XXX NOTICE SUR FÉNELON
acte toujours subsistant, qui est un doux enfoncement en Dieu1, r II suffit donc, il dispense de tout autre, il anéantit le culte. Comment cette âme unie à l'essence descendrait-elle à la contemplation de Jésus-Christ? Et si elle n'y descend pas, qu'est-ce donc que le culte sans le Médiateur? «L'homme parfait entendit la voix du Père céleste qui lui disait : « Je vous donnerai mon Fils, afin qu'il vous accompagne « en quelque lieu que vous soyez. — Non, mon Dieu, repartit le saint « homme; je désire demeurer en vous et dans votre essence même. » Alors le Père céleste lui répondit : « Vous êtes mon fils bien-aimé en « qui j'ai mis toutes mes affections 2. » On peut passer par Jésus-Christ pour arriver à l'essence de Dieu, mais une fois arrivé, on ne rétrograde pas. <r Puisqu'il est la voie, passons par lui-, mais celui qui passe toujours n'arrive jamais3. »
L'absence de tout exercice du culte est une des conséquences les plus nécessaires, et. aux yeux de Bossuet. les plus odieuses de toute cette doctrine. C'est aussi une des plus acceptées, et des plus ouvertement professées par les quiétistes. C'est même de là qu'ils prennent leur nom, car quiétude est pour eux l'équivalent de béatitude, ou d'oraison parfaite. « Pourquoi nous accabler de soins superflus et nous fatiguer dans la multiplicité de nos actes, sans jamais dire : Demeurons en repos*? » « Les Psaumes, les lamentations des prophètes, les plaintes des pénitents, les joies des saints, toutes les hymnes de l'Église et toutes ses oraisons, principalement l'oraison divine que Jésus- Christ nous a enseignée, avec sa préface où nous adorons Dieu dans les cieux comme notre Père, et ses sept demandes, appartiennent à l'oraison d'affection, par conséquent aux moyens qu'il faut laisser lorsqu'on est dans la quiétude5. » a II faut seconder le dessein de Dieu, qui est de dépouiller l'âme de ses propres opérations pour substituer les siennes à la place : laissez-le donc faire6. ■»
Il est vrai que les nouveaux mystiques ne parlent pas de cette indifférence pour les prescriptions de la morale, dont on a fait un si terrible grief contre Molinos. Cependant, comme il est impossible de détacher absolument les conséquences du principe, on trouverait encore chez Mme Guyon bien des passages suspects. S'il s'agit, par exemple, d'expliquer comment l'âme se dégoûte du corps, comme elle plaisante de nos misères morales, comme elle les raille doucement! Des hauteurs où elle est montée, nos plus abominables vices ne lui semblent plus que d'agréables riens. « Que ferez-vous, pauvre âme, pour abandonner cette vigne à laquelle vous êtes attachée sans la connaître? Ah! le Maître y mettra lui-même de petits renards, c'est-à-dire ces défauts qui la ravagent et qui en abattent les fleurs. » Le génie de Bossuet, qui triomphait dans la fermeté et la netteté des expositions, n'était pas nécessaire pour rerdre une pareille doctrine.
Fénelon comptait avec candeur sur une exposition sincère de sa
1. Mme Guyon, Moyen court. — 2. Taulère, c. 1, éd. de Paris, 1625, p. 676-