‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 44 sur 236 · XLIV NOTICE SUR FÉNELON · texte numérisé non relu

XLIV NOTICE SUR FÉNELON

de la patrie. Tout le monde sachant par cœur le Télemaque, il sera fort inutile de L'analyser; mais nous ferons connaître les traits généraux de ses projets de gouvernement, dont l'analogie avec la politique du Télemaque sautera pour ainsi dire à tous les yeux. Voici donc d'abord une page qui mérite d'être conservée, et qui peint avec éloquence la situation où était tombée la France en 1710. Le mémoire d'où elle est extraite est adressé à M. de Beauvilliers.

« Comme chacun de nos ministres traite en particulier avec le roi ce qui regarde sa charge, je crains que chacun d'eux ne soit guère en état de rassembler, par une vue générale qui soit juste, toutes ces diverses parties du gouvernement, pour les comparer, pour juger de leur proportion et pour les ajuster ensemble.

« Pour moi, si je prenois la liberté de juger de l'état de la France par les morceaux de gouvernement que j'aperçois sur cette frontière, je conclurois qu'on ne vit plus que par miracle; que c'est une vieille machine délabrée qui va encore de l'ancien branle qu'on lui a donné, et qui achèvera de se briser au premier choc. Je serois tenté de croire que notre plus grand mal est qu'on ne voit pas le fond de notre mal ; que c'est même une espèce de résolution prise de ne vouloir pas le voir; qu'on n'oseroit envisager le bout de ses forces, auquel on touche; que tout se réduit à fermer les yeux et à ouvrir la main pour prendre toujours sans savoir si on trouvera de quoi prendre; qu'il n'y a que le miracle d'aujourd'hui qui réponde du miracle qui sera nécessaire demain, et qu'on ne voudra voir le détail et le total de nos maux pour prendre un parti proportionné, que quand il sera trop tard.

a Voici ce que je vois et que j'entends dire tous les jours aux personnes les plus sages et les mieux instruites.

a Le prêt manque souvent aux soldats, le pain même leur a manqué souvent plusieurs jours; il est presque tout d'avoine, mal cuit et plein d'ordures. Ces soldats mal nourris se battroient mal selon les apparences. On les entend murmurer et dire des choses qui doivent alarmer pour une occasion.

«< Les officiers subalternes souffrent en proportion encore plus que les soldats. La plupart, après avoir épuisé tout le crédit de leur famille, mangent ce mauvais pain de munition et boivent l'eau du camp. 11 y en a eu un très-grand nombre qui n'ont pas eu de quoi revenir de leurs provinces. Beaucoup d'autres languissent à Paris, où ils demandent inutilement quelques secours au minibtre de la guerre; les autres sont à l'armée dans un état de découragement et de désespoir qui fait tout craindre.

« Le général de notre armée ne sauroit empêcher le désordre de nos troupes. Peut-on punir des soldats qu'on fait mourir de faim et qui ne pillent que pour ne pas tomber en défaillance? Veut-on qu'ils soient hors d'état de combattre? D'un autre côté, en ne les punissant pas, quels maux ne doit-on pas attendre? Ils ravageront tout le pays; les peuples craignent autant les troupes qui doivent les défendre que celles ries ennemis qu> veulent les attaouer.

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