‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 16 sur 236 · NOTICE SUR FENELON. XV · texte numérisé non relu

NOTICE SUR FENELON. XV

spiritualité n'ait été pour beaucoup dans les causes de cette amitié, et dans la prépondérance que prit Fénelon sur deux ministres d'État, ducs et pairs, et dont l'un au moins, le duc deChevreuse, avait l'esprit très-orné et très-ouvert. Saint-Simon a dépeint avec sa verve ordinaire ce petit cénacle dont Fénelon était le chef; et nous lui emprunterons tout ce passage, qui fait connaître à merveille la situation de Fénelon à la cour et dans l'intérieur du duc de Bourgogne' :

« Jamais liaison ne fut plus forte ni plus inaltérable que celle de ce petit troupeau à part. Elle étoit fondée sur une confiance intime et fidèle, qui elle-même L'étoit, à leur avis, sur l'amour de Dieu et de son Église. Ils étoient presque tous gens d'une grande vertu.... Tous n'avoient qu'un but, qui étoit de ne vivre et de ne respirer que pour leur maître (Fénelon), de ne penser et de n'agir que sur ses principes, et de recevoir ses avis en tous genres comme les oracles de Dieu même , dont il étoit le canal. Que ne peut point un enchantement de cette nature qui, ayant saisi le cœur des plus honnêtes gens, l'esprit de gens qui en avoient beaucoup, le goût et la plus ardente amitié des personnes les plus fidèles, s'est encore divinisé en eux par l'opinion ferme, ancienne, constante, qu'en cela consiste piété, vertu, gloire de Dieu, soutien de l'Église, et le salut particulier de leurs âmes, à quoi de bonne foi tout étoit postposé chez euxr

« Par ce développement, ajoute-t-il, on voit sans peine quel puissant ressort étoit Fénelon à l'égard des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers et de leurs épouses, qui tous quatre n'étoient qu'un cœur, une âme, un sentiment, une pensée.... Serrés sur tout ce qui pouvoit approcher ces matières, renfermés entre eux autres anciens disciples, avec une discrétion et une fidélité merveilleuses, sans faire ni admettre aucuns prosélytes, dans la crainte de s'en repentir, ils ne jouissoient qu'ensemble d'une vraie liberté, et cette liberté leur étoit si douce qu'ils la préféroient atout; de là plus que de toute autre chose cette union plus que fraternelle des ducs et des duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers; de là les retraites impénétrables de la fin de chaque semaine à Vaucresson, avec un très-petit nombre de disciples triés, obscurs et qui s'y succédoient les uns aux autres; de là cette clôture de monastère qui les suivoit au milieu de la cour; de là cet attachement au delà de tout au duc de Bourgogne, soigneusement élevé et entretenu dans les mêmes sentiments. Ils le regardoient comme un autre Esdras, comme le restaurateur du temple et du peuple de Dieu après la captivité.

« Dans ce petit troupeau étoit une disciple des premiers temps, c'étoit la duchesse de Béthune, qui avoit toujours augmenté depuis en vertu, et qui avoit été trouvée digne par Mme Guyon d'être sa favorite. Cette confraternité avoit fait de la fine du surintendant Fouquet l'amie la plus intime des trois filles de Colbert2 et de ses gendres, qui la regardoient avec la plus grande vénération.

i. Saint-Simon, t. IX, p. 292.

2. Les duchesses de Beauvilliers, de Chevreuse et de Mortemart étaient fuies de Colbert ; et la duchesse de Béthune, fille de Fouauet.

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