XX NOTICE SUR FÉNELON
Doctrine de Fénelon : La perfection de l'amour consiste à aimer Dieu pour lui-même, sans aucun retour vers la béatitude personnelle; l'âme en cet état est indifférente à tout, même au salut, et résignée à tout, même à la damnation éternelle.
Ces trois doctrines ainsi résumées et rapprochées, on voit d'un coup d'oeil les différences qui les séparent : Molinos admet l'indifférence de tout, même des crimes; Mme Guyon n'admet que l'indifférence des actes de piété ; Fénelon se borne au désintéressement absolu du sentiment, sans rien ôter ni aux actes de piété ni aux préceptes de la morale.
Cela veut-il dire que Molinos professe ouvertement et intentionnellement les énormités qu'on lui prête? Non sans doute. Comme l'erreur absolue n'entre pas dans l'intelligence humaine, et que les erreurs acceptées ne sont jamais que des vérités mal comprises, c'est toujours par le côté de la vérité que ceux qui se trompent voient leur doctrine, et par le côté de l'erreur que leurs adversaires la jugent ; et c'est ce qui rend les querelles si longues, les dissentiments si profonds et les colères si terribles, les uns criant à l'impiété et les autres à l'injustice. C'est ce qui fait aussi que les adversaires ne veulent jamais tenir compte de la modération et des restrictions, et qu'ils imputent à un Fénelon des horreurs qui le font frémir et qu'il repousse avec la sincérité et l'indignation la plus entière.
L'histoire de Molinos n'est liée que fort indirectement à celle de Fénelon. C'était un Espagnol, né dans le diocèse de Saragosse en 1627, et qui publia, à Rome, en 1675 , sa Guide spirituelle. Cet ouvrage parut successivement en espagnol, en italien et en latin. Il était revêtu de l'approbation de l'archevêque de Palerme. Pendant dix ans, il fut <ans les mains des fidèles. Le P. Segueri, jésuite, fut le premier à y découvrir des horreurs que personne jusque-là ne soupçonnait. On affirme que le pape Innocent XI était personnellement favorable à Molinos; et il est certain qu'il a plus tard donné le chapeau à Petrucci, qui passait aux yeux de beaucoup de théologiens pour un molinosiste. Tant il est vrai, comme nous le disions tout à l'heure, que les procès faits à un hérétique sont presque toujours des procès de tendance. Molinos fut mis dans les prisons de l'inquisition romaine en 1685. L'inquisition d'Espagne le condamna la même année, et l'inquisition romaine le 28 août 1687. Il mourut en prison le 29 décembre 1696, âgé seulement de soixante-neuf ans.
Mme Guyon, qui fut en partie la cause des malheurs de Fénelon, était née à Montargis le 13 avril 1648; ainsi elle avait trois ans de plus que lui. Elle s'appelait Jeanne-Marie Bouvières de La Mothe. Son mari, Jacques Guyon, fils de l'entrepreneur du canal de Briare, la laissa veuve à vingt-huit ans avec trois enfants en bas âge. Elle était liée dès lors avec le P. Lacombe, barnabite, qui l'avait initiée au mysticisme, et qui, après avoir été son directeur, devint son disciple, car elle avait au plus haut degré le don de fasciner les esprits et de s'en emparer. D'Arenthon, évêque de Genève, qui l'entendit et l'admira, la fit entrer dans une communauté de Gex, où il lui xxuwait de dogmatiser
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Elle abandonna sans hésiter ses enfants, ce qui lui fut souvent reproché ; elle renonça du même coup à quarante mil. e francs de rente que la garde noble de ses enfants lui rapportait, et ne conserva que le plus strict nécessaire. Ses prédications eurent d'abord le plus grand succès à Gex; puis, tout à coup, nous la voyons quitter brusquement la communauté où elle avait été accueillie, et parcourir tour à tourThonon, Grenoble, Verceil, Turin, prêchant partout sa doctrine avec des fortunes assez diverses. Cette jeune femme, qui, dans un siècle si compassé et si éloigné de la naïveté et de la ferveur du moyen âge, abandonnait sa famille pour mener une vie errante et pour se faire l'apôtre d'une spiritualité nouvelle, attirait et effrayait les esprits. L'évêque de Verceil resta sous le charme de son enseignement: celui de Genève, au contraire , et le cardinal Le Camus . évêque de Grenoble . conçurent des scrupules sur son orthodoxie et sur la convenance du rôle étrange qu'elle s'était donné. Elle revint à Paris en 1687, après six ans de pérégrinations, rapportant deux ouvrages, mêlés d'erreurs et de traits de génie, le Moyen court et très-facile pour Voraison, et V Explication mystique du Cantique des cantiques. L'analogie de ces ouvrages avec ceux de Molinos, qui venaient précisément d'être condamnés, n'était que trop manifeste. M. de Harlay, archevêque de Paris, obtint un ordre du roi pour s'assurer de Mme Guyon et du P. Lacombe. Celui-ci fut d'abord détenu à la maison des pères de la Doctrine chrétienne, puis à la Bastille. On fit tout auprès de lui pour obtenir qu'il condamnât son livre intitulé : Analyse de l'oraison mentale. Sur son refus persévérant, on l'exila dans l'île d'Oléron; quelque temps après, il fut claquemuré au château de Lourdes dans les Pyrénées. Ces longues persécutions finirent par le rendre fou. Mme Guyon, arrêtée quelques mois après, avait été conduite aux religieuses de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine. Cet emprisonnement faillit être pour elle un coup de fortune. Malgré les rumeurs qui couraient sur elle et l'humiliation d'une arrestation, elle plut aux religieuses; elles la plaignirent d'abord, puis elles l'aimèrent; elles la trouvèrent innocente, puis éloquente et inspirée; de geôlières, elles devinrent disciples; Mme de Miramion fut comme elles sous le charme; elle en parla à Mme de Maintenon. qui fut aussi sollicitée par une religieuse de Saint-Cyr, Mme de la Maisonfort, parente de Mme Guyon, et par Mme de Béthune. Mme Guyon fut donc relâchée, après huit mois de séjour à Sainte-Marie, et sa toutepuissante protectrice voulut la voir. Mme de Maintenon était dévote, spirituelle, prêcheuse; une certaine conformité de vocation les unit; elle introduisit sa protégée à Saint-Cyr, qui était le saint des saints. Mme Guyon obtint de la supérieure, Mme de Brinon , d'y faire des conférences; elle y avait déjà une amie, Mme de la Maisonfort, qui ne jura plus que par elle. C'était un bien autre théâtre que Gex ou Grenoble, mais plus dangereux. Godet des Marais, évêque de Chartres, supérieur de la maison, prit l'alarme. Il avertit Mme de Maintenon, dont il était le directeur. Mme de Maintenon trembla à l'idée d'avoir favorisé une nouveauté. Elle consulta Bossuet, M. de Noailles, encore évêque de Chàlons, Bourdaloue, Tronson, Joly, supérieur général de
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Saint-Lazare , Tiberge et Brisacier. Tous furent d'accord sur la nouveauté, sur le danger. Fénelon lui-même, qui connaissait depuis peu Mme Guyon et qui commençait à la goûter, fut d'avis que la maison de Saint-Cyr ne devait pas être poussée dans les voies extraordinaires. Il conseilla de s'en remettre pour le tout à la décision de Bossuet.
Mme Guyon ne fit aucune difficulté. Elle remit tous ses manuscrits à Bossuet et y joignit un récit détaillé de toutes les circonstances de sa vie. Elle se retira ensuite à la campagne. Bossuet passa plusieurs mois à examiner ce qu'elle lui avait remis. Son travail terminé, il l'appela chez les religieuses du Saint-Sacrement de la rue Cassette, lui donna de sa propre main la communion, et eut ensuite avec elle une conférence où il l'avertit de ce qui lui paraissait excessif dans ses maximes et dans l'opinion qu'elle exprimait sur elle-même et sur sa mission.
Mme Guyon avait compté sur une décision favorable; elle avait une foi inébranlable dans l'orthodoxie de ses doctrines. Fénelon l'appuyait ouvertement. Bossuet fit de vains efforts pour les convaincre l'un et l'autre. La douceur de Fénelon ne l'empêchait pas de sentir ce qu'il valait, et quoiqu'il professât un profond respect pour la science et le génie de Bossuet, il ne pouvait pas ne pas voir à quel point il était étrange.' aux œuvres des plus grands mystiques, à leurs voies, à leur langue. A la fin, Mme Guyon demanda des commissaires.
Les commissaires furent Bossuet, l'évêque de Châlons et Tronson. On était au commencement de 1695. Mme Guyon se retira volontairement au couvent de la Visitation de Meaux, pour donner à Bossuet une nouvelle preuve de déférence. Tronson étant malade, les commissaires se réunirent à la maison d'Issy, qui appartenait à la congrégation de Saint-Sulpice dont il était directeur. Les conférences durèrent six mois. Pendant tout ce temps, Bossuet fut en correspondance avec Fénelon, qui lui faisait connaître saint François de Sales et les mystiques les plus autorisés. Bossuet, qui était un penseur, entrait avec surprise et inquiétude dans ce monde de l'amour. Il était frappé du goût de Fénelon pour ces étrangetés, il en concevait des alarmes, qu'il ne lui cachait pas. Fénelon s'efforçait de le rassurer. « Je suis dans vos mains comme un petit enfant, lui écrivait-il. Comptez que ma doctrine n'est pas ma doctrine. Elle passe par moi sans être à moi et sans y rien laisser. »
li se passa deux faits importants pendant la durée des conférences. M. de Harlay, archevêque de Paris, fut instruit de cet examen, qu'on avait essayé de lui cacher. Il le regarda comme une atteinte à ses droits de diocésain, et il crut faire un coup de politique et rendre les conférences inutiles, en publiant inopinément, le 16 octobre 1694, une censure de l'Analyse de Voraison mentale par le P. Lacombe, et des deux ouvrages de Mme Guyon: le Moyen court et V Explication mystique du Cantique des cantiques.
Bossuet ne se laissa pas détourner par ce contre -temps. Il déclara aux commissaires qu'il s'agissait moins d'une censure que d'une instruction doctrinale, et il fut décidé qu'on passerait outre. Le second incident fut la nomination de Fénelon à l'archevêché de Cambrai. Fénelon, par cette nomination, devenait juge de la foi, et comme il