteur, l'abbé de Langeron, son plus ancien et son plus cher ami; pour sous-précepteurs, l'abbé Fleury, tous deux ses coopérateurs dans les missions du Poitou, et l'abbé de Beaumont, fils de sa sœur, et qui fut nommé à l'é'-êché de Saintes au commencement du règne suivant. « Jamais ii n'y a e^, dit M. de Bausset2, et il n'y aura peut-être jamais d'exemple d'une union semblable à celle qui régnait entre tous les instituteurs du duc de Bourgogne. Ils n'avaient qu'un cœur, un esprit et une âme; et cette âme était celle de Fénelon. On ne pouvait vivre dans son intimité sans subir le charme qu'iltfépandait, et qui tenait à la fois aux grâces de son esprit, à ses manières réservées et affectueuses, et aux sentiments tendres qui débordaient de son âme, sans rien ôter au naturel, à la mesure exquise, à l'observation constante de toutes les convenances. Il était depuis longtemps déjà l'ami, et il était en peu de temps devenu l'oracle du duc de Beauvilliers, qui passa sa vie entière dans la plus inaltérable liaison de sentiments et d'idées avec lui. Il n'était pas moins étroitement uni à la duchesse de Beauvilliers, et c'était en partie pour elle, pour l'aider dans ses devoirs de mère, qu'il avait composé son Traité de l'éducation des filles. Il était entré par eux dans l'intimité qui les unissait au duc et à la duchesse de Chevreuse3. » Mme de Sévigné disait, en parlant de la nomination de M. de Beauvilliers comme gouverneur du duc de Bourgogne : a Le roi a fait trois messieurs de Beauvilliers en un. » Et cela était vrai, tant l'union était profonde et entière entre Beauvilliers, Chevreuse et Fénelon. On ne saurait douter que la
i. Lettre du mois d'août 1689.