‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 209 sur 236 · VII. — L'anneau de Gygès · texte numérisé non relu

VII. — L'anneau de Gygès

Pendant le règne du fameux Crésus, il y avoit en Lydie un jeune homme bien fait, plein d'esprit, très-vertueux, nommé Callimaque, de la race des anciens rois, et devenu si pauvre qu'il fut réduit à se faire berger. Se promenant un jour sur des montagnes escarpées où il revoit sur ses malheurs en menant son troupeau, il s'assit au pied d'un arbre pour se délasser. Il aperçut auprès de lui une ouverture étroite dans un rocher. La curiosité l'engage à y entrer. Il trouve une caverne large et profonde. D'abord il n'y voit goutte; enfin ses yeux s'accoutument à l'obscurité. Il entrevoit dans une lueur sombre une urne d'or sur laquelle ces mots étoient gravés : « Ici tu trouveras l'anneau de Gygès. 0 mortel, qui que tu sois, à qui les dieux destinent un si grand bien, montre-leur que tu n'es pas ingrat, et garde-toi d'envier jamais le bonheur d*aucun autre homme. »

Callimaque ouvre l'urne, trouve l'anneau, le prend et, dans le transport de sa joie, il laissa l'urne, quoiqu'il fût très-pauvre et qu'elle fût d'un grand prix. Il sort de la caverne et se hâte d'éprouver l'anneau enchanté dont il avoit si souvent entendu parler depuis son enfance. Il voit de loin le roi Crésus qui passoit pour aller de Sardes dans une maison délicieuse sur les bords du Pactole. D'abord iJ s'approche de quelques esclaves qui marchoient devant et qui portoient des parfums pour les répandre sur les chemins où le roi devoit passer. Il se mêle parmi eux après avoir tourné son anneau en dedans, et personne ne l'aperçoit. Il fait du bruit tout exprès en marchant; il prononce même quelques paroles. Tous prêtèrent l'oreille, tous furent étonnés d'entendre une voix et de ne voir personne. Ils se disoient les uns aux autres : a Est-ce un songe ou une vérité? n'avez-vous pas cru entendre parler quelqu'un? » Callimaque, ravi d'avoir fait cette expérience, quitte ces esclaves et s'approche du roi. Il est déjà tout auprès de lui sans être découvert; il monte avec lui sur son char, qui étoit tout d'argent, orné d'une merveilleuse sculpture. La reine étoit auprès de lui et ils parloient ensemble des plus grands secrets de l'État, que Crésus ne confioit qu'à la reine seule. Callimaque les entendit pendant tout le chemin.

On arrive dans cette maison, dont tous les murs étoient de jaspe; le toit étoit tout de cuivre fin et briliant comme de l'or; les lits étoient d'argent, el tout le reste des meubles de même ; tout étoit orné de diamants et de pierres précieuses. Tout le palais étoit san-s cesse rempli

des plus doux parfums, et. pour les rendre plus agréables, on en répandoit de nouveaux à chaque heure du jour. Tout ce qui servoit à la personne du roi étoit d'or. Quand il se promenoit dans ses jardins, les jardiniers avoient l'art de faire naître les plus belles fleurs sous ses pas. Souvent on changeoit, pour lui donner une agréable surprise, les décorations des jardins comme on change une décoration de scène. On transportoit promptement, par de grandes machines, les arbres avec leurs racines, et on en apportoit d'autres tout entiers, en sorte que chaque matin le roi, en se levant, apercevoit ses jardins entièrement renouvelés. Un jour c'étoient des grenadiers, des oliviers, des myrtes, des orangers et une forêt de citronniers. Un autre jour paroissoit tout à coup un désert sablonneux avec des pins sauvages, de grands chênes, de vieux sapins qui paroissoient aussi vieux que la terre. Un autre jour on voyoit des gazons fleuris, des prés d'une herbe fine et naissante, tout émaillés de violette, au travers desquels couloient impétueusement de petits ruisseaux. Sur leurs rives étoient plantés de jeunes saules d'une tendre verdure, de hauts peupliers qui montoient jusqu'aux nues; des ormes touffus et des tilleuls odoriférants plantés sans ordre faisoient une agréable irrégularité. Puis tout à coup, le lendemain, tous ces petits canaux disparoissoient, on ne voyoit plus qu'un canal de rivière d'une eau pure et transparente. Ce fleuve étoit le Pactole, dont les eaux couloient sur un sable doré. On voyoit sur ce fleuve des vaisseaux avec des rameurs vêtus des plus riches étoffes couvertes d'une broderie d'or. Les bancs des rameurs étoient d'ivoire, les rames d'ébène, le bec des proues d'argent, tous les cordages de soie, les voiles de pourpre, et le corps des vaisseaux de bois odoriférants comme le cè'lre. Tous les cordages étoient ornés de festons, tous les matelots étoient couronnés de fleurs. Il couloit quelquefois, dans l'endroit des jardins qui étoit sous les fenêtres de Crésus. un ruisseau d'essence dont l'odeur exquise s'exhaloit dans tout le palais. Crésus avoit des lions, des tigres, des léopards auxquels on avoit limé les dents et les griffes, qui étoient attelés à de petits chars d'écaillé de tortue garnis d'argent. Ces animaux féroces étoient conduits par un frein d'or et par des rênes de soie. Ils servoient au roi et à toute la cour pour se promener dans les vastes routes u'une forêt qui conservoit sous ses rameaux impénétrables une éternelle nuit. Souvent on faisoit aussi des courses avec ces chars le long du fleuve, dans une prairie unie comme un tapis vert. Ces fiers animaux couroient si légèrement et avec tant de rapidité, qu'ils ne laissoient pas même sur l'herbe tendre la moindre trace de leurs pas ni des roues qu'ils tratnoient après eux. Chaque jour on iuventoit de nouvelles espèces de courses pour exercer la vigueur et l'adresse des jeunes gens. Crésus, à chaque nouveau jeu, attachoit quelque grand prix pour le vainqueur. Aussi les jjurs eouloienl dxaa les délices et parmi les plus agréables spectacles.

Callimaque résolut de surprendre tous les Lydiens par le moven de son anneau. Plusieurs jeunes hommes de la plus haute naissance avoient couru devant le roi , qui étoit descendu de son char dans la prairie pour les voir courir Dans le moment où tous les prétendants eurent acheva

leur course et que Crésus examinoit à qui le prix devoit appartenir^ Callimaque se met dans le char du roi. Il demeure invisible, il pousse les lions, le char vole. On eût cru que c'étoit celui d'Achille traîné par des coursiers immortels, ou celui de Phébus même lorsque après avoir parcouru la voûte immense des cieux, il précipite ses chevaux enflammés dans le sein des ondes. D'abord on crut que les lions, s'étant échappés, s'enfuyoient au hasard, mais bientôt on reconnut qu'ils étoient guidés avec beaucoup d'art et que cette course surpasseroit toutes les autres. Cependant le char paroissoit vide et tout le monde demeuroit immobile d'étonnement. Enfin la course est achevée et le prix remporté, sans qu'on puisse comprendre par qui. Les uns croient que c'est une divinité qui se joue des hommes ; les autres assurent que c'est un homme nommé Orodes, venu de Perse, qui avoit l'art des enchantements, qui évoquoit les ombres des enfers, qui tenoit dans ses mains toute la puissance d'Hécate, qui envoyoit à son gré la Discorde et Tes Furies dans l'âme de ses ennemis, qui faisoit entendre la nuit les hurlements de Cerbère et les gémissements profonds de l'Érèbe, enfin qui pouvoit éclipser la lune et la faire descendre du ciel sur la terre. Crésus crut qu'Orodes avoit mené le char; il le fit appeler. On le trouva qui tenoit dans son sein des serpents entortillés et qui, prononçant entre ses dents des paroles inconnues et mystérieuses, conjuroit les divinités infernales. Il n'en fallut pas davantage pour persuader qu'il étoit le vainqueur invisible de cette course. Il assura que non, mais le roi ne put le croire. Callimaque étoit ennemi d'Orodes, parce que celui-ci avoit prédit à Crésus que ce jeune homme lui causeroit un jour de grands embarras et seroit la cause de la ruine entière de son royaume. Cette prédiction avoit obligé Crésus à tenir Callimaque loin du monde, dans un désert et réduit à une grande pauvreté. Callimaque sentit le plaisir de la vengeance et fut bien aise de voir l'embarras de son ennemi. Crésus pressa Orodes et ne put pas l'obliger à dire qu'il avoit couru pour le prix. Mais comme le roi le menaça de le punir, ses amis lui conseillèrent d'avouer la chose et de s'en faire honneur. Alors il passa d'une extrémité à l'autre, la vanité l'aveugla. Il se vanta d'avoir fait ce coup merveilleux par la vertu de ses enchantements. Mais, dans le moment où on lui parloit, on fut bien surpris de voir le même char recommencer la même course. Puis le roi entendit une voix qui lui disoit à l'oreille : « Orodes se moque de toi; il se vante de ce qu'il n'a pas fait. » Le roi, irrité contre Orodes, le fit aussitôt charger de fers et jeter dans une profonde prison.

Callimaque, ayant senti le plaisir de contenter ses passions par le secours de son anneau, perdit peu à peu les sentiments de modération et de vertu qu'il avoit eus dans sa solitude et dans ses malheurs. Il fut même tenté d'entrer dans la chambre du roi et de le tuer dans son lit. Mais on ne passe point tout d'un coup aux plus grands crimes ; il eut horreur d'une action si noire et ne put endurcir son cœur pour l'exécuter. Mais il partit poui s'en aller en Perse trouver Cyrus; il lui dit les secrets de Crésus qu'il avoit entendus, et le dessein des Lydiens de faire une ligue contre les Pênes avec les colonies grecques de toute la côte

de l'Asie Mineure; en même temps il lui expliqua les préparatifs de Crésus et les moyens de les prévenir. Aussitôt Cyrus part de dessus les bords du Tigre, où il étoit campé avec une armée innombrable, et vient jusqu'au fleuve Halys, où Crésus se présenta à lui avec des troupes plus magnifiques que courageuses. Les Lydiens vivoient trop délicieusement pour ne craindre point la mort. Leurs habits étoient brodés d"or et semblables à ceux des femmes les plus vaines; leurs armes étoient toutes dorées; ils étoient suivis d'un nombre prodigieux de chariots superbes; l'or, l'argent, les pierres précieuses éclatoient partout dans leurs tentes, dans leurs vases, dans leurs meubles et jusque sur leurs esclaves. Le faste et la mollesse de cette armée ne dévoient faire attendre qu'imprudence et lâcheté, quoique les Lydiens fussent en beaucoup plus grand nombre que les Penses. Ceux-ci, au contraire, ne montroient que pauvreté et courage; ils étoient légèrement vêtus; ils vivoient de peu, se nourrissoient de racines et de légumes, ne buvoient que de l'eau, dormoient sur la terre exposés aux injures de l'air, exerçoient sans cesse leurs corps pour les endurcir au travail; ils n'avoient pour tout ornement que le fer; leurs troupes étoient toutes hérissées de piques, de dards et d'épées : aussi n'avoient-ils que du mépris pour des ennemis noyés dans les délices. A peine la bataille mérita-t-elle le nom d'un combat. Les Lydiens ne purent soutenir le premier choc; ils se renversent les uns sur les autres; les Perses ne font que tuer, ils nagent dans le sang. Crésus s'enfuit jusqu'à Sardes. Cyrus l'y poursuit sans perdre un moment. Le voilà assiégé dans sa ville capitale. Il succombe après un long siège, il est pris, on le mène au supplice. En cette extrémité il prononce le nom de Solon. Cyrus veut savoir ce qu'il dit. Il apprend que Crésus déplore son malheur de n'avoir pas cru ce Grec qui lui avoit donné de si sages conseils. Cyrus, touché de ces paroles, donne la vie à Crésus.

Alors Callimaque commença à se dégoûter de sa fortune. Cyrus l'avoit mis au rang de ses satrapes, et lui avoit donné d'assez grandes richesses. Un autre en eût été content: mais le Lydien, avec son anneau, se sentoit en état de monter plus haut. Il ne pouvoit souffrir de se voir borné à une condition où il avoit tant d'égaux et un maître. Il ne pouvoit se résoudre à tuer Cyrus, qui lui avoit fait tant de bien. Il avoit même quelquefois du regret d'avoir renversé Crésus de son trône. Lorsqu'il l'avoit vu conduit au supplice, il avoit été saisi de douleur. Il ne pouvoit plus demeurer dans un pays où il avoit causé tant de maux, et où il ne pouvoit rassasier son ambition. 11 part; il cherche un pays inconnu : il traverse des terres immenses, éprouve partout l'effet magique et merveilleux de son anneau, élève à son gré et renverse les rois et les royaumes, amasse de grandes richesses, parvient au faîte des honneurs, et se trouve cependant toujours dévoré de désirs. Son talisman lui procure tout, excepté la paix et le bonheur. C'est qu'on ne les trouve que dans soi-même, qu'ils sont indépendants de tous ces avantages extérieurs auxquels nous mettons tant de prix; et que quand dans l'opulence et la grandeur on perd la simplicité, l'innocence et la modération, alors le cœur et la conscience, qui sont les vrais sièges Fweloh.— ï. 23

du bonheur, deviennent la proie du trouble, de l'inquiétude, de la honte et du remords.

Vin. — Voyage dans Vile des Plaisirs.

Après avoir longtemps vogué sur la mer Pacifique, nous aperçûmes de loin une île de sucre avec des montagnes de compote, des rochers de sucre candi et de caramel, et des rivières de sirop, qui couloient dans la campagne. Les habitants, qui étoient fort friands, léchoient tous les chemins, et suçoient leurs doigts après les avoir trempés dans les fleuves. Il y avoit aussi des forêts de réglisse, et de grands arbres d'où tomboient des gaufres que le vent emportoit dans la bouche des voyageurs, si peu qu'elle fût ouverte. Comme tant de douceurs nous parurent fades, nous voulûmes passer en quelque autre pays où l'on pût trouver des mets d'un goût plus relevé. On nous assura qu'il y avoit, à dix lieues de là , une autre île où il y avoit des mines de jambons, de saucisses et de ragoûts poivrés. On les creusoit comme on creuse lés mines d'or dans le Pérou. On y trouvoit aussi des ruisseaux de sauces à l'oignon. Les murailles des maisons sont de croûtes de pâté. Il y pleut du vin couvert quand le temps est chargé; et dans les plus beaux jours, la rosée du matin est toujours du vin blanc, semblable au vin grec ou à celui de Saint-Laurent. Pour passer dans cette lie, nous fîmes mettre sur le port de celle d'où nous voulions partir douze hommes d'une grosseur prodigieuse, et qu'on avoit endormis : ils souffioient si fort en ronflant, qu'ils remplirent nos voiles d'un vent favorable. A peine fûmes-nous arrivés dans l'autre île, que nous trouvâmes sur le rivage des marchands qui vendoient de l'appétit • car on en manquoit souvent parmi tant de ragoûts. Il y avoit aussi d'autres gens qui vendoient le sommeil. Le prix en étoit réglé, tant par heure; mais il y avoit des sommeils plus chers les uns que les autres, à proportion des songes que Ton vouloit avoir. Les plus beaux songes étoient fort chers. J'en demandai des plus agréables pour mon argent; et comme j'étois las, j'allai d'abord me coucher. Mais à peine fus-je dans mon lit que j'entendis un grand bruit; j'eus peur, et je demandai du secours. On me dit que c'étoit la terre qui s'entr'ouvroit. Je crus être perdu, mais on me rassura en me disant qu'elle s'entr ouvroit ainsi toutes les nuits à une certaine heure, pour vomir avec grand effort des ruisseaux bouillants de chocolat moussé, et des liqueurs glacées de toutes les façons. Je me levai à la hâte pour en prendre, et elles étoient délicieuses. Ensuite je me recouchai, et dans mon sommeil ie crus voir que tout le monde étoit de cristal, que les hommes se nourrissoient de parfums quand il leur plaisoit, qu'ils ne pouvo.ent marcher qu'en dansant, ni parler qu'en chantant; qu ils avo.ent des ailes pour fendre les airs, et des nageoires pour passer les mers. Mais ces hommes étoient comme des pierres à fusil : on ne pouvoit les choquer, qu'aussitôt ils ne prissent feu. Ils s'enflammoient comme une mèche, et je ne pouvois m'empêcher de rire voyant comb.en ils étoient faciles à émouvoir. Je voulus demander à l'un d'eux pourquoi il parois-

soit si animé : il me répondit, en me montrant le poing, qu'il ne se mettoit jamais en colère.

A peine fus-je éveillé, qu'il vint un marchand d'appétit, me deman dant de quoi je voulois avoir faim, et si je voulois qu'il me vendît des relais d'estomacs pour manger toute la journée. J'acceptai la condition. Pour mon argent, il me donna douze petits sachets de taffetas que je mis sur moi, et qui dévoient me servir comme douze estomacs, pour digérer sans peine douze grands repas en un jour. A peine eus-je pris les douze sachets, que je commençai à mourir de faim. Je passai ma journée à faire douze festins délicieux. Dès qu'un repas étoit fini, la faim me reprenoit, et je ne lui donnois pas le temps de me presser. Mais, comme j'avois une faim avide, on remarqua que je ne mangeois pas proprement : les gens du pays sont d'une délicatesse et d'une propreté exquises. Le soir, je fus lassé d'avoir passé toute la journée à table comme un cheval à son râtelier. Je pris la résolution de faire tout Je contraire le lendemain, et de ne me nourrir que de bonnes odeurs. On me donna à déjeuner de la fleur d'orange. A dîner, ce fut une nourriture plus forte : on me servit des tubéreuses et puis des peaux d'Espagne. Je n'eus que des jonquilles à collation. Le soir, on me donna à souper de grandes corbeilles pleines de toutes les fleurs odoriférantes, et on y ajouta des cassolettes de toutes sortes de parfums. La nuit, j'eus une indigestion pour avoir trop senti tant d'odeurs nourrissantes. Lejour suivant, je jeûnai, pour me délasser de la fatigue des plaisirs de la table. On me dit qu'il y avoit en ce pays-là un? ville toute singulière, et on me promit de m'y mener par une voiture qui m'étoit inconnue. On me mit dans une petite chaise de bois fort léger, et toute garnie de grandes plumes, et on attacha à cette chaise, avec des cordes de soie, quatre oiseaux grands comme des autru? ches, qui avoient des ailes proportionnées à leur corps. Ces oiseaux prirent d'abord leur vol. Je conduisis les rênes du côté de l'orient qu'on m'avoit marqué. Je voyois à mes pieds les hautes montagnes; e' nous volâmes si rapidement, que je perdois presque l'haleine en fen dant le vague de l'air. En une heure nous arrivâmes à cette ville si renommée. Elle est toute de marbre, et elle est grande trois fois comme Paris. Toute la ville n'est qu'une seule maison. Il y a vingt-quatre grandes cours, dont chacune est grande comme le plus grand palais du monde; et, au milieu de ces vingt-quatre cours, il y en a un» vingt-cinquième qui est six fois plus grande que chacune des autres. Tous les logements de cette maison sont égaux, car il n'y a point d'inégalité de condition entre les habitants de cette ville. Il n'y a là ni domestique ni petit peuple; chacun se sert soi-même, personne n'est servi : il y a seulement des souhaits, qui sont de petits esprits follets et voltigeants, qui donnent à chacun tout ce qu'il désire dans le moment même. En arrivant, je reçus un de ces esprits, qui s'attacha à moi et qui ne me laissa manquer de rien : à peine me donnoit-il le temps de désirer. Je commençois même à être fatigué des nouveaux désirs que cette liberté de me contenter excitoit sans cesse en moi; et je compris par expérience, qu'il valoit mieux se passer des choses su*

perflues que d'être sans cesse dans de nouveaux désirs, sans pouvoir jamais s'arrêter à la jouissance tranquille d'aucun plaisir. Les habitants de cette ville étoient polis, doux et obligeants. Ils me reçurent comme si j'avois été l'un d'entre eux. Dès que je voulois parler, ils devinoient ce que je voulois, et le faisoient sans attendre que je m'expliquasse. Cela me surprit, j'aperçus qu'ils ne parloient jamais entre eux : ils lisent dans les yeux les uns des autres tout ce qu'ils pensent, comme on lit dans un livre; quand ils veulent cacher leurs pensées, ils n'ont qu'à fermer les yeux. Ils me menèrent dans une saDe où il y eut une musique de parfums. Ils assemblent les parfums comme nous assemblons les sons. Un certain assemblage de parfums, les uns plus forts, les autres plus doux, fait une harmonie qui chatouille l'odorat, comme nos concerts flattent l'oreille par des sons tantôt graves et tantôt aigus. En ce payslà, les femmes gouvernent les hommes, elles jugent les procès, elles enseignent les sciences et vont à la guerre. Les hommes s'y fardent, s'y ajustent depuis le matin jusqu'au soir; ils filent, ils cousent, ils travaillent à la broderie, et ils craignent d'être battus par leurs femmes, quand ils ne leur ont pas obéi. On dit que la chose se passoit autrement, il y a un certain nombre d'années : mais les hommes, servis par les souhaits, sont devenus si lâches, si paresseux et si ignorants, que les femmes furent honteuses de se laisser gouverner par eux. Elles s'assemblèrent pour réparer les maux de la république. Elles firent des écoles publiques, où les personnes de leur sexe qui avoient le plus d'esprit se mirent à étudier. Elles désarmèrent leurs maris, qui ne demandoient pas mieux que de n'aller jamais aux coups. Elles les débarrassèrent de tous les procès à juger, veillèrent à l'ordre public, établirent des lois, les firent observer, et sauvèrent la chose publique, dont l'inapplication, la légèreté, la mollesse des hommes, auraient sûrement causé la ruine totale. Touché de ce spectacle, et fatigué de tant de festins et d'amusements, je conclus que les plaisirs des sens, quelque variés, quelque faciles qu'ils soient, avilissent et ne rendent point heureux. Je m'éloignai donc de ces contrées en apparence si délicieuses; et, de retour chez moi, je trouvai dans une vie sobre, dans un travail modéré, dans des mœurs pures, dans la pratique de la vertu, le bonheur et la santé que n'avoient pu me procurer la continuité de la bonne chère et la variété des plaisirs.

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