LIVRE XV
pour rien, quand vous espérez tirer du parjure quelque avantage? La paix n'aura donc pas plus de sûreté que la guerre à votre égard. Tout ce qui viendra de vous sera reçu comme une guerre, ou feinte ou déclarée; vous serez les ennemis perpétuels de tous ceux qui auront le malheur d'être vos voisins ; toutes les affaires qui demandent de la réputation de probité, et de la confiance, vous deviendront impossibles; vous n'aurez plus de ressource pour faire croire ce que vous promettrez. Voici, ajouta Télémaque, un intérêt encore plus pressant qui doit vous frapper, s'il vous reste quelque sentiment de probité et quelque prévoyance sur vos intérêts : c'est qu'une conduite si trompeuse attaque par le dedans toute votre ligue, et va la ruiner; votre parjure va faire triompher Adraste. »
A ces paroles, toute l'assemblée émue lui demandoit comment il osoit dire qu'une action qui donneroit une victoire certaine à la ligue pouvoit la ruiner, a Comment, leur répondit-il, pourrez-vous vous confier les uns aux autres, si une fois vous rompez l'unique lien de la société et de la confiance, qui est la bonne foi? Après que vous aurez posé pour maxime qu'on peut violer les règles de la probité et de la fidélité pour un grand intérêt, qui d'entre vous pourra se fier à un autre, quand cet autre pourra trouver un grand avantage à lui manquer de parole et à le tromper? Où en serez-vous? Quel est celui d'entre vous qui ne voudra point prévenir les artifices de son voisin par les siens? Que devient une ligue de tant dépeuples, lorsqu'ils sont convenus entre eux, par une délibération commune, qu'il est permis de surprendre son voisin, et de violer la foi donnée? Quelle sera votre défiance mutuelle , votre division , votre ardeur à vous détruire les uns les autres! Adraste n'aura plus besoin de vous attaquer; vous vous déchirerez assez vous-mêmes; vous justifierez ses perfidies.
a 0 rois sages et magnanimes 1 ô vous qui commandez avec tant d'expérience sur des peuples innombrables, ne dédaignez pas d'écouter les conseils d'un jeune homme! Si vous tombiez dans les plus affreuses extrémités où la guerre précipite quelquefois les hommes, il faudroit vous relever par votre vigilance et par les efforts de votre vertu ; car le vrai courage ne se laisse jamais abattre. Mais si vous aviez une fois rompu la barrière de l'honneur et de la bonne foi, cette perte est irréparable; vous ne pourriez plus rétablir ni la confiance nécessaire au succès de toutes les affaires importantes, ni ramener les hommes aux principes de la vertu, après que vous leur auriez appris à les mépriser. Que craignez-vous? N'avez-vous pas assez de courage pour vaincre sans tromper? Votre vertu, jointe aux forces de tant de peuples, ne vous suffit-elle pas? Combattons, mourons s'il le faut, plutôt que de vaincre si indignement. Adraste, l'impie Adraste est dans nos mains, pourvu que nous ayons horreur d'imiter sa lâcheté et sa mauvaise foi. »
Lorsque Télémaque acheva ce discours, il sentit que la douce persuasion avoit coulé de ses lèvres et avoit passé jusqu'au fond des cœurs. Il remarqua un profond silence dans l'assemblée; chacun pensoit, non à lui ni aux grâces de ses paroles, mais à la force de la vérité qui se faisoit sentir dans la suite de son raisonnement: l'étonnement étoit
peint sur les visages. Enfin on entendit un murmure sourd qui se répandoit peu à peu dans l'assemblée : les uns regardoient les autres, et n'osoient parler les premiers; on attendoit que les chefs de l'armée se déclarassent; et chacun avoit de la peine à retenir ses sentiments. Enfin, Je grave Nestor prononça ces paroles :
a Digne fils d'Ulysse, les dieux vous ont fait parler; et Minerve, qui a tant de fois inspiré votre père, a mis dans votre cœur le conseil sage et généreux que vous aver ionné. Je ne regarde point votre jeunesse; je ne considère que Minerve dans tout ce que vous venez de dire. Vous avez parlé pour la vertu; sans elle les plus grands avantages sont de vraies pertes; sans elle on s'attire bientôt la vengeance de ses ennemis, la défiance de ses alliés, l'horreur de tous les gens de bien, et la juste colère des dieux. Laissons donc Venuse entre les mains des Lucaniens, et ne songeons plus qu'à vaincre Adraste par notre courage. »
11 dit, et toute l'assemblée applaudit à ces sages paroles; mais, en applaudissant, chacun étonné tournoit les yeux vers le fils d'Ulysse, et on croyoit voir reluire en lui la sagesse de Minerve, qui l'inspirait.
Il s'éleva bientôt une autre question dans le conseil des rois, où il n'acquit pas moins de gloire. Adraste, toujours cruel et perfide, envoya dans le camp un transfuge nommé Acanthe, qui devoit empoisonner les plus illustres chefs de l'armée; surtout il avoit ordre de ne rien épargner pour faire mourir le jeune Télémaque, qui étoit déjà la terreur des Dauniens. Télémaque, qui avoit trop de courage et de candeur pour être enclin à la défiance, reçut sans peine et avec amitié ce malheureux, qui avoit vu Ulysse en Sicile, et qui lui racontoit les aventures de ce héros. Il le nourrissoit et tâchoit de le consoler dans son malheur; car Acanthe se plaignoit d'avoir été trompé et traité indignement par Adraste. Mais c' étoit nourrir et réchauffer dans son sein une vipère venimeuse, toute prête à faire une blessure mortelle.
On surprit un autre transfuge, nommé Arion, qu'Acanthe envoyoit vers Adraste pour lui apprendre l'état du camp des alliés, et pour lui assurer qu'il empoisonneroit, le lendemain, les principaux rois avec Télémaque, dans un festin que celui-ci leur devoit donner. Arion pris -voua sa trahison. On soupçonna qu'il étoit d'intelligence avec Acanthe, parce qu'ils étoient bons amis; mais Acanthe, profondément dissimulé et intrépide, se défendoit avec tant d'art, qu'on ne pouvait le convaincre ni découvrir le fond de la conjuration.
Plusieurs des rois furent d'avis qu'il falloit, dans le doute, sacrifier Acanthe à la sûreté publique. « Il faut, disoient-ils, le faire mourir; la vie d'un seul homme n'est rien quand il s'agit d'assurer celle de tant de rois. Qu'importe qu'un innocent périsse, quand il s'agit de conserver ceux qui représentent les dieux au milieu des hommes?
— Quelle maxime inhumaine! Quelle politique barbare! répondok Télémaque. Quoi ! vous êtes si prodigues du sang humain, ô vous qu êtes établis les pasteurs des hommes, et qui ne commandez sur eux que pour les conserver, comme un pasteur conserve son troupeau! Vous êtes donc les loups cruels, et non pas les pasteurs; du moins vous n'êtes pasteurs que pour tondre et pour écorcher le troupeau, au lieu