‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 46 sur 236 · XLVÎ NOTICE SUR FÉNELON · texte numérisé non relu

XLVÎ NOTICE SUR FÉNELON

soin publique. Il n'y a plus dans nos peuples, dans nos soldats et dans nos officiers ni affection, ni estime, ni confiance, ni espérance qu'on se relèvera, ni crainte de l'autorité : chacun ne cherche qu'à éluder les règles, et qu'à attendre que la guerre finisse à quelque prix que ce soit.

a Si on perdoit une bataille en Dauphiné, le duc de Savoie entreroit dans des pays pleins de huguenots : il pourroit soulever plusieurs provinces du royaume. Si on en perdoit une en Flandre, l'ennemi pénétreroit jusqu'aux portes de Paris; quelle ressource nous resteroit-il? je l'ignore, et Dieu veuille que quelqu'un le sache!

a Si on peut faire couler l'argent, nourrir les troupes, soulager les officiers, relever la discipline et la réputation perdues, réprimer l'audace des ennemis par une guerre vigoureuse, il n'y a qu'à le faire au plus tôt; en ce cas, il seroit honteux et horrible de rechercher lapait avec empressement; en ce cas, rien ne seroit plus mal à propos que d'avoir envoyé un ministre jusqu'en Hollande pour tâcher de l'obtenir ; en ce cas, il n'y a qu'à bien payer, bien discipliner les troupes, et qu'à battre les ennemis. Qu'on fasse donc au plus tôt un changement si nécessaire, et que ceux qui disent qu'on relâche trop pour la paix, viennent au plus tôt relever la guerre et les finances; sinon, qu'ils se taisent, et qu'ils ne s'obstinent pas à vouloir qu'on hasarde de perdre ia France pour l'Espagne. »

Cette lettre remarquable n'est pas la seule trace de la liberté d'esprit avec laquelle Fénelon jugeait la situation, et l'on pourrait signaler, à sa gloire, plus d'un passage de ses écrits, destinés à passer sous les yeux du roi, dans lesquels il s'élevait généreusement au-dessus des habitudes d'adulation et de mensonge qui ont tant abusé Louis XIV et tant avili les dernières années de son règne.

Il a été de mode au siècle passé de regarder Fénelon comme un esprit libéral; c'était seulement une âme généreuse. Il croyait que les peuples ont le droit d'être gouvernés justement, comme les pauvres ont le droit d'être secourus; mais il n'admettait pas que la puissance absolue des rois pût être contestée. C'était pour lui le premier dogme politique. 11 a pu lui échapper de dire, dans un sentiment chrétien, que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois. C'est une maxime saintement proposée à la vertu des princes, qui n'ôte rien au droit divin. Les papes la proclament aussi, sans rien relâcher de leur puissance, quand ils écr/ -'iî l en tête des brefs apostoliques, le titre de serviteur des serviteurs ae Dieu. Aux yeux de Fénelon le pouvoir royal était une sorte de sacerdoce temporel, limité seulement par les droits de la religion et de la morale. Il est probable qu'il aurait rejeté même l'idée de charte octroyée , comme une sorte de sacrilège, parce que ces sortes de concessions, tout en constatant le pouvoir absolu, le limitent. Elles le limitent par la volonté du prince, il est vrai ; mais elles créent en dehors de lui un droit politique d'une réalité très-effective. Son prétendu libéralisme n'était qu'une méthode, à ses yeux plus régulière et plus humaine , d'exercer le pouvoir absolu.

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