XVI NOTICE SUR FÉNELON
« Le duc de Béthune, son mari, n'étoit qu'un frère coupe-choux qu'on toléroit à cause d'elle; mais le duc de Charost, son fils, recueillit tous les fruits de la béatitude de sa sainte mère.... » Ici le duc de Saint- Simon s'échappe, et sa tendresse pour le duc de Beauvilliers et le duc de Chevreuse ne peut lutter contre ses préventions de janséniste et d'ami très-jaloux du duc de Beauvilliers. Mais ce court aperçu suffit pour montrer ce qu'était un précepteur ainsi appuyé, et dans une si parfaite union avec le gouverneur du prince, et des personnes très-principales de la cour. M. de Beauvilliers, fort ami, dans ces premiers temps, de Mme de Maintenon, avait introduit Fénelon dans son intimité. Il y rencontrait Bossuet, et l'évêque de Châlons, Noailles, ses amis de tous les temps, et il était aussi ami d'ancienne date de l'évêque de Chartres, Godet des Marais, qui était le diocésain de Saint-Cyr et le directeur de Mme de Maintenon.
Tous les témoignages s'accordent sur les merveilles de l'éducation du jeune prince. La nature lui avait donné le caractère le plus rebutant, sauvage, impérieux, fantasque, une sorte de férocité qui avait fait le désespoir des femmes, et qui faisait tristement augurer des suites. Fénelon dompta, assouplit tout; fit un prince appliqué à ses devoirs, et surtout, et quelquefois avec une dévotion de moine plutôt que de prince, à ses devoirs religieux, attentif à tout et à tous, généreux, tendre, docile, non cependant sans quelques retours de l'ancienne humeur, suivis de prompts repentirs. Il réussit plus aisément à orner l'esprit, pour lequel la nature avait beaucoup fait. Ce fut une application de tous les instants, et de père plutôt que de précepteur : avec une tendresse et une onction qui n'ôtaient rien à l'autorité toujours inflexible, et toujours appuyée sur les plus solides raisons et les plus à la portée de l'âge de l'enfant. Fénelon ne se reposait sur personne; il faisait tout par lui-même, les prières, les formules pour l'examen de conscience; il choisissait toutes les lectures; il écrivait tout exprès les sujets de thèmes et de versions, et ces sujets étaient toujours un avis, un exemple, une adroite réprimande. Ces papiers épars, écrits au jour le jour, pour les besoins et selon l'inspiration du moment, ont été pieusement recueillis; on en a formé des corps d'ouvrages dont plusieurs sont des chefs-d'œuvre. Le Télémaque s'est fait ainsi peu à peu, sans autre pensée que de plaire au jeune prince en l'instruisant.
Pendant que Fénelon remplissait ainsi, avec le plus grand éclat, sa tâche principale, et tenait, par des liens étroits, à ce qu'il y avait de plus puissant et de plus brillant à la cour, sa position matérielle restait fort médiocre, sans qu'il daignât prendre la moindre peine pour l'améliorer. Il n'avait d'autre ressource que les mille écus de son prieuré de Carcnac, dont une grande partie se dépensait sur les lieux ou en aumônes; les appointements de sa place de précepteur étaient peu de chose, selon la coutume du temps, qui était de payer très-peu les plus grandes places, sauf à enrichir les titulaires par des grâces arbitraires et sans mesure. La pension de ministre n'excédait pas alors vingt mille livres. Celle du précepteur ne lui donnait pas de quoi vivre à la cour. Il fut obligé d'emprunter à la marquise de Laval, devenue depuis peu