LIVRE XVIII
des hommes avec d'autres hommes sages et vertueux, qui aient longtemps étudié leurs caractères; vous apprendrez insensiblement comment ils sont faits et ce qu'il est permis d'en attendre. Qui est-ce qui vous a appris à connoître les bons et les mauvais poètes"? c'est la fréquente lecture et la réflexion avec des gens qui avoient le goût de la poésie. Qui est-ce qui vous a acquis du discernement sur la musique ? c'est la même application à observer les divers musiciens. Comment peut-on espérer de bien gouverner les hommes si on ne les connoît pas? et comment les connoîtroit-on si on ne vit jamais avec eux? Ce n'est pas vivre avec eux que de les voir tous en public, où l'on ne dit de part et d'autre que des choses indifférentes et préparées avec art; il est question de les voir en particulier, de tirer du fond de leurs cœurs toutes les ressources secrètes qui y sont, de les tàter de tous côtés, de les sonder pour découvrir leurs maximes. Mais, pour bien juger des hommes, il faut commencer par savoir ce qu'ils doivent être; il faut savoir ce que c'est que le vrai et solide mérite, pour discerner ceux qui eu ont d'avec ceux qui n'en ont pas.
« On ne cesse de parler de vertu et de mérite sans savoir ce que c'est précisément que le mérite et la vertu. Ce ne sont que de beaux noms, que des termes vagues pour la plupart des hommes, qui se font honneur d'en parler à toute heure. Il faut avoir des principes certains de justice, de raison, de vertu, pour connoître ceux qui sont raisonnables et vertueux. Il faut savoir les maximes d'un bon et sage gouvernement pour connoître les hommes qui ont ces maximes et ceux qui s'en éloignent par une fausse subtilité. En un mot, pour mesurer plusieurs corps il faut avoir une mesure fixe; pour juger il faut tout de même avoir des principes constants auxquels tous nos jugements se réduisent. Il faut savoir précisément quel est le but de la vie humaine et quelle fin on doit se proposer en gouvernant les hommes. Ce but unique et essentiel est de ne vouloir jamais l'autorité et la grandeur pour soi ; car cette recherche ambitieuse n'iroit qu'à satisfaire un orgueil tyrannique; mais on doit se sacrifier, dans les peines infinies du gouvernement, pour rendre les hommes bons et heureux. Autrement on marche à tâtons et au hasard pendant toute la vie; on va comme un navire en pleine mer qui n'a point de pilote, qui ne consulte point les astres, et à qui toutes les côtes voisines sont inconnues; il ne peut faire que naufrage
«Souventles princes, faute desavoir en quoi consiste la vraie vertu, ne savent point ce qu'ils doivent chercher dans les hommes. La vraie vertu a pour eux quelque chose d'âpre, elle leur paroît trop austère et indépendante, elle les effraye et les aigrit; ils se tournent vers la flatterie. Dès lors ils ne peuvent plus trouver ni de sincérité ni de vertu; dès lors ils courent après un vain fantôme de fausse gloire qui les rend indignes de la véritable. Ils s'accoutument bientôt à croire qu'il n'y a point de vraie vertu sur la terre, car les bons connoissent bien les méchants, mais les méchants ne connoissent point les bons et ne peuvent croire qu'il y en ait. De tels princes ne savent que se défier de tout le monde également; ils se cachent, ils se renferment, ils sont
234 TELEMAQUE.
jaloux sur les moindres choses , ils craignent les hommes et se font craindre d'eux. Ils fuient la lumière, ils n'osent paroître dans leur naturel. Quoiqu'ils ne veuillent pas être connus, ils ne laissent pas de l'être; car la curiosité maligne de leurs sujets pénètre et devine tout. Mais ils ne connoissent personne; les gens intéressés qui les obsèdent sont ravis de les voir inaccessibles. Un roi inaccessible aux hommes l'est aussi à la vérité; on noircit par d'infâmes rapports et on écarte de lui tout ce qui pourroit lui ouvrir les yeux. Ces sortes de rois passent leur vie dans une grandeur sauvage et farouche; ou, craignant sans cesse d'être trompés, ils le sont toujours inévitablement et méritent de l'être. Dès qu'on ne parle qu'à un petit nombre de gens, on s'engage à recevoir toutes leurs passions et tous leurs préjugés; les bons mêmes ont leurs défauts et leurs préventions. De plus, on est à la merci des rapporteurs, nation basse et maligne qui se nourrit de venin, qui empoisonne les choses innocentes, qui grossit les petites, qui invente le mal plutôt que de cesser de nuire, qui se joue pour son intérêt de la défiance et de l'indigne curiosité d'un prince foible et ombrageux.
« Connoissezdonc, ô mon cher Télémaque, connoissez les hommes; examinez-les, faites-les parler les uns sur les autres, éprouvez-les peu à peu, ne vous livrez à aucun. Profitez de vos expériences lorsque vous aurez été trompé dans vos jugements; car vous serez trompé quelquefois, et les méchants sont trop profonds pour ne surprendre pas les bons par leurs déguisements. Apprenez par là à ne juger promptement de personne ni en bien ni en mal; l'un et l'autre sont trèsdangereux; ainsi vos erreurs passées vous instruiront très-utilement. Quand vous aurez trouvé des talents et de la vertu dans un homme, servez-vous-en avec confiance, car les honnêtes gens veulent qu'on sente leur droiture; ils aiment mieux de l'estime et de la confiance que des trésors. Mais ne les gâtez pas en leur donnant un pouvoir sans bornes; tel eût été toujours vertueux, qui ne Test plus, parce que son mattre lui a donné trop d'autorité et trop de richesses. Quiconque est assez aimé des dieux pour trouver dans tout un royaume deux ou trois vrais amis, d'une sagesse et d'une bonté constante, trouve bientôt par eux d'autres personnes qui leur ressemblent pour remplir les places inférieures. Par les bons auxquels on se confie , on apprend ce qu'on ne peut pas discerner par soi-même sur les autres sujets.
— Mais faut-il, disoit Télémaque, se servir des méchants quand ils sont habiles, comme je l'ai ouï dire souvent?— On est souvent, répondoit Mentor, dans la nécessité de s'en servir. Dans une nation agitée et en désordre, on trouve souvent des gens injustes et artificieux qui sont déjà en autorité; ils ont des emplois importants qu'on ne peut leur ôter, ils ont acquis la confiance de certaines personnes puissantes qu'on a besoin de ménager : il faut les ménager eux-mêmes, ces hommes scélérats, parce qu'on les craint, et qu'ils peuvent tout bouleverser. Il faut bien s'en servir pour un temps, mais il faut aussi avoir en vue de les rendre peu à peu inutiles. Pour la vraie et intime confiance, gar-